CHAPITRE VII
traile de l'Empereur, on voulût l'abaisser. L'eût-il mérité même, cela n'eût pas convenu à des Français; trop d'idées se rattachaient au souvenir de sa grandeur. J'ai toujours été loin d'aimer sans réserve son administration, mais enfin la superbe France était avec lui....
« Je parle avec l'indépendance qui appartient aux hommes dont les intentions sont droites; et j'y joins l'entière liberté du moment, cette liberté que le passage d'une situation politique à une autre situation peut laisser à quiconque n'a fait aucune promesse et n'a reçu aucune faveur. Placé, pour ainsi dire, hors des rangs de la société par mes habitudes presque solitaires, je ne dois dans de tels moments au chef de l'État que celle considération profonde, mais raisonnée, qu'inspirent les hommes supérieurs....
« N'ayant appartenu en aucun temps à aucun parti, je ne puis avoir d'autre premier désir que de voir les Français écouter le chef que la nature des choses nous présente comme le seul homme qui, au point où l'on est parvenu, puisse à la fois calmer et soutenir l'État. »
Le fond des idées est à peu près le même que dans les opuscules précédents, avec cette différence que l'éloge de Napoléon s'y accentue plus nettement, puisque tout ce qui était posé auparavant comme une hypothèse presque irréalisable devient en quelque sorte une proposition ferme et qui pourrait entrer dès le lendemain dans le domaine des faits.
« Malgré des écarts, des violences et des fautes, Napoléon est le prince du siècle. Si vous voulez une république, assemblez donc les citoyens, et que toutes choses soient ce qu'elles devaient être. Que si, ne pouvant réunir tous les Français dans un pré comme les hommes de Schwitz, ou dans la place publique comme divers peuples de l'ancienne Europe, nous voulons à la
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fois et un chef et des lois du xixe siècle, Napoléon peut être ce chef....
« Ceux qui pensent que Napoléon, en restant consul, eût été plus puissant, ne disent pas une chose déraisonnable. Le système contraire lui a ôté l'avantage d'être visiblement l'homme du xixe siècle; alors il n'a pu opposer à l'esprit des vieux temps, aux maximes dont une grandepuissance se sert contrelesaulres,sanslesadopterpour elle-même, il n'a pu opposer aux antiques habitudes que sa fortune personnelle, qui n'excluait pas la possibilité d'un grand revers.
« Cependant, l'empereur lui-même n'est pas connu, et je ne juge ici que d'après des notions peu certaines. On ne peut dire que par sa conduite il se soit déclaré irrévocablement : on ne l'a pas vu libre à la suite d'une paix générale de quelque durée. 11 lui reste encore à manifester une pensée secrète, et à se montrer l'homme exactementjuste, comme il s'est montré l'homme fort. »
Après le vœu de la royauté libérale, c'est, comme on le voit, le rêve de l'empire libéral. Malgré le fameux Acte additionnel et l'assemblée du Champ de mai, il est peu probable que Napoléon eût réalisé les désirs et les espérances de quelques sages , de quelques patriotes. Les événements qui se précipitèrent ne permirent point aux plus fermes esprits de critiquer la conduite de l'empereur ou de se perdre en conjectures sur ce que probablement il aurait fait. En ce qui touche Senancour, le sentiment de respect et de haute sympathie persista. Nous en avons la preuve dans la notice nécrologique mentionnée plus haut. Une indulgence philosophique, non exempte d'un mâle attendrissement, y domine.
« La postérité, dit le biographe, n'ignorera aucun des torts de Bonaparte; ils lui seront transmis scrupuleusement; tout l'annonce. Mais pourquoi les voir avec
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une sorte de surprise? Si sa conduite avait toujours été louable, il faudrait s'en étonner davantage. Si on pouvait citer un prince, un guerrier qui eût obtenu les mêmes succès par des moyens irréprochables, il n'aurait certainement aucun égal dans l'histoire du monde....
« Tombé au pouvoir des Anglais, en quittant le sol de la France, et déclaré prisonnier, il arriva le 13 octobre 1815, à Sainte-Hélène, dans les mers du Congo. 11 resta deux mille et trente et un jours sur ces rochers volcaniques et nuageux, où la température est assez douce. Nul encore, après avoir ainsi ébranlé le monde, n'avait vécu, et ne s'était vu mourir dans un tel silence ; c'est le plus mémorable délaissement dont le genre humain ait fourni l'exemple.
« Sa vie se termina le 5 mai. De toutes les nouvelles étrangères au mouvement actuel des choses, c'est la seule qui doive faire une impression profonde depuis le Kremlin, jadis inviolable, jusqu'aux ruines du Saïd redevenu silencieux. L'imagination ébranlée croira voir le génie qu'invoquèrent les Rustem, les Cyrus, les Albuquerque, s'éloigner de nos pâles régions, et, sur les roches de Longwood, inclinant son front immortel, ne plus demander aux siècles que des souvenirs et du repos. »
Ce qu'on pourrait appeler la politique active de Senancour tient dans ce court épisode, du moins sa politique connue. En effet, introduit au Constitutioimel dès la fondation, par l'amitié de M. Jay, l'un des Ermites, aujourd'hui bien oubliés, de la Chaussée d'Antin, notre philosophe prit une part assez active à la rédaction. Malheureusement les articles n*étant pas signés, il est impossible de déterminer avec précision quels sont ceux qui lui peuvent être attribués. MUe de Senancour
possédait une collection de ces articles, qui a disparu avec elle. 11 me semble, d'après la brève communication qui m'en fut faite, il y a longtemps, que Senancour s'était réservé surtout de traiter les questions religieuses, autour desquelles on se passionnait tant sous la Restauration. Du reste, s'il eut toujours des opinions fermes, s'il ne négligea aucune occasion de les manifester, il ne joua jamais aucun rôle, ne s'engagea dans aucun parti. 11 ne voulut, selon son affirmation expresse, « se déclarer hautement pour aucune passion dominante. »
Malgré la sympathie qu'il ne cessa de témoigner à Napoléon, Senancour ne fut point un bonapartiste, même de circonstance, comme Béranger et Paul-Louis Courier. Les républicains ne le comptèrent pas davantage dans leurs rangs. Dès 1814 [Seconde lettre d'un habitant des Vosges), il avait reconnu que les mœurs, la tradition, la constitution sociale de la France se refusaient à la république telle qu'il l'entendait.
« J'ai vu, écrivait-il, quelques républicains des grandes villes : je leur ai proposé d'aller vivre dans l'Unterwalden, où moi-même j'ai vécu ; mais ils craignaient la pauvreté, l'ennui, le travail obscur. J'ai dit à ces hommes libres : Vous n'aimez pas précisément la servitude ; mais ce que vous ne sauriez souffrir, c'est la liberté.
« N'attendons rien d'un pays riche, d'un pays où l'on tient à des jouissances qui, par la nécessité même des choses, sont exclusives. »
Frugalité pour tous, égalité générale dans une condition assurée, mais médiocre : tel eût été son idéal. Il resta jusqu'à la fin le penseur des Premières Rêveries, ne pouvant parvenir à comprendre qu'un citoyen pauvre et un citoyen riche, devant les entraînements et les se-