CHAPITRE V. OO
sont incapables d'aimer, mais ils ne sont pas même dignes de jouir; ils peuvent multiplier, mais ils sont étrangers à l'amour humain. S'il est peu d'unions heureuses, c'est, en grande partie, parce que la pudeur est trop négligée dans l'indiscrèle liberlé du mariage, et même dans d'aulres occasions où l'habitude semble éloigner l'attention des désirs, et la laisser se porter sur les autres objets des sollicitudes et des passions de la vie ('). »
Suit tout un développement qui trouverait plus convenablement sa place au sujet du mariage. L'auteur y combat, avec une vivacité de termes qui le rend presque réaliste au moins bon sens du mot, l'usage du lit commun et même, semble- t-il, de la chambre commune. Michelel, dans son livre V Amour, n'a point laissé passer cette hérésie sans la relever.
« M. de Senancour, écrit-il, qui conseille de ne pas faire lit commun, oublie (chose surprenante dans un esprit si sérieux) que le lit est justement le conciliateur des âmes en toute communication grave et importante. 11 n'est pas pour le repos seul, il n'est pas pour le plaisir seul ; il est le confident discret, le favorable intermédiaire des pensées et des paroles qui ne pourraient se dire ailleurs. C'est le grand communicateur, disons mieux : une communion. »
Ce n'est pas qu'entre la pudeur et la chasteté Senancour n'établisse aucune différence. La pudeur est à ses yeux une marque de dignité réciproque, de respect même dans l'abandon. Sur la chasteté, il s'exprime avec une liberlé plus grande.
« Comme si la vertu n'avait qu'un mode, nous pla-
• Il est curieux de comparer ces lignes avec un fragment de Joubert : Qu'est-ce que la pudeur ? En rapprocher aussi le singulier mot de Daniel Stem : « La pudeur est la honte dans l'amour. »
çons toute celle de la femme dans la chasteté, nous faisons consister celle de l'homme dans la bravoure; et pourvu que l'on excelle en ces deux points, nous dispensons presque de tout le reste. Du moins si notre morale n'autorise pas expressément cette visible erreur, elle la consacre en quelque sorte à force de la tolérer. C'est une grande preuve que notre morale, toujours négligée, toujours abandonnée à des sectaires, est restée indigne du point où sont parvenues nos lumières dans les autres parties, moins importantes pourtant, de la civilisation. L'esprit général de notre morale n'est encore autre chose que VHonneur des barbares. »
Voilà un mot qui trouverait aisément son application de nos jours. Nos duels pour les femmes, nos assassinats passionnels lorsque s'ouvre toute grande pour les mécontents la porte du divorce, autant de restes, je ne dirai pas comme les naturalistes de l'homme des cavernes, mais assurément autant de restes du mauvais Moyen-âge, adorateur et tyran de la femme, et mettant son point d'honneur barbare à défendre une fidélité imposée et par cela même exécrable.
Donc respect mutuel, rapports équitables entre les deux sexes ; la liberté impliquant la jus^tice. Et la fidélité, que devient-elle dans tout cela ? Est-ce le règne de l'attachement qui s'inaugure? Est-ce celui du caprice? Quelques-unes des alliances libres, dont j'ai parlé au début de ce chapitre, ont eu en leur faveur leur durée. Elles devenaient respectables à la longue.
La faute disparaît dans sa constance même,
a dit Sainte-Beuve ; encore faut-il qu'ily ait constance. Où est l'obligation? Sera-ce le serment? Mais écoutez ce qu'en dit Senancour :
« Dès qu'une liaison s'établit entre des personnes