‹ Un PrécurseurChapitre 98 sur 110 · CHAPITRE SI · texte numérisé non relu

CHAPITRE SI

férence l'écrivain pouvait établir entre toutes ces Méditations et toutes ces Rêveries, qu'il reprenait, corrigeait, transformait sans cesse. A vrai dire, la nuance est bien délicate, je crois cependant qu'à la fin surtout, il mettait plus de raisonnement dans les Méditations et plus de fantaisie dans les Rêveries. A la fin de cette troisième édition, il a placé une sorte d'appendice, dans lequel il expose ses goûts et ses préférences littéraires. On y voit très clairement qu'il n'a jamais été un classique pur, que Bernardin, dont il parle plusieurs fois, et Jean-Jacques, dont il parle trop peu, ont eu sur sa manière d'écrire une influence positive. C'est vers les modernes et même vers les romantiques que son penchant le guiderait, il les trouve seulement trop tranchants et trop excentriques. 11 cite, avec complaisance, Lamartine et mentionne Mms de Staël. A d'autres noms il paie plutôt une dette de reconnaissance qu'un tribut d'admiration. Sa facture pourtant s'élargit, sa louche devient plus ferme, le charme sévère s'achève et se transfigure en grandeur. J'en donnerai pour preuve l'admirable page sur Prométhée , digne d'être applaudie également des artistes et des philosophes.

« Prométhée est la figure la plus grande, la plus vraie qui ait été admise par les anciens sages. Celle-là du moins fut tracée pour toutes les nations, pour tous les âges, pour la terre instruite et malheureuse. Prométhée est le génie de la science et des arts poétiques, le génie de la civilisation déjà tourmentée de ses songes, de ses merveilles, de ses douleurs. La destinée arrête le téméraire qu'elle inspira; elle le jette étonné auprès delà cime aride qu'il voulait gravir, la croyant éclairée d'une plus suave lumière. Sur ces pentes sombres et dévastées, chaque fois il verra finir la clarté du jour, et ne verra pas comment elle doit renaître. Contraint, souf-

ISi SENANCOUR.

frant, niais le front élevé, il interroge du regard l'étendue des eieux. Entre la nécessité impénétrable et une espérance reculée, il peut sourire encore, parce que les tribus grossières, parce que les plaines et les nuages sont au-dessous de lui. De ces pesants brouillards sortent des vautours. Un d'eux s'approche, les serres acharnées et l'œil inexorable. Cependant Prométhée vivra. Durant ses souffrances, les heures, les années, les générations surviennent et s'oublient. Mais ensuite, affranchi de la loi présente, le génie aura vaincu : c'est sa pensée ! Elle le soutient plus haut que les abîmes où il laisse se perdre par intervalles ce soupir d'une âme forte, cette parole inquiète et courageuse : Peut-être ! Et sans cesse le vautour revient, et le bruit de son aile livide est la seule réponse qui retentisse dans l'espace ! »

Sur une petite bande de papier que j'ai entre les mains, je lis celte noie manuscrile : « Le morceau de Promélhée a été fait en dernier, au moment même de l'impression. » Qu'elle soit improvisée ou non, Senancour dans cette page atteint, comme prosateur et comme penseur, son plus haut degré de perfection.

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