APPENDICES
risine dogmatique se faisait jour et reprenait sa part? Il y aurait là un intéressant problème à éclaireir. Dans tous les cas, je n'y saurais trop insister, le tort de l'Égotiste, comme celui de Yinet, consiste surtout (et combien d'autres ont suivi leurs traces!) à n'avoir voulu et su juger Senancour que par Oberman. C'est pour combattre et redresser cette erreur qu'en grande partie le présent livre a été écrit.
Et je ne quitterai pas Yinet sans proclamer hautement que les Éludes sur le XIXe siècle sont l'une de ses meilleures productions et l'œuvre d'une critique durable. Je ne crains pas de l'avouer, ce Cours de 1844 sur Chateaubriand et Mme de Staël me paraît supérieur à Chateaubriand et son groupe de Sainte-Beuve. Il y a moins d'anecdotes, moins de brillant et pas de malice; mais les jugements sont hauts, les analyses sympathiques, les appréciations équitables : c'est de la grande et belle critique.
L'histoire de ce manuscrit est bien singulière. Communication en fut donnée par Senancour à un jeune Allemand qui paraissait très enthousiaste et très dévoué. Ce jeune homme lui offrit, puisque les libraires de Paris se faisaient tirer l'oreille, de trouver un éditeur à Berlin. Il partit emportant le manuscrit et, depuis, on n'eut jamais de ses nouvelles. C'était un deuil à faire, et ni Senancour ni les siens n'en prirent aisément leur parti.
Il y a quelques années, M. de Lovenjoul, ce très curieux chercheur et collectionneur, auquel nous devons tant de renseignements bibliographiques sur Balzac , Théophile Gautier, George Sand, Alfred de Musset, avisa M. Alvar Torniïdd, érudit finlandais, qui s'occupe avec une pieuse passion de recherches sur Senancour, qu'un manuscrit inédit des Libre* Méditations était annoncé et proposé comme mis en vente dans un catalogue du libraire Etienne Charavay. Je ne sais au juste quel prix demanda le libraire, mais il était assez élevé. M Alvar Tornùdd n'hésita pas. Il écrivit d'Helsingfors à M. Charavay de lui garder le manuscrit, dont il se rendait acquéreur. Quelque temps après, il vint à
Paris et en commença le dépouillement, qui est fort laborieux, à cause de la mauvaise écriture de Senancour, de plus en plus fine et embrouillée à mesure qu'il avançait en âge. Ce sont, à chaque instant, des intercalations, des surcharges, des transpositions. Avant d'utiliser le manuscrit, M. Tornûdd sera certainement contraint de le faire transcrire en entier. Avec lui, j'ai essayé d'en collationner et d'en déchiffrer quelques pages. De ce premier examen, quoique rapide et superficiel, nous avons pu conclure que cette nouvelle édition des Libres Méditations inclinait encore davantage vers une sorte de douce et ferme exaltation religieuse. Cela rend d'autant plus regrettable la perte de la Religion éternelle. Mais qui sait si quelque jour on ne la retrouvera pas aussi ?