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CHAPITRE TREMIER

vau; en 1803, il le termine dans une localité près de Fribourg, Agis.

Ces diverses particularités étaient inconnues des contemporains lorsque parut V Amour en 1805. On n'avait pas alors pour les biographies intimes le goût effréné qui règne aujourd'hui. Pour que l'on fût au courant de la vie privée d'un auteur, il fallait que celui-ci fût un excentrique ou que ses ouvrages eussent violemment excité la curiosité des lecteurs. Or, ce n'était point le cas de Senancour, modeste par raison, clandestin par nature, et qui n'arrivait au succès littéraire que par un demi-scandale, après des échecs répétés et douloureux. Pourquoi ces échecs? 11 importe d'autant plus de le chercher que les Rêveries ont servi longtemps d'assises à la philosophie de Senancour et que sa célébrité définitive se fonde sur Oberman.

Au cours de cette vie errante, tourmentée, quelquefois précaire, avec le goût de la solitude qui devint et resta chez lui une passion, surtout avec une humeur indépendante, qui ne se prêtait à aucune discipline et n'entrait dans aucun cadre, Senancour n'avait point formé de liaisons avec les gens de lettres de son époque. 11 n'appartenait à aucun groupe, à aucune coterie, ne se rattachait à aucune nuance déterminée de l'opinion, grande cause de faiblesse, sérieux obstacle à la notoriété, qui se prolongea, comme nous le verrons, jusqu'aux premières années de la Restauration. On ne lui voit point de compagnons. Pareillement, on ne lui connaît pas de maîtres. Ni la pension d'Ermenonville ni le collège de La Marche ne comptent. Une démarche tentée à vingt ans, auprès de Bernardin de Saint- Pierre, fut froidement accueillie et n'aboutit pas.

Quant à des inspirateurs, Senancour en eut certaine-

ment, niais avec eux il en usa de la plus libre façon, rejetant telle doctrine, modifiant telle autre, procédant du xviii8 siècle par certains côtés, et, sous quelques rapports, inaugurant le xixe. Les historiens littéraires et les critiques, quand ils ont daigné s'occuper de lui, l'ont rangé parmi les disciples de Rousseau. Cela n'est vrai qu'en partie. Dans les Rêveries et déjà moins dans Oberman, il relève du premier Rousseau, de celui qui a écrit les Discours contre les sciences et sur l'inégalité, mais il n'accepte ni le déisme du Vicaire savoyard, ni son spiritualisme mitigé, ni les formules démocratiques autoritaires du Contrat social. Par son épicurisme austère, il remonte à Lucrèce, sans dédaigner Helvétius. Sou hostilité contre les sacerdoces lui vient de Bayle, de Fréret, principalement de Boulanger. Les livres, en somme, ont eu peu de pouvoir sur ce méditatif qui refrappait tout à son coin, cherchait le nouveau à outrance, ambitionnait de créer en philosophie et préparait, à vingt-cinq ans, un vaste ouvrage : la liaison des choses humaines, dont il a passé sa vie à nous donner les fragments.

Les Rêveries ne devaient former, dans l'intenlion de l'auteur, qu'une introduction à son maître-livre. 11 s'y posait nettement en adversaire du progrès, de la civilisation, n'en apercevant et n'en signalant que les mauvais cotés, rompant en visière avec l'école optimiste de Condorcet, laissant à Bernardin de Saint-Pierre la meilleure part de l'héritage de Jean-Jacques, les harmonies naturelles, l'immortalité de l'âme, la croyance en Dieu, et se cantonnant avec une force de concentration incroyable, avec une rare et parfois une admirable énergie d'expression, dans la célèbre théorie du « retour a la nature. »

D'où vient le malaise social ? Pourquoi l'humanité

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