CHAPITRE PREMIER
de chimérique, il inclinait vers une sorte d'immortalité facultative. Et quand je dis après, c'est simultanément que je devrais dire. Bien des échappées s'offraient donc à lui; bien des tentations de reprendre la plume et de rentrer dans la mêlée.
Son esprit pouvait et devait embrasser un double but. 11 fallait élucider, préciser, pour lui comme pour ses lecteurs, cette fameuse notion de l'homme primitif, de ce « fils immédiat de la nature, » chez lequel les formes accidentelles n'ont point effacé les empreintes originaires. Mais puisqu'il fallait renoncer à le chercher dans l'homme préhistorique, de qui, d'ailleurs, on ne parlait pas encore, ou chez les Anciens, déjà trop civilisés pour se prêter à une semblable démonstration, pourquoi ne pas le prendre dans un sujet contemporain, que l'on placerait autant que possible dans un milieu naturel, en le dégageant du factice de la société, en ne conservant, pour ainsi parler, que son essence la plus intime? Ce pouvait être le germe d'Oberman.
Ce n'était pas tout. Des deux grandes forces irréductibles qui animent le monde moral, il y en avait une — la volonté spontanée — que la doctrine de la nécessité appliquée dans les Rêveries réduisait à néant. « L'individu, avait écrit le philosophe, ne doit pas marcher seul; sa volonté ne saurait l'isoler sans l'égarer; sa force est d'être entraîné; sa destination, d'être porté par le torrent des êtres. Jamais, quoi qu'il fasse, il ne pourra former un tout particulier, séparé et comme indépendant; effet nécessaire de tant de causes par lesquelles il est cause lui-même, il ne peut sentir son être que comme le résultat de toutes les impressions reçues. »
La volonté réfléchie et constante, définitivement annihilée, restait une autre force irréductible : la volonté
I i SENANCOCR.
sourde, lalenle, inconsciente, désir, instinct et, de son nom le plus élevé, amour. Ce monde qui s'écroulait par la chute de la volonté, ne pouvait-on pas relayer sur un nouveau et indestructible pilier, l'amour ? Auparavant, toutefois, il fallait en déterminer les lois essentielles et voir ce qu'elles étaient devenues dans leur contact avec les conventions sociales. Le livre de Y Amour devait naître de celte pensée.
Enfin, il y a une considération, secondaire peut-être aux yeux du très sincèrement modesle Senancour, mais qui dut agir sur lui, même à son insu, la vocation littéraire incontestable, le talent de prosateur qui s'affirme dans les Rêveries. Son style n'a pas le moelleux, et, comme dit Joubert, le voluptueux de Rousseau; mais il a l'accent plus viril. La douleur qui a passé par là peut avoir attendri l'âme, mais elle ne l'a point efféminée. Le grand paysagiste de Fontainebleau et de Suisse que nous trouverons dans Oberman s'annonce déjà dans les Rêveries. 11 a peint avec une grande fermeté de touche, et en les colorant de sa poétique mélancolie, les environs assez peu pittoresques de Villemétrie et de Senlis.
«.... Le soleil, sans nuage, éclairait d'une manière fixe la contrée vaste et déserte. Seulement, de temps à autre, l'on entendait dans les bruyères le bêlement de la brebis plaintive. Le grand calme ajoutait à l'étendue solitaire, son ciel semblait plus profond, plus illimité, sa terre plus abandonnée.
« Plusieurs des collines lointaines, à divers poinls de l'horizon, ramenaient des souvenirs douloureux et des regrets inénarrables. J'étais agité dans ce calme général, et je l'étais seul; nul homme ne s'y était retiré pour y penser librement, pour y souffrir ignoré.
« Avide de pensées sublimes et d'émolions extrêmes,