LE MÉMOIRE SUR LA SCIENCE DE L^UOMME
il composa en 1813 le Mémoire sur la science de l'homme *.
Si l'objet de ses études a changé, le but est resté le même. Saint-Simon veut faire la synthèse des phénomènes physiologiques, comme il Ta cherchée pour les phénomènes astronomiques et physiques ; la loi suprême des uns comme des autres lui parait être la gravitation. Jusqu'à présent, dit-il, toute synthèse aurait été prématurée, donc inutile. La plus belle découverte demeure sans profit pour les hommes, si elle vient avant son heure, si elle dépasse trop les lumières des contemporains ; Pythagore avait dit que le soleil est au centre du monde, les Grecs avaient soupçonné l'attraction universelle, et cependant ces vérités n'existent pour Tespèce humaine que depuis Copernic et Newton. La science de l'homme a réuni par la méthode d'observation les matériaux nécessaires ; ils sont contenus dans les quatre livres de Vicq-d'Azyr, Cabanis, Bichat, Condorcet: le moment est venu de faire un ouvrage d'ensemble qui résumera ces écrivains en rectifiant leurs erreurs.
Ce travail, Saint-Simon ne l'adresse pas au grand public, mais à une élite de lecteurs qui
1 Ce Mémoire a été imprimé en 1858 par Enfantin, *à la suite de la Science de l'homme^ et en 1859 par Lemonnier dans les Œuvrefi choisies^ avec plusieurs variantes. Nous le citons diaprés le terme XL des Œuvres.
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savent faire un effort pour lire et comprendre. « J'ai appris, dit-il, à penser laborieusement : tel a été pour moi le résultat de mes longs travaux, et je récuse le jugement Ae ceux pour qui l'exercice de la pensée est devenu d'autant plus facile qu'ils ont avancé davantage dans la carrière de la vie. » Au XVIII® siècle les écrivains se mettaient à la portée de tout le monde^ comme il le fallait pour préparer une révolution ; « aujourd'hui le seul objet que puisse se proposer un penseur est de travailler à la réorganisation du système de morale^ du système religieux^ du système politique^ en un mot du système des idées^ sous quelque face qu'on les envisage ». Ce mémoire ne sera donc pas imprimé. L'auteur se propose d'en composer quatre, sur la science de l'homme, la philosophie, la réorganisation du clergé, la réorganisation des différents peuples ; ils seront présentés aux sociétés savantes le V janvier des années 1816, 1819, 1822, 1825. — Saint-Simon, avec sa confiance habituelle dans l'avenir, se fixe donc un plan de travail de douze ans, jusqu'à cette année 1825 qui fut celle de sa mort. Plus modeste qu'auparavant, il affirme que la tâche est lourde, et qu'il l'aborde seulement à défaut d'autres penseurs plus compétents.
Son intention est de renouveler tout par le positivisme. Depuis Luther, c'est le penchant de l'esprit humain « de baser tous ses raisonnements sur
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des faits observés et discutés » ; l'astronomie, la physique, la chimie sont déjà positives ; la physiologie et la psychologie le deviendront bientôt. La philosophie, qui n^est autre chose que la science générale, a pour éléments les sciences particulières ; elle fut conjecturale tant que les sciences Tétaient» elle deviendra positive quand toutes les sciences le seront. La philosophie ainsi transformée, on réorganisera sans peine tout ce qui dérive d'elle^ religion, politique, morale, instruction publique ; on arrivera ainsi à former le clergé de savants^ puis à doter l'Europe d'un nouveau système social*. Telles sont les remarquables idées exposées par notre philosophe en 1813, plusieurs années avant qu'il ait connu Auguste Comte.
Saint-Simon explique d'abord avec une loyauté parfaite comment elles se sont formées, et rapporte une conversation où le D*^ Burdin lui a révélé l'avenir de la philosophie positive. Ce médecin est peu connu ; cependant la Décade philosophique le mentionne plusieurs fois, Cabanis le cite^; un Cours d'études médicales rédigé par lui parut en
< 4 Les organisations nationales sont des applications générales sur Tordre social, et la réorganisation du système général de la politique européenne anèneraà sa suite les réorganisations natio~ nales des différents peuples qui, par leur rénnion politique, forment celte grande société. » Préface générale.
s Picavet, Les Idéologue* (Paris, 1891, 8*], p. 100 et 453-4. Il est cité aussi avec éloge par Moreau {Œuvrt* de Vicq'd*A9yr, t. I, 1805, 8% p. 9).
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1803, grâce à la générosité de Saint-Simon *. Ce fut quinze ans avant la rédaction du Mémoire sur la science de Phomme, c'esl>à-dire en 1798, que Bùrdin exposa ses vues à notre philosophe -.
Toutes les sciences, lui dit-il, ont commencé par être conjecturales ; après de nombreuses observations, grâce à de longues séries de faits connus, elles ont pu devenir positives. La première qui y réussit fut Tastronomie, « la science dans laquelle on envisage les faits sous les rapports les plus simples et les moins nombreux » ; elle remplaça Tastrologie. Puis ce fut le tour de la physique, de la chimie qui chassa l'alchimie ; aujourd'hui c'est à la physiologie de faire ce pas décisif. Tout ce qui dérive d'elle subira le même changement. La morale sera renouvelée, car « le physiologiste est le seul savant en état de démontrer que dans tous
1 Dans le discours prélimiDaire de cet ouvrage, Burdin expose, comme il Ta fait à Saint-Simon, que la médecine, science difficile et hostile aux préjugés, « ne devait figurer parmi les connaissances humaines qu*à une époque très avancée de leurs progrès ». Dans la dernière partie (t. V), il indique le moyen de faire contribuer chaque individu au progrès général ; ce moyen consiste « à donner une éducation dont la base soit le développement convenable des facultés physiques et intellectuelles, et Pélude des sciences exactes, et à suivre cette direction le reste de sa vie, en dirigeant tous ses moyens sur un seul point de science ou d'art, dont on cherche à reculer les bornes, s'en occupant essentiellement ». Dans sa conclusion, Burdin montre que Thomme peut être entièrement transformé par des circonstances favorables, «et sa nouvelle existence morale semble toute divine ».
3 Cela concorde avec Tautobiographie où Saint-Simon déclare être entré en 1798 dans la carrière philosophique.