CHAPITRE
du génie, manque totalement à l'auteur de V Amour. Il découvre des diamants, il sait même les polir, mais il ne sait point les enchâsser — encore moins les mettre à l'étalage.
Ne restons pourtant pas avec lui sur celte impression de néant, qui dépasse évidemment sa pensée. Il croit à l'amour, à sa réalilé, à son efficacité; il a besoin d'y croire et veut que l'on y croie autour de lui. En plein Empire, dans un slyle mâle et qui n'a rien de l'églogue, il pose nettement l'antilhèse de l'ambition et de l'amour en décernant à ce dernier la suprématie.
« L'amour doit gouverner la terre ; l'ambition la fatigue. L'amour est ce feu paisible et fécond, cette chaleur des cieux qui anime et renouvelle, qui fait naitre et fleurir, qui donne les couleurs, la grâce, l'espérance et la vie. L'ambition est ce feu stérile qui brûle sous les glaces et consume sans rien animer, qui creuse d'immenses cavernes, qui chemine sourdement, qui éclate en ouvrant desabimes, et laisse un siècle de désolation sur la contrée qu'étonna cette lumière d'une heure. »
Si cette page était tombée sous les yeux de l'Empereur, il aurait certainement rangé Senancour parmi les mauvais esprits et les idéologues. D'autres passages n'auraient pas été non plus pour plaire au soutien de la morale traditionnelle, au restaurateur du christianisme officiel. Nous en verrons plus loin la preuve. En ce moment, absorbé par la guerre d'Espagne (*), Napoléon avail autre chose à faire que d'éplucher le livre d'un méditatif et de s'en irriter.
Rendons-nous bien comple d'ailleurs que si Senancour sacrifiait l'ambition a l'amour, c'est qu'il se formait de celui-ci, comme puissance sociale et même
1 Ce passage est tiré de la deuxième édition. 1808-1809.
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politique, une idée plus haute qu'il n'a su l'exprimer dans son livre. Très évidemment sa première conception avait élé d'écrire un ouvrage qui aurait participé de Montesquieu par l'étendue des prémisses, de Spinoza parla rigueur géométrique des déductions, et enfin de Lucrèce par la largeur et l'énergie des peintures. Ce livre de l'Amour, qui a eu plusieurs sous litres, aurait pu en porter un de plus et s'appeler De l'esprit des sentiments, quelque chose comme un Esprit des lois transposé. Cette prétention à l'exactitude dogmatique se marque au commencement des premières éditions; dans les dernières, elle se fond avec l'ensemble. Sans répéter des formules abstraites, quelques lignes prises çà et là nous aideront à comprendre la haute visée de l'auteur.
« Toute morale n'est que justesse. Tout est mesure mathématique. Cette expression de Platon était bonne, l'éternel Géomètre. Pylhagore alla plus loin, lorsqu'il dit : Nos vices et nos crimes sont des erreurs de calcul. Tout le bonheur de la vie individuelle consiste dans l'harmonie des ressorts, dans l'équité de l'àme et la justesse du raisonnement. Toute la perfection du corps social consiste dans la proportion exacte entre les sacrifices que chacun fait comme individu, et l'avantage qu'il reçoit en compensation comme membre de la cité.
« S'il n'y a pas de justesse dans les lois, l'homme sera dépravé. Des lois actuelles de l'Europe, les plus malraisonnées sont celles qui concernentl'Amour : c'est en cela aussi que la déviation est plus grande, et que l'on respecte le moins les lois. Ces infractions, sur lesquelles on semble toujours prêt à fermer les yeux, produisent plus de mal encore que celles des autres devoirs. »
Et plus brièvement :