CHAPITRE XII
Candidature à l'Académie des Sciences morales (1832-1836). — Senancour et la Légion d'honneur. — Amitiés de femmes. — Derniers travaux et suprêmes pensées. — Mort de Senancour (1846).
Moïse, Lycurgue, Mahomet ou rien, tel était, sous une forme à demi voilée, le rêve de Senancour. Je dis le rêve et non pas l'idéal, ce qui est fort différent. Ces ambitions purement intellectuelles peuvent être sérieuses; elles ne seront jamais dangereuses. Législateur de peuples, conducteur de nations ou solitaire dans les rochers de Belle-Croix, si l'on pose ainsi la question, elle est déjà résolue. Quanta l'idéal de Senancour, il consistait surtout dans la diffusion des notions religieuses pures, des idées morales élevées, saines, applicables. L'efficacité, tel était le premier et le dernier mot de ses conceptions. 11 avait la vocation d'un apôtre et le tempérament d'un ermite. La seule distinction qui lui pût apparaître comme souhaitable devait être nécessairement celle qui sanctionnerait ses efforts et justifierait ses intentions. Aussi, lorsqu'il fut question, en réorganisant l'Institut, d'y créer une Académie des Sciences morales et politiques, l'auteur des Libres Méditations eslima-t-il que c'était là « sa droite balle, » comme dit Montaigne.
M. Guizol, alors minisire de l'instruclion publique, au lome troisième de ses Mémoires, a donné sur ce rétablissement de la classe des sciences morales et politiques, fondée en 1795 par la Convention, et supprimée en 1803 par le Premier Consul, des détails fort intéressants. Le 24 octobre 1832, le comte Kœderer, chargé de consulter les anciens membres de cette classe, écrivait au ministre :
« Les membres estiment que celte classe pourrait être bornée à trente membres, el recevoir le titre d'Académie des Sciences morales et politiques.
« Ils regardent comme une conséquence de la réintégration de la classe celle de tous les membres qui en subsistent encore, et de plus celle de deux membres qui n'étaient qu'associés lors de la dissolution, mais qui ont reçu depuis le caractère électoral dans une des classes subsistantes.
« Ils croient convenable d'adjoindre quatre membres pour élire les quinze autres qui feront le complément de l'Académie ; mais ils estiment que cette adjonction doit se faire par voie Sélection régulière, et qu'aucune élection ne peut avoir de régularité qu'après l'émission de l'ordonnance de rétablissement. »
Le 26 octobre 1832, l'ordonnance royale était rendue, el le 4 janvier 1833, M. Kœderer ouvrait les séances de l'Académie, définitivement constituée, « par un discours plein d'une satisfaction joyeuse et d'une espérance un peu vaniteuse dans l'influence de la philosophie, caractère persévérant de la brillanle et forte génération à laquelle il appartenait. »
Comme on le voit, il n'y avait pas eu de temps à perdre, et, par extraordinaire, Senancour n'en avait pas perdu. Le 4 décembre 1832, il adressait au président de la future Académie une Note détaillée sur les ou-
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vrages qui constituaient ses titres. En tête de cette Note, on lisait ces quelques lignes :
« De longues années d'absence et un constant éloignement pour les soins indirects propres à hâter la célébrité, rendent plus nécessaires à M. de Senancour quelques détails sur des ouvrages composés bien moins en vue d'un rapide succès que dans des fins morales. »
Je passe les détails connus, et je note simplement la phrase sur Oberman : « écrit philosophique et, par lettres (en 2 vol.), n'a été imprimé qu'une fois, parce qu'on en a employé plusieurs pages ailleurs; mais il a été corrigé depuis. »
Le résumé se terminait par cette brève mention :
« Sous le rapport politique, le même auteur n'a pu rester étranger à la lutte des principes de 1804 à 1830. lia gardé en manuscrit des morceaux préparés sur ces matières ; mais il a pris part habituellement à la rédaction du Constitutionnel. Dans la Revue encyclopédique, dans le Mercure du XIXe siècle, dans la Biographie universelle des contemporains, etc., etc., les articles, plus variés, se sont assez généralement attachés aux mêmes vues. »
Le scrupuleux candidat, non content de ces explications sommaires, avait ajouté un post-scriptum dans lequel il s'efforçait de dessiner nettement sa ligne religieuse et philosophique. Ce post-scriptum se compliquait ensuite & Observations soumises à V Académie des Sciences morales, par M. de Senancour : « Je ne voudrais, y disait-il, ni être approuvé par erreur, ni, d'un autre côté, être soupçonné de tendances secrètes, d'arrière-pensée d'esprit de parti. J'observe donc, pour ceux de qui je n'ai pas l'avantage d'être connu, que je n'insiste qu'en faveur des religions indépendantes de tout dogme, de tout système sacerdotal. »
188 tENANCOUR.
C'était prendre bien du soin pour un résultat plus que probablement négatif. En effet, au premier vole qui eut lieu le 29 décembre, Senancour ne fut pas admis, mais il obtint, à ce qu'il parait, assez de voix pour que ses amis l'encourageassent à se présenter de nouveau. Il le fit presque immédiatement, ainsi que nous le font connaître un billet cité plus haut, adressé à M. Dupin aine, qui s'intéressait à son succès, et une lettre de l'Académie ainsi conçue :
« Paris, 28 février 1833.
« Le secrétaire provisoire de l'Académie des sciences morales et politiques.
« Monsieur,
« L'Académie a reçu, dans sa séance du 23 de ce mois, la lettre que vous lui avez fait l'honneur de lui adresser, à laquelle était jointe la notice de vos travaux.
« Elle me charge de vous prévenir, Monsieur, que, dès la formation de la liste des candidats, votre nom et l'indication de vos travaux ont été inscrits L
« MlGNET. »
La seconde épreuve ne fut pas plus heureuse que la première.
Nous ne sommes informé de la troisième et dernière tentative que par la lettre suivante émanée de l'Académie :
« Paris, 16 janvier 1836.
« Le secrétaire perpétuel de l'Académie.
« Monsieur, « J'ai l'honneur de vous informer que l'Académie a
1 Petit détail à noter, M. Mignet, comme du reste M. de Gérando, écrivait de Senancour par un t.