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CHAPITRE TREMIER

Écoutez-le plutôt, continuant de s'adresser à l'homme de la nature :

« Partage tes plaisirs; le méchant veut jouir seul, mais le méchant ne sait point jouir. La jouissance consume elle-même sa mobile illusion.... Souffrant, confie tes peines si tu ne veux le désespoir; jouissant, communique tes joies, si lu veux en connaître d'indicibles. Dans l'enthousiasme de la volupté comme sous le poids du malheur, toujours entraîné, faible et dépendant, ù homme, appuie-toi sur ton frère. La nature vous unit dans la conformité de vos sensations, elle vous protège l'un par l'autre.... Elle vous disait a tous : aime, console, jouis et fais jouir ; jouis dans toi-même et dans tout ce qui ressemble à toi. Elles passeront, les lois atroces et les superstitions sanguinaires ; ils passeront, les stériles efforts des vertus austères et les écarts effrénés, plaisirs de la servitude; mais la loi primitive ne périra jamais. »

Ces dernières lignes visent le côté répressif des anciennes et surtout des nouvelles théories religieuses. L'une des principales objections de Senancour contre le christianisme, c'est la tendance de cette religion à ne considérer la vie que comme une vallée de larmes, à la rendre plus triste encore en y multipliant les mortifications, les pénitences, les jeûnes, à gâter jusqu'à l'avenir en l'assombrissant des tourments de l'Enfer. Les diverses citations répandues dans ses ouvrages nous montrent qu'il avait été initié aux doctrines chrétiennes par la lecture d'écrivains jansénistes. Ce n'était pas un moyen de se familiariser, ou du moins de s'apprivoiser avec elles. Du reste, il ne fait point meilleure mine au Paradis qu'à l'Enfer. Ce qui le blesse dans la conception religieuse, c'est l'aspiration même plutôt que telle ou telle forme particulière, l'aspiration

vers l'an delà, la vie future, la perpétuité de l'être, une puissance souveraine. Il blâme, il déplore celte vaine extension vers des domaines inconnus, probablement chimériques.

« Nos besoins réels, et dès lors nos besoins sentis étaient bornés : c'est en les étendant imprudemment dans l'indéfini, qu'on a fait naître cette attente illimitée que maintenant l'on affecte de donner pour preuve d'une domination supérieure à la vie terrestre. D'où viendrait à l'habitant de la terre le besoin de ce que la terre ne contient point, et à des organes éphémères des conceptions éternelles? »

La rigoureuse précision de celte nuance d'athéisme est très curieuse. 11 importe doublement de la noter. En premier lieu, elle distingue Senancour de la foule des athées qui, justement vers cette époque, de 1795 à 1802, tenaient le haut du pavé dans le monde des lettres, delà philosophie, et que Jules Simon nous a si bien fait connaître dans son livre, Une Académie sous le Directoire. Ces alhées-là continuaient contre toute religion l'implacable campagne des encyclopédistes. Senancour n'adresse au fond qu'un reproche au sentiment religieux, c'est de constituer une aspiration trop indéfinie pour un être forcément limité et nécessairement limi table. D'où il suit que le jour où se modifiera son opinion sur la valeur de l'âme humaine, sa conviction philosophique se modifiera aussi.

Un athéisme sans polémique offrait peu d'attrait à des générations qui applaudissaient, non seulement aux continuateurs de Voltaire et de Diderot, mais aux i'analiques de La Mettrie, de d'Holbach, de Raynal. 11 aurait fallu qu'au moins, puisque la philosophie fermait le ciel, il ouvrit en ce inonde une ère de promission et d'espérance. Ainsi l'avaient entendu les matérialistes de la fin

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