‹ Un précurseur: Senancour. Avec des documents inéditsChapitre 27 sur 92 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'Amour (suite et fin).

Existe-l-il en réalité deux éléments dans l'amour? Le vieux parallélisme classique de la passion et du devoir contient-il des principes contradictoires, irréductibles, ou bien une conciliation est-elle possible? Le devoir peut-il s'accommoder avec la passion, et celle-ci peutelle se soumettre aux exig-ences, à la discipline du devoir? Quiconque a louché de près ou de loin à celte redoutable question de l'amour s'est heurté à celte difficulté. Stendhal seul, je crois, dans sa fatuité sensuelle, a passé à côté du problème sans le voir ou sans s'en inquiéter. Il opte résolument pour la passion, car après tout, le plaisir n'est qu'une forme de la passion.

Proudhon, qui avait la main lourde, a posé brutalement la question dans son célèbre dilemme « courtisane ou ménao:ère. » C'est trancher la question sans la traiter. Michelet, lui, est pour le devoir; il veut le mariage, le ménage, à condition d'y faire entrer la passion. Mélange déhcal et dangereux.

Au fond nulle obligation d'aimer, aucune raison non plus. Le mot de la grisette parisienne reste vrai: « L'amour ne se commande pas. » On aime parce qu'on aime, et on désaime par le même motif. Les philosophes auront beau monter sur leurs grands arguments,

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parler de l'amour, loi des mondes, nécessité impérieuse, obligation sacrée, réciprocité touchante, tout cela ne veut rien dire, sinon que les philosophes, en cherchant à idéaliser l'amour, mettent crûment en relief son caractère de haute fatalité. La réciprocité même, sur laquelle on insiste, n'est pas du tout nécessaire. Et qui veul être payé de retour n'aime pas réellement. Cela est vrai de tous les amours, plus particulièrement de l'amour de Dieu ; c'est ce qu'on ne fera jamais comprendre aux dévots qui font des marchandages avec le ciel, et donnent, comme on dit, un œuf pour avoir un bœuf. L'esprit qui a pénétré le plus profondément dans cet ordre d'idées et de sentiments est assurément Fénelon, en son livre si célèbre et si peu connu. Les Maximes des Saints. Fénelon pose nettement ce principe : Qui n'aime pas quand même n'aime pas. Et pour bien illustrer sa pensée, il suppose au fond de l'Enfer un pécheur condamné perpétuellement à la géhenne et persistant à aimer ce Dieu qui le damne, en dehors de toute espérance possible. Celte conception fit frémir tous les docteurs catholiques, Bossuet en tète. Ils virent très bien que, par son hypothèse audacieuse, Fénelon supprimait l'Enfer, puisqu'il accordait à son damné la joie paradisiaque de l'amour. Rome fut avertie et le mystique prélat censuré, mais sa théorie n'en reste pas moins la plus conforme à l'essence même de l'amour, qui est le désintéressement (').

Pas plus que d'autres Senancour n'a échappé à ce qu'il y a d'ardu dans le problème. Il devance Michelet dans l'idée d'une conciliation entre la passion et le de-

• Et, de toute façon, dans cette hypothèse, la damnation éternelle est atteinte, car si Dieu est le grand Aimant, il doit aimer lui aussi quand même le pécheur ; alors pourquoi le damner ? Comment celui qui a institué la loi de l'amour pourrait-il la méconnaître ?

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voir, seulement il le devance en sens inverse : Michelet nielli a la passion dans le devoir, tandis que Senancour place le devoir dans la passion. Esl-ce à dire qu'il soit un adversaire du mariaoe ou un partisan de l'union libre? Ce dernier mol n'était pas connu alors, mais la chose existait sous la forme singulière tantôt d'un ménage à trois, comme Francueil chez les d'Épinay, Voltaire chez les Du Chatelet, ou bien sous le nom respectable d'amitié, comme M^M'Houdelotet Saint-Lambert, plus rarement sous l'apparence d'une association mondaine, par exemple M"^ de Lespinasse avec d'Alembert. On ne se mettait pas en dehors de la société; on trichait avec elle et elle se prêtait au jeu. Ce n'était pas là l'union libre comme on l'entend aujourd'hui, comme quelques esprits systématiques ont essayé de l'instituer par dédain de la sanction religieuse et de la convention sociale. En définitive, c'était tout de même l'amour libre, et cette idée de liberté, Senancour l'accepte très bien. 11 y porte seulement une gravité, une austérité bien singulière en un pareil sujet; il y fait preuve aussi d'une ingénuité qui frise la maladresse, et sous prétexte de ne rien omettre, tantôt il louche sans embarras à des détails choquants; tantôt il se fourvoie dans une physiologie matérialiste, qui pouvait paraître hardie alors et qui nous semble aujourd'hui bien surannée. C'est là, du reste, un écueil inhérent à ce sujet de l'amour. Balzac s'y est trop complu, et Michelet a failli s'y perdre. Quant à Senancour, sa bonne foi, j'allais dire sa candeur, est entière, et s'il ne croit pas pouvoir dissimuler certaines indications, il n'en garde pas moins très haut et très vif le sentiment de la pudeur.

« La véritable pudeur est très importante; elle perpétue l'amour : non seulement ceux qui n'en ont pas

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