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CHAPITRE PREMIER

consentement unanime de la nation. 11 en est bien autrement encore quand cette prétendue majorité, ne pouvant agir directement, n'exerce sa puissance législative que par ses représentants, dont l'élection même concentre encore de près de moitié ce que l'on appelle la volonté générale. »

J'expose en ce moment et ne commente pas. 11 y aura lieu plus lard de caractériser les idées politiques de Senancour i. Ce qui importe, c'est de montrer en quoi celles de ces idées que l'on trouve énoncées dans les Rêveries différaient des opinions ou des tendances contemporaines et en quoi, par conséquent, elles étaient vouées à l'insuccès. 11 m'est impossible cependant de n'en point constater en passant ce qu'on pourrait appeler la valeur intrinsèque. Ce ne sont pas seulement les inconvénients du gouvernement populaire qui sont entrevus, mais ceux aussi du régime représentatif, de l'organisme parlementaire. A quatre-vingtdix ans de distance, nous tâtonnons encore sur ces questions et nos plus hardies solutions ne dépassent pas celles du rêveur de 1799. La faiblesse du penseur n'était que dans le mode d'action qu'il envisageait et qu'il proposait. A chacune des crises graves qu'elle traverse, il semble être dit à l'humanité : Invente ou péris; avance ou disparais. Senancour venait lui dire : Recule, reviens sur tes pas; et cette race primitive vers laquelle sa pensée se reportail si complaisamment, il n'en pouvait ni découvrir ni ranimer les vestiges. 11 a été le premier à reconnaître, non pas son erreur, mais la cause des difficultés qu'il rencontrait.

« Rien n'est plus difficile à l'homme et ne lui répugne davantage que de rétrograder; et cela seul explique

1 Voir au chapitre vu.

comment le système de la perfectibilité a gagné tous les politiques et asservi toute la terre.... Regardons en arrière; si le but est passé, s'il est déjà loin de nous, nous obstinerons-nous à avancer encore vers ce terme trompeur que notre imagination nous promet toujours en nous éloignant toujours au risque de nous précipiter ? Notre fatigue même ne doit-elle pas plutôt nous faire rétrograder vers le repos certain, vers ce but invariable, seul asile assuré et permanent; et notre répugnance pour ce retour pénible, mais nécessaire, doit-elle être invincible ? »

Elle le fut à cette époque et semble devoir le demeurer toujours, en dépit des essais qui, de temps à autre, se produisent sur les divers points du monde moral. Ce qui ajoutait à l'impuissance particulière de Senancour, c'est que l'ébauche de sa doctrine métaphysique (car on ne peut qualifier plus sérieusement des vues parfois profondes, mais souvent arbitraires) concluait au fatalisme le plus rigoureux. « Tout est nécessaire : » tel est le mot initial, telle la formule finale du livre. C'en est le refrain désolant et désolé. Pareille devise, on l'avouera, convient mal à un réformateur.

La logique commandait le silence à l'auteur des Rêveries, même quand il eût réussi; à plus forte raison après un insuccès. Heureusement les hommes, y compris les philosophes, sont remplis de contradictions. Malgré ses velléités de rigueur dialectique, Senancour en avait sa bonne part. L'ouvrage aussi en contenait un grand nombre. Après avoir désespéré de la vérité générale, l'écrivain se rejetait sur les vérités relatives, dont le développement lui paraissait utile. Après avoir nié le moi, il écrivait : « Le bonheur de l'être actif n'est que dans son activité. » Après avoir traité l'immortalité

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