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CHAPITRE VI

l'anime, l'enflamme; sous son aile, légère tant que vous voudrez, je parcours des heures heureuses. Je n'ai pas besoin de regarder en arrière quand un long espace s'ouvre encore devant moi. — Vous rêvez, j'agis : vous travaillez, je m'amuse : vous végétez, je vis. Lequel, je vous prie, sait user de ses jours? J'aime trop la vie pour la consumer en vain. »

Les différentes manières de concevoir la vie, l'opposition des tendances et des goûts dégénèrent assez souvent en antagonisme. C'est un trait de nature que l'auteur a finement senti et vivement relevé. Non content d'exposer ses théories épicuriennes, Dorville s'attaque au stoïcisme de Valombré. 11 va jusqu'à lui faire une guerre passablement déloyale, suspectant ses intentions, dénaturant ses actes, l'accusant, comme nous dirions aujourd'hui, de poser au philosophe. Il y a dans son langage une dureté ironique et injuste.

« Me voilà philosophe, dit-il. Je n'affirme rien : il faut une raison profonde pour tout ignorer. Je dis de tout : mais.... que sais-je! Les lumières nous manquent. N'embrassant aucune opinion, je me ménage pour le besoin des droits sur toutes. Si je n'aspire point à convaincre, j'aurai du moins le plaisir d'embarrasser. Dans ma conduite, mes écrits, mes discours, je serai inexplicable; et l'on dira : Qu'il est profond !.... S'il vient une occasion d'éclat, ma vertu fastueuse sera modelée sur les antiques. — Peu fait pour la société, j'en dédaignerai les attraits qui se refuseront à moi, et l'on me tiendra compte de ma retraite prudente comme d'un effort de vertu. Ma vie simple n'exigera pas de grands biens, ma paresse m'interdira les moyens d'en acquérir : on vantera mon désintéressement. — Ma vie obscure, embarrassée par maladresse ou par incapacité, sera la retraite d'un sage méprisant le néant des richesses et

ri SENANCOUR.

des grandeurs. Un tempéramenl paisible, ou les dehors d'une réserve hypocrite me feront passer pour avoir des mœurs sévères. Quelques sorties véhémentes contre les vices et les travers, et je suis un enthousiaste de la nature, un adorateur de la vertu. Me voilà philosophe.

VALOMBRE

Nullement. 11 y a loin de l'affectation des vertus à leur inimitable vérité. Le faste d'une sagesse étudiée ne ressemblera jamais à la sincérité de l'homme qui soumet ses pensées à la raison, ses actions au devoir. Trop sensé pour tout approuver, et trop conséquent pour imiter ce qu'il condamne, si le sage s'écarte des usages reçus, c'est à regret ; s'il en adopte d'inconnus aux lieux qu'il habile, c'est parce qu'ils sont bons et non parce qu'ils sont nouveaux. Ses vertus ne sont point antiques : il serait trop désespérant qu'une grande âme parût étrangère à nos contrées.... »

11 est permis de penser, sans trop s'engager dans la voie des conjectures, que Valombré sert ici, en quelque façon, de masque à Senancour. Peut-être autour de lui avait-il entendu s'élever les reproches qu'il place sur les lèvres de Dorville, et n'était-il pas fâché d'y répondre indirectement, mais avec netteté. Son idéal ou, à mieux parler, son type du philosophe est l'homme simple par excellence, naturel, sans ostentation.

Dans cette comédie, que l'on pourrait appeler les Tentations du Sage, l'auteur a introduit un épisode assez bizarre. C'est la nomination de Valombré comme sous-préfet. Avec l'organisation du régime impérial, où chaque délégué du pouvoir choisi par le souverain représentait ses intentions, sa pensée, sa volonté, un fonctionnaire, même de second ou de troisième rang, devenait un personnage d'importance. Maine de Biran,

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