CHAPITRE II
Résumé des traditions morales, soit enfin à des détails de famille. Ce dernier point touchait au vif le circonspect, le timoré qu'il y eut toujours dans Senancour. Parmi les nombreuses modifications qu'il projetait pour ses livres, et les explications qu'il y voulait joindre, je vois revenir à plusieurs reprises la préoccupation de marquer par une assertion positive, qu"entre son père et lui, les rapports n"ont pas été aussi pénibles, aussi orageux qu'on l'a prétendu.
Non seulement Senancour s'attache à détourner toute idée de rapprochement avec le personnage principal, ou, pour mieux dire, unique de son livre, mais encore, chose bizarre et sur laquelle nous ne pourrons éviler de revenir à nouveau, cet ouvrage duquel son nom devait devenir inséparable et qui, à trente ans de distance, il est vrai, allait constituer son titre le plus éclatant à la gloire, à peine écrit, à peine pubhé, il le prend en une antipathie, en une aversion, en un dédain que rien ne pourra désarmer, pas même le plus grand succès. Dès 1805 — Oherman avait paru l'année précédente, — il songe à le supprimer. Plusieurs pages, et des plus belles, sont transportées dans le livre de V Amour. D'autres, en 1809, vont prendre place dans une nouvelle
rogerais d'un regard tranquille cet univers qui reste soumis à l'irrécusable justice. »
L'exil prolongé auquel il s'était condamné pour satisfaire son humeur indépendante, puis son mariage, contracté avec une soudaineté au moins singulière et qui contribua à le retenir en Suisse jusqu'après la mort de sa mère : tels sont sans doute les torts que déplore Senancour dans ce passage, et dont il s'accuse, avec une si poignante vivacité, au bout de vingt ans et plus. Il faut probablement, sur ce chapitre des torts, en rabattre beaucoup, car cette conscience délicate, indulgente envers les autres, péchait envers ellemême par une sévérité trop scrupuleuse. Cette tendance, si honorable en ce qu'elle a d'excessif, et qui atteste une limpidité parfaite, s'accrut constamment avec l'âge chez Senancour.
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édition des Ts'eyerie^s, et quelques-unes reparaîtront dans la troisième, lorsque tardivement l'idée d'une réimpression d'Oberman aura prévalu. Trait caractéristique et qu'il ne faut pas négliger, dans la notice biographique rédigée par M. de Boisjoslin, une ligne seulement, et entre parenthèses, est consacréeà Oberman. Le biographe ici désirait évidenmient être agréable à Fauteur, son ami intime. Les notes officielles communiquées à l'Académie des sciences morales et politiques, lors des candidatures de 1832 et de 1836, glissent rapidement sur Oberman, tandis qu'elles insistent très fortement sur les Libres méditations.
11 est difficile de pousser plus loin le désaveu indirect d'une œuvre et de la prendre moins à son compte. Examinons ce qu'il y a de légitime dans cette prétention. Nous lâcherons ensuite d'en deviner et d'en dire le pourquoi.
Les différences extérieures voulues sont aisées à reconnaître et à énumérer : Senancour était marié, Oberman est célibataire; Senancour était pauvre et l'est devenu davantage; Oberman, médiocrement riche au début du livre, est assez favorisé par les circonstances pour ne plus connaître les soucis d'argent et se créer à la fin une existence très confortable. Voilà deux situations fort opposées en effet, mais ce n'est pas là, ce n'est pas dans l'extériorité de la vie que le contraste doit se manifester. La vraie question est de savoir si Senan- 'cour sent d'une manière et Oberman d'une autre, si la solution à laquelle aboutit Oberman est en contradiction ou en accord avec celle à laquelle parvient Senancour.
Le livre a été écrit de 1801 à 1803, mais, pour parler le langage de l'auteur, il a été senti pendant les années précédentes. Dans la préface des premières '^euer/es, il me serait facile de relever plus d'un passage inspiré par
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ce qu'on pourrait appeler la disposition obermanesque. Parlant en son propre nom. sans aucun voile de fiction ni de pseudonyme, le philosophe des Rêveries dit :
« Une force comprimante a pesé sur moi lentement et constamment. Des soins puérils et fatigants ont occupé mes jours, sous le déguisement des devoirs, et m'ont refusé d'abandonner tout à fait au sort ma vie incertaine et précaire. Libre de tout assujettissement direct, libre aussi du joug des passions, je n'ai pu jouir de ma stérile indépendance. »
Parfois l'expression de son dégoût et de son abattement est plus énergique. Elle dénote un état de l'âme exceptionnellement douloureux :
« J'ai trouvé que tout était vain, même la gloire et la volupté, et j'ai senti que ma vie m'était inutile. Voyant qu'elle ne contenait nul bien pour compenser ses douleurs, je l'ai seulement tolérée comme un fardeau nécessaire.... Je désirai quitter la vie, bien plus fatigué du néant de ses biens qu'effrayé de tous ses maux. Bientôt, mieux instruit par le malheur, je le trouvai douteux lui-même, et je connus qu'il était indifférent de vivre ou de ne vivre pas. Je me livrai donc sans choix, sans goût, sans intérêt, au déroulement de mes jours. T
La Dix-huitième Rêverie (1799) est déjà du pur Oberwîfln; j'ajouterais même du meilleur, si nous n'avions à considérer que le talent littéraire. L'écrivain vient de parler des parties agrestes et restées presque primitives de la Suisse. 11 s'est étendu sur le charme de l'île de Bienne, illustrée par le séjour de Rousseau.
« Son indicible quiétude est délicieuse à l'automne de la vie, et encore à ces jeunes cœurs tristement mûris par des affections prématurées, et dans qui le désenchantement a devancé le soir des années ; mais elle n'est
point également propre aune âme forte et simple qui, lasse de la vanité de sa vie et seule parmi les hommes moulés dans la forme publique, voudrait vivre quelques heures du moins avant le néant. Les hautes vallées des Alpes seraient sa véritable patrie; il lui faut cette mâle aspérité, ces formes sévères, la nature grande et l'homme simple, la permanence des habitudes nomades et des monts immuables; il lui faut des hommes, tels qu'ils étaient avant les temps nouveaux, puissants par leurs organes et forts dans leurs sensations, enfants dans les arts, et bornés dans leurs besoins. 11 lui faut des formes alpiennes ; le repos sauvage, et des sons romantiques; le mugissement des torrents fougueux, dans la sécurité des vallées; la paix des monts en leur silence inexprimable, et le fracas des glaciers qui se fondent, des rocs qui s'écroulent, et de la vaste ruine des hivers. »
Nous avons dans ce passage l'esprit d'Oberman et le cadre naturel, pittoresque en est déjà trouvé. Deux idées fondamentales du même livre se rencontrent également dans les Rêveries. L'une, c'est qu'il n'y a point de félicité sans permanence; l'autre, que « le seul fléau de l'àme forte est la langueur '. » Les lignes suivantes ne présentent-elles pas par anticipation l'esquisse d'un portrait d'Oberman.
« L'àme accroît sa force par l'orgueil même de sa force; dès qu'elle s'estime, elle peut tout; dès qu'elle s'affaiblit, elle ne peut plus rien; elle pourra toujours moins, car elle cessera de vouloir. Jusqu'au moment des grandes épreuves, elle repose dans son propre abattement; elle soupçonne à peine combien elle est avilie; elle ne se juge pas, elle s'abandonne ; elle ne saurait
' « La grande maladie de l'âme c'est le froid. » (Tocqueville.)