CHAPITRE XI
symbolisme, mais ce qu'on y trouvera sans peine et ce qui n'était pas fait pour déplaire à des esprits indépendants, c'est la préoccupation sociale dans la pratique et le culte de la solitude. « Si vous aimez les hommes, quittez vos semblables, » dit-il quelque part, et à ce conseil il ajoutera, dans maint endroit de ses ouvrages, le précepte de vivre à la campagne. Il n'a pas couru comme Chateaubriand jusqu'au bord du Meschacebé et il ne revient pas de l'île Bourbon comme Bernardin de Saint-Pierre. 11 ne décrit que les lieux où il a fait séjour, Fontainebleau et le Valais. Le Fontainebleau dont il nous parle n'est plus aussi sauvage que celui de 1804. La civilisation y a fait sa trouée, et devant l'artillerie, le génie, bien plus que devant lés antiques carriers, les grands arbres ont disparu. Il n'en est pas de même en Suisse. On n'a pas encore trouvé moyen d'abaisser les cimes et de diminuer les montagnes. J'ai vu Villeneuve, Chessel, Aigle, où la plus grande partie <YOberman a été écrite, la vallée des Ormonts, les Diablerets, le Simmenlhal, avec ses pics neigeux, et la Lune montant sur la Dent de Morcle. Le romancier a fixé tous ces paysages avec une admirable fidélité. La peinture a été moins heureuse, sauf en ce qui concerne Fontainebleau, où Théodore Rousseau et François Millet ont su comprendre et rendre la poésie des bois. Le mélancolique Paul Huet, ce rénovateur du paysage avec Français, était digne d'avoir lu Oberman '.
Senancour eut encore cette chance (lui qui cependant n'en avait guère) que son livre, trop peu négatif pour les contemporains de ses débuts, se trouva juste dans la mesure et le ton du doute qui convenait à Manfred et
1 Sur Senancour paysagiste, particulièrement à Fontainebleau, voir mes Mémoires d'une Foret (chez Fischbacher).
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à Lélia. Les polémiques de la Restauration avaient, momentanément du moins, usé le voltairianisme et les vollairiens. Sainte-Beuve, dans les Consolations, George Sand, un peu partout, inclinaient vers quelque clrose d'indistinct, de vague, qui n'était pas la religion, mais son ombre, si l'on veut, ou son regret, qui pouvait être un instant le blasphème, sans aucune espèce de raisonnement d'ailleurs ou de dialectique. Le doute poétique, lyrique : telle était la note dominante, et à la rigueur, malgré la froideur voulue de l'accent, on la pouvait découvrir ou inventer dans Oberman. Et c'est ainsi que le très sincère, le très circonspect auteur fut, au bout de trente ans et sans y entendre malice, bombardé écrivain romantique, philosophe, artiste, et, par-dessus le marché si ces deux mots peuvent s'allier ensemble, incrédule religieux.
Les chrétiens toutefois ne s'y trompèrent pas, et, parmi eux, le plus probe, le plus consciencieux, celui qui voyait haut souvent et profond toujours, Alexandre Vinet. Dans le cours professé a Lausanne en 1844, sur Mm- de Staël et Chateaubriand, Vinet, parlant de René, rencontra Oberman. 11 établit entre les deux ouvrages et les deux types un parallèle qu'il s'efforça de rendre équitable, mais où l'on sent que la secrète passion du croyant se prononce en faveur de René qui se convertira, contre Oberman inconvertissable et irréductible. Ce remarquable parallèle, il faut le lire dans l'ouvrage même L 11 est trop long pour que je puisse le transcrire ici. J'en dois néanmoins relever quelques traits essentiels.
« René discute peu, Oberman discute sans cesse. René est mélancolique, Oberman est. spéculatif. René a
1 Études sur la littérature au XIXe siècle (chez Fischbacher).