CHAPITRE IV
monie parfaite pour les affections de l'homme. Ce n'est pas une Diane a la taille svelle, au front élevé, courageuse, légère, forte, inaccessible : mais Venus-Adonias, taille moyenne, formes arrondies, mouvements voluptueux, physionomie de grâces et de délicatesse. La main ne sera point assez forte pour n'avoir pas besoin d'être aidée, d'être servie. Le bras aura les proportions favorables aux caresses. Le sein donnera tout ce que l'imagination la plus heureuse eût réservé pour le charme des belles heures de la vie; il est ce que l'homme n'eût jamais imaginé, ce que la nature infinie a seule pu faire ; doux accord de simplicité et de beauté! assez voluptueux pour l'excès du plaisir, encore assez beau quand le plaisir n'est plus; assez expressif dans l'agitation, pour les désirs extrêmes ; assez pur dans la nudité, pour les désirs reposés; circulaire, pyramidal, tout vivant d'amour et de fécondité, il justifie le besoin d'aimer, il permet un espoir, un espoir sans bornes et des sentiments sublimes. Mais le regard! et le sourire! et la voix! 0 femme que j'eusse aimée! Après tant d'années, quand les douleurs vous ont atteinte, quand le temps a pesé sur nous, quand le regret inutile et la longue impatience ont consumé la vie de l'amour, votre voix, votre bouche a encore ce charme qu'on ne retrouve point. Mortel misérable, l'espoir et la vie sont comme deux ombres envoyées pour errer ensemble; elles s'approcheront, s'éloigneront, se retrouveront; et l'une restera quand l'autre sera dissipée. »
On ne dira pas que la passion fait défaut en ce passage. Les modes d'expression peuvent changer; l'accent ne s'imite ni ne s'emprunte. Diane et Vénus ont un peu vieilli, j'en conviens ; encore n'aurait-il pas fallu dire cela de trop près à Leconte de Lisle ou aux autres païens modernes, qui se sont contentés de les transfor-
mer en Artemis et en Aphrodite. Ce qui reste vivant dans la belle page que je viens de transcrire, c'est le sentiment de la beauté féminine accomplie et passionnante. Puisque nous en sommes sur la mythologie, je dirai que ce n'est point là une Iris en l'air, mais une personne très bien en chair, capable d'inspirer et de ressentir l'amour. Et de l'amour lui-même, voyons en quels termes magnifiques Senancour caractérise sa puissance.
« Enthousiasme du beau! harmonie des sentiments et de la pensée, progression vive, lente, continue, avide, indomptée, conduite par les fantômes de l'avenir, et dont le terme reste inconnu dans les possibles ; difficultés des désirs qu'on veut annoncer et de ceux qu'on désavoue, efforts que l'on retarde, résistance qui va cesser, mystérieuse incertitude qui séduit et relient, qui éloigne pour embelllir, et refuse longtemps pour longtemps promettre. Que de puissances dans l'amour! 11 change un plaisir terrestre et périssable en joies voluptueuses, égales, immenses : il dissipe les douleurs de l'homme et répare sa vie; il rétablit dans ses destinées déchues une candeur primitive, et semble lui apporter des souvenirs d'un monde heureux; il plane dans l'infini, entre nos misères et nos désirs, soutenant encore près des régions célestes les douces images de la vie : le désespoir est reculé, le vide des choses est couvert; c'est un voile sur le néant. »
Ce dernier mot est de toute beauté, bien qu'il soit empreint d'un pessimisme dont Senancour, plus lard, désavouera l'excès. Son livre est ainsi rempli de paroles superbes, qu'un Chateaubriand ou un Joseph de Maislre aurait trouvé moyen de mettre en relief. Cette pointe de savoir-faire (je ne dis pas de charlatanisme), si souvent nécessaire à la fortune du talent et même à celle