CHAPITRE XI
La résurrection à'Oberman. — Approbateurs et adversaires. — Les romantiques. — Senancour artiste. — Troisièmes Rêveries (1833). — Prometh.ee.
Une notoriété honorable et limitée, après trente ans de travaux ininterrompus : tel était le lot — en somme assez maigre — de l'écrivain qui avait produit Oberman, Y Amour et Les Libres Méditations. La célébrité lui arriva d'unemanière soudaine, non pas telle qu'il l'eût désirée, non pas dans l'ordre de sentiments et d'idées qu'il eût souhaité, mais solide et, malgré bien des éclipses et des sommeils, indéfiniment susceptible de réveils légitimes et glorieux. Ce fut par cet Oberman, dont sa pensée chaque jour s'écartait davantage, et qu'il avait même songé à faire disparaître, que lui vint cette tardive renommée. L'ouvrage abandonné de son auteur l'était aussi par les libraires. Un des personnages de Balzac signale cet ouvrage comme le type du « rossignol » en librairie, comme le « parangon » des ouvrages qu'on respecte, mais auxquels on ne touche pas. Ce fut peut-être sur les quais que Jean-Jacques Ampère, cet esprit aimable, curieux et délicat, découvrit l'édition, alors unique, d'Oberman. Enthousiaste de nature et communicatif, Ampère ne voulut pas garder pour lui sa découverte. Il en fit part au petit groupe d'amis avec lesquels
il vivait dans une étroile intimité et qui comptait parmi ses membres Jules Bastide, plus tard rédacteur en chef du National et ministre des affaires étrangères en 1848, Albert Stapfer, l'un des premiers traducteurs français de Gœthe, et Auguste Sautelet, l'éditeur qui devait finir d'une façon si tragique.
Sainte-Beuve, dans ses Portraits contemporains, a très bien parlé de celte première faveur témoignée à Senancour, et il serait superflu d'y revenir après lui. Mais comment lui-même, Sainte-Beuve, avait-il connu Oberman ? Je sais qu'il fut toujours un formidable liseur, un fureteur d'une curiosité infatigable. J'incline à croire cependant que l'initiation lui vint d'Ampère, à moins qu'elle ne lui soit arrivée par l'intermédiaire de Charles Nodier, l'un de ceux qui n'avaient pas attendu celte sorte de renaissance pour reconnaître et saluer dans Oberman un ami, presque un frère.
L'affinité se déclara promptement et le critique, se souvenant de Joseph Delorme, donna dans les Portraits, en 1832, un premier coup de cloche, qu'il devait renouveler l'année suivante dans une préface demeurée fameuse parmi les lettrés '. Dès avant cela, un sourd travail d'opinion, nuancé de vif intérêt, s'opérait chez des esprits bien différents. Alphonse Rabbe, qui devait connaitre Senancour par leur collaboration en biographie, Boisjolin, et Ballanche rendaient visite à l'écrivain dans sa modeste demeure, rue de la Cerisaie. Détail plus significatif encore el qu'on n'a pas assez remarqué, Pierre Leroux, dans le Discours aux artistes, inséré en
1 La réimpression de 1833 avait été préparée par M. de Boisjolin, l'éditeur bienveillant et lettré qui avait déjà réimprimé Y Amour et les Libres méditations. Boisjolin fut emporté en 1832 par le choléra, et XOberman qu'il avait préparé parut l'année suivante chez Abel Ledoux.