CHAPITRE XI
des impressions, Oberman a des opinions. L'un est emporté par la passion du vague, l'autre par l'indépendance de la pensée ; il ne veut pas même être lié à sa pensée ; il réclame hautement le droit de se contredire; il n'y a, selon lui, que les hommes sans sincérité qui ne se contredisent jamais. Dans le vague, ce qu'aime René, c'est l'immensité; ce que cherche Oberman, c'est la liberté. Tous deux sont épris de la nature, car elle captive les imaginations qu'aucun intérêt n'a fixées ni contenues; mais Oberman cherche à s'agrandir avec la nature, René s'en laisse enivrer; l'admiration de l'un est plus contemplative, celle de l'autre est plus tendre. Oberman jouit, René est subjugué. René cherche une âme sympathique au sein de la nature ; celte force vivante (natura naturans) est le seul dieu $ Oberman qui lui refuse tout autre nom....
«.... Obermann est l'œuvre d'un homme d'esprit et René celle d'un talent consommé....
i Tous deux sont dangereux, un seul est mauvais : est-ce le mauvais qui est le plus dangereux? On a pu hésiter avant de répondre. Ceux qui auront la force de traverser Oberman arriveront peut-être à des convictions mieux fondées, plus affermies; mais le plus grand nombre ne le traverseront pas, et pour ceux-là il sera funeste. René, avec ce divin baume de poésie dont il ruisselle, guérira peut-être quelques-unes des plaies qu'il aura ouvertes. La rêverie, à tout prendre, vaut mieux encore que la sécheresse d'un scepticisme ergoteur. »
Le développement tourne ici à la raillerie, et même à une raillerie lourde, d'assez mauvais goût. Vinet reproche à l'auteur l'ennui que lui a infligé son livre, les « bâillements » qu'il lui a causés, et non seulement l'ennui, mais l'impatience, l'irritation. 11 faut en effet
que le critique soit arrivé au comble de la mauvaise humeur pour écrire les lignes suivantes :
« Je ne fais entrer pour rien dans cet inévitable effet Y affreuse saveur d'athéisme dont tout ce livre est saturé; mais c'est pourtant encore un grand défaut. Nul autre que Dieu ne peut faire un crime à qui que ce soit de n'être pas chrétien '; mais l'irréligion absolue, l'impiété est un odieux travers. L'athéisme n'est pas mauvais seulement, il est fort laid, et par conséquent rien n'est moins littéraire. »
Laissons cette fin de parallèle, qui n'est qu'une mauvaise queue de sermon en un jour de somnolence et de fatigue. Écartons ce procédé de la comparaison, cher à l'ancienne critique et dont la nouvelle s'allège chaque jour. Bornons-nous à deux ou trois points. Traiter Senancour simplement d'homme d'esprit, c'est une injustice; l'accuser de spinozisme, d'impiété, d'athéisme, est une erreur, et une erreur peu justifiable de la part d'un critique aussi exercé. Une passion, disais-je tout à l'heure, laquelle a sans doute sa noblesse, puisque tout est pur chez les purs, a dicté ce jugement si rigoureux, si absolu: c'est l'impérieux besoin d'une revanche chrétienne contre un instinct antichrétien. Senancour n'a jamais accepté le reproche d'athéisme, même s'adressant aux premières Rêveries ; nous avons eu à plusieurs reprises occasion de le montrer dans ce volume. 11 l'eût encore moins accepté pour Oberman, où le doute est réservé plutôt que négatif. Quant à l'humeur antichrétienne, il aurait eu plus de peine à s'en défendre, et jamais il ne l'a désavouée entièrement.
Je retrouve le coup d'œil du critique chez Vinet, quand il dit qu'il faut traverser Oberman et que plu-
1 Et que savons-nous s'il lui en fait un crime?