‹ Un PrécurseurChapitre 8 sur 110 · INTRODUCTION'. XXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION'. XXIII

veut teindre. Il y a une pénétration lente de chaque jour, une intus-susception de la vérité, qui doit nous conduire dans toute la vie, qui fait que cette vérité devient à notre âme ce que la lumière du soleil est à nos yeux, qu'elle éclaire sans qu'ils la cherchent ' .

La métaphysique, la logique sont familières avec cette idée d'éternité. Il ne semble pas qu'il en doive être de même de la morale. C'est ici que se manifeste la conception originale du moraliste religieux. Il laissera de côté les raisonnements subtils et la dialectique transcendante, il prendra sa base dans l'être même :

« Il faut douter; il faut se garder de dire aux autres, d'une manière affirmative, ce qu'on ne peut savoir soi-même. Il en sera autrement lorsque nous nous attacherons à la seule science humaine, à la morale.... On ne peut rien distinguer dans l'essence des êtres, mais on pourra se faire quelque idée juste des relations qui doivent exister entre les hommes. C'est là que nous rencontrons une lumière disposée pour nos organes; c'est là qu'il nous est donné, du moins en partie, de découvrir, de raisonner, de prononcer. »

Entre les hommes n'est pas assez dire et rend imparfaitement l'idée du penseur. C'est entre les êtres qu'il faut entendre, et alors se révèle la beauté de cette définition magistrale : « La religion est la morale dans l'Infini. » Il ne s'agit plus d'individus pé-

1 Maine de Biran, Sa vie et ses pensées (Librairie académique . Ce volume est précédé d'une très intéressante Notice, due à l'un dr^ meilleurs esprits de ce temps, M. Ernest Naville.

rissables , de rapports précaires et passagers. La morale s'établit entre des êtres dont les relations participeront de l'éternité. La vie présente, fugitive et bornée, s'illumine d'une splendeur indéfectible et universelle. La morale s'absorbe dans la religion. Elle ne fait plus qu'un avec elle, et s'y transfigure.

Tels sont les titres de Senancour ; telles les conceptions qui honorent son intelligence et recommandent sa mémoire. Après les années écoulées, il se retrouve en communication avec les hommes de notre temps par son inquiétude religieuse, exempte de toute dogmatique, indépendante de toute théologie, et aussi par sa probité philosophique, qui ne veut pas d'un acquiescement sans liberté ni d'une croyance sans lumière. Senancour est un ancêtre, un précurseur et, par ses côtés durables, par son action efficace, un contemporain.

Paris, mars 1897.

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