INTRODUCTION. XIII
jamais quitté et dont elle avait été la collaboratrice par son infatigable dévouement. Ce fut elle qui, dans une de nos causeries, me proposa d'écrire un livre pour lequel elle me fournirait des documents que sa mauvaise vue l'empêchait absolument de consulter et de mettre en œuvre. L'écriture de Senancour est, en effet, très difficile à lire, et c'est toujours une fatigue de la déchiffrer. Sa fille, qui se plaignait d'avoir perdu les yeux à ce travail, écrivait elle-même d'une manière indéchiffrable.
Je viens de relire, non sans tristesse, les longues lettres où elle m'entretenait de l'ouvrage qu'elle ne pouvait faire et qu'elle aurait voulu nie voir entreprendre. Je ne songeais pas alors à une monographie étendue, comme celle que je me suis décidé plus tard à composer. Il me semblait que le meilleur parti à prendre était non pas de réimprimer complètement les œuvres de Senancour, ce à quoi nul éditeur n'aurait consenti, mais d'y faire un choix de pensées, classées dans un ordre logique et présentant un véritable miroir de son esprit. L'inconvénient (et il subsiste toujours), c'est que de ces pensées, il y en a trop, qu'un volume les contiendrait difficilement et que deux peut-être effraieraient le lecteur. D'autre part, comment présenter un tel recueil au public sans une notice qui soit pour lui une initiation, et cette notice, si on la fait trop longue, elle devient un ouvrage, si on l'étrangle en quelques pages, elle demeure comme non avenue. La correspondance que j'ai sous les yeux me rappelle toutes les démarches faites à cette époque chez les éditeurs, les vaines ten-
tatives irai-rangement, les offres dérisoires, les déceptions qui, finalement, firent tout échouer. Je dois dire cependant que ni l'obligeance de Mlle de Senancour ni ma bonne volonté ne furent entièrement perdues. Grâce à ses indications et à mon acquisition personnelle, je pus parler assez fréquemment de Senancour dans la Libre conscience, à l'Opinion nationale, dans les Mémoires dune forêt, et enfin dans un mémoire lu en 1888, devant l'Académie des aces morales et politiques, sous ce titre : Une évolution philosophique au commencement du XIXe siècle.
Pourquoi donc, malgré tant d'obstacles, à travers tant d'occupations et de préoccupations, retenu et entravé par des conseillers qui m'engageaient à délaisser un « sujet ingrat, » voyant les années se succéder et devant moi se dérober le but, ai-je voulu poursuivre quand même et achever ce travail? — jissait-il simplement d'une réhabilitation littéraire, d'un de ces appels à la postérité dont celle-ci, en règle générale, ne tient pas grand compte? Il n'y avait vraiment pas lieu de prendre un pareil souci. Le destin de Senancour littérateur n'a rien de particulièrement intéressant, ni d'assez inquiétant pour qu'on se mette à son égard en frais d'apologie. Tous ceux qui suivent avec attention et avec une pleine liberté d'esprit l'histoire littéraire savent combien les réputations le mieux établies, les œuvres le plus acclamées subissent de fluctuations, passant peu à peu de la lumière à l'ombre, pour revenir, après un cer-