‹ Un PrécurseurChapitre 1 sur 110 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Il y a quelques mois, au printemps de 1896, un jeune écrivain finlandais, M. Alvar Torniidd, a fait, à Helsingfors, une conférence très écoutée, vivement applaudie, sur la vie et l'œuvre de Senancour. M. Torniidd est un grand admirateur du philosophe français. Non seulement il Ta lu avec une scrupuleuse attention, mais il n'a rien négligé pour s'éclairer sur les moindres particularités d'une existence presque clandestine à force d'être modeste. Dans ses voyages en Suisse, en France, il a voulu connaître les principales localités où s'était fixé successivement l'auteur d'Oberman. Possesseur de manuscrits précieux, il a su remonter aux sources familiales, et interroger des témoins bien informés. Sachant que, depuis de longues années, je m'occupe du même sujet que lui, M. Torniidd m'est venu trouver; nous avons pu faire échange de nos renseignements et de nos impressions.

Le consciencieux et zélé biographe ne me cachait pas son étonnement que le nom de Senancour, si connu en Finlande, en Suède, en Norwège, parût oublié et en quelque sorte dédaigné dans son pays

natal. El ce qu'il me disait pour les contrées du Nord, je pouvais le lui apprendre également pour l'Angleterre et les États-Unis d'Amérique. La note laudative donnée par Mathew Arnold retentit encore de temps à autre dans les revues anglaises, dans les journaux de New- York et de Boston. Chez nous, ce même nom, signalé, glorifié, dans la première partie du siècle, par Charles Nodier, Sainte-Beuve, George Sand, Michelet, n'éveille plus qu'un vague souvenir. On parle peu de Senancour, et quand on en parle, c'est avec tant d'incompétence et de légèreté, que le silence vaudrait mieux. Certes, je n'avais pas besoin qu'une intervention étrangère, si amicale fùt-elle, me fit remarquer cette regrettable, cette douloureuse lacune. Du jour où l'œuvre de Senancour m'est devenue familière, où il m'a été permis de pénétrer dans quelques-uns des replis de son existence, j'ai souffert de cette injustice, j'en ai désiré la réparation, j'y ai travaillé dans la mesure de mes forces et malgré la difficulté des circonstances.

« Tout succès doit s'expliquer, » a dit Voltaire, ce qui n'équivaut pas à se justifier. De même tout insuccès ou du moins toute éclipse de réputation, tout arrêt ou tout recul dans une influence. Je me suis donc trouvé amené à chercher pourquoi à l'étranger l'autorité de Senancour se maintient et même s'accroît, et pourquoi parmi nous elle s'efface, tend à disparaître.

Une première réponse est à faire et très simple, c'est que les étrangers connaissent dans son entier l'œuvre de Senancour, tandis que nous autres Fran-

Page 1