CHAPITRE II
M. Vieilli de Boisjoslin, pour obtenir un certain nombre d'informations biographiques. Personne n'était plus qualifié pour cela que M. de Boisjoslin, auteur lui-même d'une notice sur Senancour, dans le dictionnaire biographique auquel son nom et celui d'Alphonse Rabbe sont attachés. L'article de Sainte-Beuve, fondé sur ces renseignements qu'il pouvait croire sûrs, établissait entre diverses circonstances mystérieuses ou mal connues de la vie de l'écrivain et ses productions, principalement Oberman, des rapports assez étroits. De l'homme il concluait aux œuvres et réciproquement.
Naturellement, un exemplaire de cet article futadressé à M. de Senancour, qui n'en approuva pas toutes les assertions et trouva que sur plusieurs points Sainte- Beuve avait poussé ses inductions trop loin. A quatre ou cinq endroits, il écrivit donc très sommairement en marge les observations que lui suggérait ceLte lecture et qu'il se proposait de développer ultérieurement. Senancour n'a pas donné suite à son projet, mais je possède la livraison de la Revue de Paris annotée de sa main. Un intérêt particulier s'attache aux réserves qu'il formule et aux distinctions qu'il maintient.
« Si l'on a le droit de conclure $ Oberman à M. de Senancour, écrivait Sainte-Beuve, genre de conjecture que je crois fort légitime pour les livres de cette sorte, etc., » Senancour a mis en note « seulement un peu légitime, » et sans doute préoccupé de cette pensée, il répète plus loin « un peu. »
Le second passage est celui-ci :
« Austère, scrupuleux en morale, dépourvu d'une jeunesse entraînante, dévoré d'une sensibilité vague qu'il désespérait de fixer sur un choix enchanté, désireux avant tout de s'asseoir dans une existence indé-
SEXANCOUR. 2
18 SENANCOOR.
pendante el rurale, M. de Senancour se laissa dire, el secrul délicatement engagé; on peut saisir quelques traits de ces circonstances personnelles sous l'histoire de Fonsalbe, au tome second d'Oberman. »
Note marginale : « Toutes ces analogies peuvent tromper. »
Une troisième note plus importante rectifie la phrase suivante, que le biographe avait empruntée à Oberman et de laquelle il semblait déduire des conséquences un peu trop rigoureuses : « Une prudence étroite et pusillanime dans ceux de qui le sort m'a fait dépendre a perdu mes premières années, et je crois bien qu'elle m'a nui pour toujours.
« Prenant son crayon à la hâte, Senancour a tracé celte protestation très décisive en sa brièveté : « Ceci est tiré d'O. (berman) 0. (berman) et S. (enancour) sont deux luttes différentes. »
Les autres notes, qui seront mentionnées en temps et lieu, se rapportent soit aux Libres méditations^), soit au
1 Au chapitre des Fautes irréparables dans les Libres méditations, nous trouvons la page suivante qu'il ne nous est pas permis de négliger :
« Si généreuse, si constamment bonne, ô ma mère ! Avez-vous senti que vous étiez aimée de votre fils comme vous deviez l'être ? Je connais mes torts. Je les connaissais alors ; mais ne les croyant pas irréparables, et attendant un autre temps, au lieu de considérer que le temps m'échappait sans retour, je les attribuais à la force de certains obstacles que des résolutions plus fermes eussent fait disparaître. Dans cette absence perpétuelle que je devais mieux prévoir, êtes-vous avertie de mes regrets ? S'il vous reste un souvenir distinct des choses de la terre, m'avez-vous rejeté? Pouvez-vous savoir combien je désirerais do vous dire enlin : Je ne vous ai pas assez vénérée, mais que votre fils soit maintenant à vos yeux ce qu'il a dû être au milieu même de nos malheurs? Des lieux inconnus où vous reposez, que ne pouvez-vous me faire entendre quelques mots d'une bonté maternelle ! Je verrais sous un autre aspect cette distance qui me sépare déjà de mes premières années; je marcherais plus heureusement dans nos voies toujours obscures, et j'inter-
CflAPlTRE 11. 19
Résumé des traditions morales, soit enfin à des détails de famille. Ce dernier point touchait au vif le circonspect, le timoré qu'il y eut toujours dans Senancour. Parmi les nombreuses modifications qu'il projetait pour ses livres, et les explications qu'il y voulait joindre, je vois revenir à plusieurs reprises la préoccupation de marquer par une assertion positive, qu'entre son père et lui, les rapports n'ont pas été aussi pénibles, aussi orageux qu'on l'a prétendu.
Non seulement Senancour s'attache à détourner toute idée de rapprochement avec le personnage principal, ou, pour mieux dire, unique de son livre, mais encore, chose bizarre et sur laquelle nous ne pourrons éviter de revenir à nouveau, cet ouvrage duquel son nom devait devenir inséparable et qui, à trente ans de distance, il est vrai, allait constituer son titre le plus éclatant à la gloire, à peine écrit, a peine publié, il le prend en une antipathie, en une aversion, en un dédain que rien ne pourra désarmer, pas même le plus grand succès. Dès 180o — Oberman avait paru l'année précédente, — il songe à le supprimer. Plusieurs pages, et des plus belles, sont transportées dans le livre de Y Amour. D'autres, en 1809, vont prendre place dans une nouvelle
rogerais d'un regard tranquille cet univers qui reste soumis à l'irrécusable justice. »
L'exil prolongé auquel il s'était condamné pour satisfaire son humeur indépendante, puis son mariage, contracté avec une soudaineté au moins singulière et qui contribua à le retenir en Suisse jusqu'après la mort de sa mère : tels sont sans doute les torts que déplore Senancour dans ce passage, et dont il s'accuse, avec une si poignante vivacité, au bout de vingt ans et plus. Il faut probablement, sur ce chapitre des torts, en rabattre beaucoup, car cette conscience délicate, indulgente envers les autres, péchait envers ellemême par une sévérité trop scrupuleuse. Cette tendance, si honorable en ce qu'elle a d'excessif, et qui atteste une limpidité parfait''. s'accrut constamment avec l'âge chez Senancour.
édilion des Rêveries, lM quelques-unes reparaîtront dans la troisième, lorsque tardivement l'idée d'une réimpression d'Oberman aura prévalu. Trait caractéristique et qu'il ne faut pas négliger, dans la notice biographique rédigée par M. de Boisjoslin, une ligne seulement, et entre parenthèses, est consacrée à Oberman. Le biographe ici désirait évidemment être agréable à l'auteur, son ami intime. Les notes officielles communiquées à l'Académie des sciences morales et politiques, lors des candidatures de 1832 et de 1836, glissent rapidement sur Oberman, tandis qu'elles insistent très fortement sur les Libres méditations.
11 est difficile de pousser plus loin le désaveu indirect d'une œuvre et de la prendre moins à son compte. Examinons ce qu'il y a de légitime dans cette prétention. Nous tâcherons ensuite d'en deviner et d'en dire le pourquoi.
Les différences extérieures voulues sont aisées à reconnaître et à énumérer : Senancour était marié, Oberman est célibataire; Senancour était pauvre et l'est devenu davantage; Oberman, médiocrement riche au début du livre, est assez favorisé par les circonstances pour ne plus connaître les soucis d'argent et se créer à la fin une existence très confortable. Voilà deux situations fort opposées en effet, mais ce n'est pas là, ce n'est pas dans l'extériorité de la vie que le contraste doit se manifester. La vraie question est de savoir si Senancour sent d'une manière et Oberman d'une autre, si la solution à laquelle aboutit Oberman est en contradiction ou en accord avec celle à laquelle parvient Senancour.
Le livre a été écrit de 1801 à 1803, mais, pour parler le langage de l'auteur, il a été senti pendant les années précédentes. Dans la préface des premières Rêveries, il me serait facile de relever plus d'un passage inspiré par