Chapitre xh
auxquels il avait droit lui manquèrent. Marié de trop bonne heure, père de famille avant d'avoir une situation, il n'arriva jamais à sortir d'une gêne, qui toucha parfois au dénuement. Le mot est de lui. Le mal dont il souffrait est celui dont ont souffert La Bruyère et Vauvenargues, le res angusta domi qui étouffe et qui paralyse, l'impuissance à montrer toute sa valeur, à suivre un dessein élevé, généreux, à « remplir sa destinée. » Les notes intimes de Senancour ne sont que trop parlantes à cet égard. Dans ses ouvrages, où il revient plusieurs fois sur la question d'argent, sa discrétion en ce qui le louche personnellement est si grande, qu'il faut unegrande familiarité avec sa manière d'être etd'écrire pour deviner ou relever les allusions possibles. C'est ici comme à la chasse, où l'on passe vingt fois près d'un gîte sans se douter de ce qu'il recèle. Combien souvent j'ai lu et relu les Troisièmes Rêveries ! et voici que maintenant sous cette rubrique vague et inexacte, Extrait (Tune narration inédite, bien cachée au fond d'une note, je trouve ce passage si éloquemment significatif et si précis dans son impersonnalité :
« Passer dans l'incerlitudeles années de la jeunesse, et consumer celles de la force dans une contrainte inévitable ; faute de succès renoncer à la simplicité qu'on voudrait toujours, se charger de travaux inutiles, s'attacher à des soins aggravés par le dégoût, et se hâter péniblement vers un but qu'on ne désire pas; se sacrifier pour des proches qu'on ne rend pas heureux, ou s'abstenir attentivement de se lier avec des personnes qu'on eût beaucoup aimées ; être inquiet auprès de ses connaissances, et froid avec ses amis; chaque jour parler, agir sans naturel, sans grâce, sans liberté ; constamment sincère, éviter la franchise, avec une âme vraie, et des sentiments élevés, ne montrer ni noblesse,
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ni énergie, laire à jamais ses meilleurs desseins, et n'accomplir les autres que très imparfaitement : cela s'appelle n'avoir pu conserver une partie de sa fortune. •
On a beaucoup exagéré l'affaiblissement deSenancour dans ses dernières années. Physiquement il conserva très tard ses forces. A soixante-huit ans ilfaisait encore d'immenses courses pédestres; au point de vue intellectuel et moral, il s'était concentré dans une seule pensée : la recherche et, si possible, la démonstration de la Divinité. C'est dans ce sens qu'une dernière fois il remania les Libres Méditations. Le manuscrit, auquel il attachait un extrême intérêt et qui contenait un texte quasi nouveau à force d'être refondu, lui fut dérobé. Le chagrin qu'il en éprouva devint l'une des profondes désolations de sa vieillesse i. Il ne se découragea point cependant et se remit à écrire un ouvrage intitulé De la Religion éternelle. C'était sans doute le développement de sa belle pensée : « La religion est la morale dans l'Infini. » Par une sorte de fatalité, ce manuscrit non plus n'est pas venu jusqu'à nous. Nous ne sommes point toutefois sans savoir quels étaient dans ses suprêmes années les sentiments de Senancour.
Sainte-Beuve, au tome premier de son Chateaubriand, a cité des parties très intéressantes d'une lettre adressée en 1837, par Senancour, à une femme de lettres, aujourd'hui bien oubliée, mais qui ne parait pas avoir été sans mérite, Mme Dupin. Cette relation féminine n'est pas la seule que l'on rencontre dans la vie, pourtant si discrète et si voilée, de Senancour. 11 aimait le commerce des femmes distinguées, et assurément il a pensé à quelques-unes de ses amies en écrivant le livre de V Amour. 11 a publié un fragment de la troisième édi-
1 Voir à l'appendice E.