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CHAPITRE VI

terais pas davantage si l'on n'y rencontrait, çà et là, de précieuses indications sur l'état d'àme de Senancour à ce moment de sa vie (trente-sept ans), sur sa manière de comprendre et d'appliquer les délicatesses du sentiment.

Voici d'abord le portrait de Valombré tel qu'on le voit dans son entourage, tel que le représentent ses valets à la femme de chambre de Célimène :

« Caractère égal, très aimant, quelquefois distrait, souvent triste, jamais abattu.' Sans haine comme sans humeur. Généreux sans affectation ; négligeant un peu ses intérêts; trop occupé de ses amis; c'est comme cela qu'il lui plaît de nommer les bonnes gens qui ne sont pas heureux. Du reste, il ne voit personne qu'un monsieur Desprès (le père d'Angélique) : il court avec lui les hauteurs, cherchant, observant les plantes : c'est un goût dominant. — Mais sa grande habitude, c'est de s'enfermer longtemps dans son cabinet : là, seul avec tous les rêveurs anciens et modernes, il écrit, il projette. Dieu sait! tous les châteaux en Espagne! Mais, sorti de là, laissant la science sous la clef, il parle comme un autre... »

Nous n'avons de Dorville qu'une simple esquisse tracée par Célimène. C'est l'ombre au tableau, le repoussoir, comme on dit, Don Juan contribuant à mieux mettre Alceste en relief :

« Dorville a toute la confiance d'un homme aimable. Parce qu'il sait plaire, il se flatte de réussir à tout. 11 n'a jamais rien craint, si ce n'est le ridicule. Fait pour la société, formé dans les cercles, docile à l'usage, instruit sans élude, trop spirituel pour être conséquent, trop sensé pour avoir des principes; fixé à notre char, il l'enlraine à son gré : il parail nous être des plus soumis, mais j'ai bien peur qu'au fait ce ne soit lui qui

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nous conduise. Son art pour mieux persuader, c'est d'engager à ce que l'on désire. »

Ce mondain, ami du plaisir et d'une certaine corruption élégante, va se peindre encore mieux et se définir à souhait dans une discussion avec son frère Valombré :

DORVILLE

De la raison ! voilà encore de vos vieux mots. De la raison? 11 faudrait ramper sur la trace monotone autant que pénible de soins réglés, de travaux utiles, de devoirs prescrits? Éterniser ses heures? — L'art de la vie, c'est d'en faire un cercle aimable de ces plaisirs rapides, de ces riens essentiels, qui dissipent, en les allégeant, nos jours oubliés. Ainsi, point de regrets pour le temps qui s'éloigne; on.... l'ignore.

VALOMBRÉ

L'avenir, la vieillesse, vous l'ignorez aussi.

DORVILLE

C'est fort bien cela; faites attention.

VALOMBRÉ

La science de la vie, c'est donc de l'abandonner au hasard : perdre ses années, c'est savoir en user : effleurer, c'est jouir! les devoirs sont vains, toute morale est surannée ! — La seule sagesse avouée parmi vous, c'est la séduction d'un délire auquel vous livrez votre être.

DORVILLE

Je vous le dis sérieusement. Si les plaisirs sont des illusions, eh bien ! je veux des illusions. J'aime les chemins de roses : les épines, c'est pour un autre âge. Votre raison me glace le cœur : la voix du plaisir

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