CHAPITRE II
ce qu'on pourrait appeler la disposition obermanesque. Parlant en son propre nom, sans aucun voile de fiction ni de pseudonyme, le philosophe des Rêveries dit :
< Une force comprimante a pesé sur moi lentement et constamment. Des soins puérils et fatigants ont occupé mes jours, sous le déguisement des devoirs, et m'ont refusé d'abandonner tout à fait au sort ma vie incertaine et précaire. Libre de tout assujettissement direct, libre aussi du joug des passions, je n'ai pu jouir de ma stérile indépendance. »
Parfois l'expression de son dégoût et de son abattement est plus énergique. Elle dénote un état de l'âme exceptionnellement douloureux :
o J'ai trouvé que tout était vain, même la gloire et la volupté, et j'ai senti que ma vie m'était inutile. Voyant qu'elle ne contenait nul bien pour compenser ses douleurs, je l'ai seulement tolérée comme un fardeau nécessaire.... Je désirai quitter la vie, bien plus fatigué du néant de ses biens qu'effrayé de tous ses maux. Bientôt, mieux instruit par le malheur, je le trouvai douteux lui-même, et je connus qu'il était indifférent de vivre ou de ne vivre pas. Je me livrai donc sans choix, sans goût, sans intérêt . au déroulement de mes jours. »
La Dix-huitième Rêverie (1799) est déjà du pur Oberman; j'ajouterais même du meilleur, si nous n'avions à considérer que le talent littéraire. L'écrivain vient de parler des parties agrestes et restées presque primitives de la Suisse. 11 s'est étendu sur le charme de File de Bienne, illustrée par le séjour de Rousseau.
t Son indicible quiétude est délicieuse à l'automne de la vie, et encore à ces jeunes cœurs tristement mûris par des affections prématurées, et dans qui le désenchantement a devancé le soir des années ; mais elle n'est
poinl également propre aune âme forte et simple qui, lasse de la vanité de sa vie el seule parmi les hommes moulés dans la forme publique, voudrait vivre quelques heures du moins avant le néant. Les hautes vallées des Alpes seraient sa véritable pairie; il lui faut cette mâle aspérité, ces formes sévères, la nature grande et l'homme simple, la permanence des habitudes nomades et des monts immuables; il lui faut des hommes, tels qu'ils étaient avant les temps nouveaux, puissants par leurs organes et forts dans leurs sensations, enfants dans les arts, et bornés dans leurs besoins. 11 lui faut des formes alpiennes ; le repos sauvage, et des sons romantiques; le mugissement des torrents fougueux, dans la sécurité des vallées; la paix des monts en leur silence inexprimable, et le fracas des glaciers qui se fondent, des rocs qui s'écroulent, et de la vaste ruine des hivers. »
Nous avons dans ce passage l'esprit (ÏOberman et le cadre naturel, pittoresque en est déjà trouvé. Deux idées fondamentales du même livre se rencontrent également dans les Rêveries. L'une, c'est qu'il n'y a point de félicité sans permanence; l'autre, que « le seul fléau de l'àme forte est la langueur '. » Les lignes suivantes ne présentent-elles pas par anticipation l'esquisse d'un portrait d'Oberman.
« L'àme accroît sa force par l'orgueil même de sa force; dès qu'elle s'estime, elle peut tout; dès qu'elle s'affaiblit, elle ne peut plus rien; elle pourra toujours moins, car elle cessera de vouloir. Jusqu'au moment des grandes épreuves, elle repose dans son propre abattement; elle soupçonne à peine combien elle est avilie; elle ne se juge pas, elle s'abandonne ; elle ne saurait
1 « La grande maladie de l'àme c'est le froid. » (Tocqueville.)