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INTRODUCTION. XV

tain nombre d'années, en plein éclat et en grande faveur. L'écrivain, préconisé par Sainte-Beuve et George Sand, peut attendre patiemment un retour de vogue, et il est inutile de faire la mouche du coche pour hâter ce moment.

S'agissait-il de montrer aux étrangers que nous aussi, sous le prosateur éloquent, sous l'admirable peintre de la Nature, nous savons reconnaître le moraliste et lui rendre justice ? Le motif eût été certes assez légitime, mais n'eût-ce pas été pousser trop loin la susceptibilité patriotique, et n'avions-nous point quelque raison de penser qu'un nom respecté en Amérique comme en Europe s'imposerait tôt ou tard à notre indifférence?

Je n'ai pas vu de si loin, et ce n'est pas de là que je suis parti. J'ai pris mon inspiration et puisé mon opiniâtreté dans mon expérience personnelle. II m'a paru que de l'œuvre de Senancour considérée dans son ensemble et surtout dans son esprit, indépendamment de tel ou tel ouvrage, une influence bienfaisante, se dégageait. Chez d'autres personnes je rencontrais la même impression '. Pourquoi ne pas

1 Parmi les personnes qui, s'intéressant à Senancour, ont porté aussi quelque intérêt à cette étude et m'ont encouragé à la terminer, je dois citer, arec une gratitude toute particulière, M. Arthur Boisseau 'de l'Opéra et de là Société des Concerts . Très probablement, avec M. Torniidd et moi et depuis la mort de l'excellent Ferdinand Denis, M. Boisseau est le riste le plus au cou-

rant, le mieux renseigné en ce qui touche la vie et l'œuvre du moraliste. Il a mis une patience infinie et déployé une rare sagacité de bibliophile à poursuivre pendant des années la recherche d'éditions réputées introuvables et dont l'existence même était révoquée en doute. La plus précieuse découverte on ce sens fut certain -mont celle des Secondes Rêveries, dattes de 180! us doute à peu

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généraliser ce sentiment individuel '.'Pourquoi ne pas ajouter à la liste des moralistes français un nom de plus, l'un de ceux qui méritent confiance et autorité

Que fallait-il pour cela? Écarter résolument les malentendus qui pèsent sur le philosophe. Montrer qu'il l'ut réellement religieux et non, comme quel-

d'exemplaires. Cette édition passait pour beaucoup comme non avenue. Elle était cependant de la plus grande importance, et c'est grâce à la communication qui m'en fut faite par l'heureux chercheur que je pus rectifier quelques-unes des assertions contenues dans mon Mémoire, lu à l'Académie des Sciences morales en 1888. En plusieurs circonstances et sur ces questions, si délicates, d'une bibliographie toute spéciale, j'ai dû recourir à son inaltérable obligeance. M. Boisseau n'est pas seulement un lecteur curieux et un fin lettré, il connaît aussi à fond son art et le pratique avec distinction. Dans les moments de loisir que lui laissent ses occupations, il a composé plusieurs morceaux d'inégale étendue, mais toujours d'accent original, et notamment une symphonie d'Oberman. Espérons que nous aurons le plaisir de l'entendre bientôt et que cet hommage rendu par un artiste penseur au modeste philosophe contribuera dans le public à raviver son souvenir.

Félix Pécaut, L'éminent théiste chrétien, et Alfred Dumesnil, le jardinier philosophe, après avoir pris connaissance de mon Mémoire, m'exhortèrent a développer ma pensée et à compléter ma démonstration. Dans une lettre datée de Clarens {22 août 1888), l'auteur de la Loi nouvelle et de l'Immortalité me disait :

« Je ne saurais trop vous remercier, pour ma part, d'avoir si bien mis en lumière l'évolution d'une si libre intelligence qui n'a été qu'an approfondissement moral. Je vous devrai d'avoir connu ces paroles définitives : « Notre vie sur la terre n'est qu'un laborieux mouvement d'espérance » et cette définition : « Ea religion est la morale dans l'infini. »

« Comment Senancour est-il arrivé à ces bonheurs do pensée et d'expression*' Vous l'expliquez parfaitement : il était dans sa nature de ne guère croire que ce qu'il avait trouvé lui-même.

« Bien des fois je me suis répété, à part moi, les mêmes paroles, absorbé que je suis à collaborer autant que je puis et toujours plus pas ionném la Force « qui pénètre el modifie toutes

choses. »

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ques-uns l'ont prétendu, incrédule ou sceptique; prouver qu'il ne fut ni un désespéré pour son propre compte, ni pour les autres un apôtre et un prophète du désespoir; enfin préciser en quoi il fut et il restera un moraliste, d'après quels principes et sur quelles conceptions il se guidait.

Le présent volume se propose de satisfaire à ces diverses exigences. C'est à la fois une biographie, un commentaire et, pour tout dire, une préparation. Je ne perds pas de vue le projet que nous agitions, Mlle de Senancour et moi, dans nos conversations à Fontainebleau. C'est sous la forme de Pensées que Senancour doit prendre place définitivement dans notre littérature morale. Mais il importe auparavant de faire sentir la nécessité d'un semblable recueil. J'ai tâché d'en donner l'idée et le désir dans ce livre en procédant par larges analyses, en n'épargnant pas les citations. Pour quiconque me lira jusqu'au bout toute équivoque aura disparu.

Le point délicat qu'il convient d'élucider, c'est ce qu'on a nommé l'irréligion de Senancour. Il faut pour cela remonter à ses débuts mêmes et se rappeler quel était vers 1800 l'état du monde moral. Quoique des idéologues, très distingués d'ailleurs, comme Destutt de Tracy, Volney, Garât, Cabanis, tinssent encore le haut du pavé, il y avait un courant de réaction contre la philosophie excessive du xvme siècle. Le spiritualisme de Royer-Collard n'entrait pas déjà dans la lutte, mais le déisme de Bernardin de Saint-Pierre, la théosophie de Saint-Martin, le philosophe inconnu, le mysticisme poétique de Ballanche

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créaient un courant religieux qui devait trouver ses interprètes les plus autorisés en Chateaubriand; plus tard, en de Maistre et en de Bonalcl. Nul n'a mieux démêlé que Senancour ce qu'il y avait d'artificiel, de mondain, de voulu et même d'officiel dans ce dernier mouvement. Le christianisme lui apparut chez Bonald comme une forme de l'arbitraire, chez Chateaubriand comme une parade profane, qui frisait presque le sacrilège ; de là le pli auquel s'arrêta sa pensée, l'attitude irréconciliable qu'il conserva jusqu'à sa dernière heure.

Plus le sentiment religieux s'accentua chez lui, plus se marqua aussi et se manifesta son antipathie contre le christianisme. Une religiosité vague d'abord et facile à confondre avec le panthéisme, puis un sentiment profond, trempé et retrempé dans la dure expérience de la vie; avec les années, une intuition immortaliste et déiste, qui chaque jour se précisera davantage, en dernier lieu une piété tendre, doucement mélancolique et cependant virile : voilà toute une religion, très suffisante, à ce qu'il me semble, pour nombre d'esprits cultivés, impartiaux et dans laquelle il n'entre pas une parcelle de christianisme.

Cette séparation va-t-elle jusqu'à l'hostilité? On a pu le croire, à cause du procès dirigé en 1828 contre le Résumé des traditions morales, procès devenu fameux depuis que Sainte-Beuve, dans un discours au Sénat, défendant la liberté de conscience, en a évoqué le souvenir. Pourtant, si l'on y regarde de près, le Résume ne paraît pas si coupable. C'est une simple et brève histoire de la sagesse antique, où la part est

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