CHAPITRE II
être vaincue tout à coup, elle peut être énervée lentement: elle ne meurt point, elle s'endort. »
Quiconque a lu Oberman en reconnaît dans ces paroles l'accent indéniable. Le mal mystérieux contre lequel luttera, avec bien des alternatives de succès et de revers, le solitaire d'imenstrom, est déjà indiqué avec précision. 11 n'y a donc plus à en douter, un certain nombre des sensations et des idées personnelles à Senancour vont se retrouver dans Oberman. Comment donc l'écrivain a-t-il pu les méconnaître, ou, s'il les a reconnues, comment a-l-ilpules désavouer? Ne serait-ce pas qu'il a voulu, sans y réussir suffisamment, les transformer, les porter à leur plus haute expression en s'en dégageant dans la mesure du possible et en essayant, pour adopter le langage de Kant, de leur donner une base non plus subjective, mais une valeur objective.
« Si je suis fâché d'avoir écrit Lélïa, c'est parce que je ne peux plus l'écrire. Je suis dans une situation d'esprit qui ressemble tellement à celle que j'ai dépeinte, et que j'éprouvais en faisant ce livre, que ce me serait aujourd'hui un grand soulagement de pouvoir le recommencer. Malheureusement on ne peut pas faire deux ouvrages surla même pensée, sansy apporter beaucoup de modifications. » Ainsi parle George Sand dans les Lettres d'un voyageur ; ainsi aurait pu parler Senancour après les Rêveries. J'aî entendu exprimer le même sentiment par Sully- Prudhomme. L'àme violemment ébranlée par certaines sensations, certaines pensées, demeure longtemps comme indécise sur ce qui adviendra de celte secousse, se demandant si elle doit réagir contre une tendance tyrannique, ou bien approfondir et suivre dans le même sens.
Les Rêveries déclaraient une crise; elles la laissaient
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ouverte sans une issue facile à prévoir; Senancour conçut alors un dessein hardi. 11 s'agissait de dépouiller l'homme du temps, l'individualité plus ou moins étroite, les sentiments particuliers qu'elle pouvait comporter. Au jeune penseur de 1799, préoccupé sinon imbu des doctrines de son époque, il fallait substituer un être idéal et pourtant réel, indépendant des circonstances et pourtant capable d'en être affecté, osant beaucoup, mais sachant aussi dominer ses audaces. Cet être devait posséder les plus hautes facultés, avec le germe des plus solides qualités morales : Une sensibilité ardente, une vaste sympathie pour l'ensemble des créatures, une curiosité de savoir servie par une rare puissance de méditation, l'horreur de l'accidentel, la passion du permanent, l'immense désir de trouver un point d'appui inébranlable, fût-ce au ciel, un besoin de piété, mais un besoin plus grand encore de sincérité, tout cela se joignant au désintéressement absolu, au goût de la vie simple, obscure, agreste.
Un pareil personnage pouvait bien être qualifié de romanesque, et quoique Senancour n'ait jamais accepté pour son livre la qualification de roman, quoiqu'il n'y ait dans Oberman aucune affabulation un peu suivie ou un peu sérieuse, il n'en est pas moins vrai que ce qu'il y a d'extraordinaire et, au sens étymologique, de surhumain (over man) dans ce type donne à des récits familiers, à des réflexions, à des observations qui, ailleurs, ne frapperaient que modérément, une saveur d'extrême et d'ineffaçable originalité. Pour employer un mot que je n'aime guère, il y a très peu de passages démodés dans Oberman. Il y en a beaucoup moins que dans Reyié, Manfred ou Corinne. Gela tient justement à ce caractère impersonnel du héros. Qui n'est d'aucun temps est de tous les temps. Aussi ce rêveur d'un
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affranchissement à venir posera-t-il à la destinée, à l'inconnu, à l'insondable de redoutables questions, qui rappellent, avec moins d'éclat, les déchirantes interrogations d'un Pascalel, avec moins de hauteur, les fières, les menaçantes indiscrétions d'un Promélhée.
Tout problème particulier étant forcément contenu dans un problème général, il n'est pas loisible à Oberman de s'abstraire assez de lui-même pour ne point partir d'une question personnelle. Avant de se demander à quoi sert la vie, l'homme est bien contraint de se dire : à quoi sert ma vie? 11 en est beaucoup, sans doute, chez lesquels cette curiosité ne s'éveille pas. L'enchaînement des traditions, le cadre des vieilles disciplines, le jeu quotidien des intérêts, dans son inquiète àpreté, préviennent toute réflexion approfondie, tout retour sur soi-même dans ses rapports avec autrui. Il faut, en effet, commencer à sortir de soi pour s'apercevoir que l'on fait partie d'un ensemble et chercher à déterminer quelle place on y tient. A qui vit pour soi seul et sans l'espérance d'une destinée ultérieure, la vie peut se montrer dure ou favorable, mais elle est très claire. Il n'en va pas de même pour celui qui se détache assez de sa condition morale ou sociale pour se regarder vivre, pour essayer d'estimer la valeur de ses efforts, non seulement en ce qui touche son bénéiice immédiat, petit ou grand, mais en ce qui a Irait à l'utilité générale, au bénéfice de tous ou, s'il y a erreur de sa part, à leur détriment. Celui-là, plus que le précédent, se fait évidemment de la dignité humaine une haute idée. Il n'admet ni une activité purement personnelle, ni une activité stérile. Mais comment saura-t-il si elle est stérile ou non? Comment saura-t-il si les sons que rend son instrument sont discordants ou harmonieux, tant qu'il ignorera quelle est la parti-
lion à laquelle il concourt, quel rôle lui est réservé dans l'exécution, tant qu'il pourra croire que la mélodie qu'il essaie se perd dans un charivari sauvage ou dans une cacophonie sans nom? La vie individuelle ne peut avoir pour lui une signification, et par conséquent un prix, que si la vie générale a un sens. Autrement l'existence reste ou devient absolument machinale.
Ce tourment sacré, nul ne l'a plus éloquemment exprimé qu'Oberman.
« On ne parle, dit-il, que de réprimer ses passions, et d'avoir la force de faire ce qu'il faut; mais au miheu de tant d'impénétrabilité, montrez donc ce qu'il faut. Pour moi, je ne le sais pas, et j'ose soupçonner que plusieurs autres l'ignorent. Tous les sectaires ont prétendu le dire et le montrer avec évidence ; leurs preuves surnaturelles nous ont laissés dans un doute plus grand. Peut-être une connaissance certaine et un but connu ne sont-ils ni selon notre nature ni selon nos besoins. Cependant il faut vouloir. C'est une triste nécessité, c'est une sollicitude intolérable, d'être toujours contraint d'avoir une volonté, quand on ne sait sur quoi la régler....
« Et moi aussi j'ai des moments d'oubli, de force, de grandeur; j'ai des besoins démesurés; sepulchri immemor! Mais je vois les monuments des générations effacés ; je vois le caillou soumis à la main de l'homme, et qui existera cent siècles après lui. J'abandonne le soin de ce qui passe , et ces pensées du présent déjà perdu. Je m'arrête étonné; j'écoute ce qui subsiste encore, je voudrais entendre ce qui subsistera : je cherche dans le mouvemenl de la forêt, dans le bruit des pins, quelques-uns des accents de la langue éternelle.
« Force vivante ! Dieu du monde ! j'admire ton