CHAPITRE V
« Lorsque cette union est parfaite, c'est le plus grand moyen de félicité; celui qui en jouit ne doit rien regretter. Les plaisirs de la confiance et de Tinlimilé sont grands entre des amis; mais animés et multipliés par tous ces délails qu'occasionne le sentiment de la différence des sexes, ces plaisirs délicats n'ont plus de bornes. Est-il une habitude domestique plus délicieuse que d'être bon et juste aux yeux d'une femme aimée; de faire tout pour elle et de n'en rien exiger si ce n'est pour l'ordre, d'en attendre tout ce qui est naturel et honnête, et de n'en rien prétendre d'exclusif; de la rendre estimable et de la laisser à elle-même; de la soutenir, de la conseiller, de la protéger sans la gouverner, sans l'assujettir; d'en faire une amie qui ne cache rien et qui n'ait rien à cacher, sans lui interdire des choses indifférentes alors, mais que d'autres tairaient ou devraient s'interdire; de la rendre la plus parfaite, mais la plus libre qu'il se puisse; d'avoir sur elle tous les droits, afin de lui rendre toute la liberté qu'une âme droite puisse accepter, et de faire ainsi, du moins dans l'obscurité de la vie, la félicité d'un être humain digne de recevoir le bonheur sans le corrompre, et la liberté de l'esprit sans en être corrompu ? »
Voilà le mariage idéal, le mariage rêvé. Voyons maintenant le revers de la médaille, le mariage malheureux et trop souvent réel :
« Que de misères dans un mauvais choix! et il y a plus : quand on en ferait un bon, cent choses imprévues changent l'amitié en opposition, les désirs mêmes en dégoût. Ce n'est pas le vice seul qui fait le malheur d'un ménage ; les unions les plus tristes sont trop souvent celles de gens de bien. Avec de la bonté, des mœurs, des vertus, et même avec de l'esprit réuni à cela, on peut vivre très mal ensemble. C'est souvent parce
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qu'on veut le bien, parce qu'on le veut d'une manière mal raisonnée, ou seulement parce que le voulant tous deux absolument, on ne le veut pas delà même manière. Que faire alors ? On sait comment repousser les effets d'un vice odieux; mais quel terme espérer à un mal dont la cause est respectable en quelque sorte; quels moyens employer contre les dégoûts dont on nous obsède avec amitié, avec le sang-froid de la bêtise, avec la douceur des intentions droites, avec la constance irrémédiable d'une sorte de nécessité ? »
Je sais combien il est scabreux de s'avancer sur le terrain de l'interprétation personnelle quand il s'agit d'écrivains qui ont justement tout fait pour masquer leur personnalité, la dérober au lecteur et dépayser la critique. Rien n'importunait davantage Senancour que les conjectures biographiques à propos de ses livres. Il s'en irrite en plusieurs endroits des notes intimes qui ont échappé à la destruction. Je me suis donc montré et me montrerai encore très sobre à cet égard. Cependant, lorsque je relis avec attention le passage qui précède, il me semble difficile de n'y pas reconnaître à la vivacité de certains traits, à l'amertume de quelques autres, l'accent d'un sourd ressentiment mal apaisé.
On ne sait rien en réalité sur le mariage de Senancour ni sur sa vie intérieure. Ce qui a été écrit sur ce mariage, même parles mieux informés, comme Sainte- Beuve, est peu exact. M™* de Senancour n'appartenait point directement à la famille des Joufïroy (celle du marquis, le fameux inventeur). C'était une demoiselle dé Daguet. Le petit roman qui veut qu'elle ait été épousée par suite d'un scrupule exagéré ne repose sur aucune preuve. M"^ de Senancour haussait les épaules quand on lui en parlait. Du reste, M"*^ de Senancour mourut jeune et ses enfants paraissaient en avoir fai-
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blement conservé le souvenir. Publiquement ou intimement, Senancourn'y fait jamais la moindre allusion. De tout cela il est permis d'inférer que cette union ne fut pas très heureuse. En se mariant, l'homme avait réalisé une des idées de l'écrivain, une idée qui lui était particulièrement chère, que nous trouvons ainsi exprimée dans la quatrième édition de V Amour :
« Si un homme qui se trouve à l'abri de l'indigence préfère une femme devenue pauvre, afin d'être Tunique cause de sa félicité^ cet homme se conduit aussi raisonnablement que noblement. C'est une probabilité de plus pour un attachement vrai toujours préférable aux autres avantages que prodigue la fortune. 11 existe des femmes dont raffeclion doit dédommager de tout.... Mais il faut éviter avec attention de mettre au nombre de ces femmes si dignes d'èlre exclusivement aimées, celles qui ont pour tout mérite une amabilité vulgaire, ou l'art de séduire : cette séduction finira, et le joug n'aura point de terme. »
Or, nous savons que M"* de Daguet était pauvre, et que Senancour, lorsqu'il l'épousa, pouvait se croire en passe de devenir très riche. Peut-être trouva-t-il chez sa femme un manque de bonne grâce et de gratitude qui le blessa.
Et maintenant, puisque j'ai promis l'opinion décisive sur le mariage, je la prends, comme le précédent passage, dans l'édition définitive de 1834.
« En formant cette union, promettez de n'avoir jamais de procédés contraires à l'affection mutuelle; mais ne jurez pas de rester toujours en proie à des ardeurs dont le lien conjugal n'exige pas la constance, et qui pourraient lui manquer toujours, sans qu'il fût moins positif, moins sacré, moins favorable au bonheur. Faire consister la force du mariage dans celle de Va-
mour, c'est aller jusqu'à méconnaître V esprit de cette inslitulion. Ce que le sort ne produit ou ne permet que très rarement ne peut pas être la condition d'un contrat proposé à tout le monde. Déférence ou protection, prévenances réciproques, concours des volontés pour l'avantage des enfants, libres rapports et confiance domestique : voilà ce qui reste inséparable de l'idée de l'union prolongée, de l'union obligatoire. »
Je pourrais détacher encore de cette quatrième édition quelques pages fort belles, mais trop énigma-tiques, sur le partage qu'il semble ne pas désapprouver en de certaines circonstances exceptionnelles. C'est du meilleur Senancour comme forme, mais la singularité est si grande et l'indication si obscure, que j'aime mieux n'y point insister.
On conçoit qu'avec sa conception du mariage Senancour ne devait pas être un adversaire du divorce, loin de là. Nous voyons en effet une réclamation en faveur du divorce se produire sous forme de note dans la troisième édition de VAmour, 1828-29, donnée par M. de Boisjoslin. Elle reparaîtra plus étendue dans la quatrième édition. Mais voici qui est curieux. Cette note déjà se trouve à l'état d'appendice dans les Observations sur le Génie du christianisme, publiées en 1816, bien qu'elles eussent été écrites plusieurs années auparavant. C'est une polémique contre les opinions de M. de Bonald relatives à celte matière. Elle est vigoureuse, d'une élévation réelle, d'une logique soutenue. Toutefois elle ne nous apprend rien de particulier sur les idées de l'écrivain quant à l'amour et au mariage; elle ne fait que les résumer.
Après un début dogmatique, il aurait fallu une conclusion également dogmatique. Mais ici l'auteur a reculé devant ce qu'il pourrait y avoir de trop absolu
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dans une formule qui prétendrait contenir tant de nuances diverses, elles-mêmes si diversement traitées dans ce livre. En ce sens on peut dire que VA/)ioiir appartient comme les Pensées de Pascal, comme Y Esprit des lois, à ces sortes d'ouvrages qui donnent et laissent à la fois le sentiment du vaste et de l'indéterminé. L'écrivain ne s'est pas dissimulé quelle élail, en face de la lâche entreprise et de son étendue, la vanité de ses efforts, de tout etlbrl humain. Là-dessus il ne s'est jamais fait la moindre illusion. Les dernières pages de chaque édition peuvent varier et varient en eiïet comme forme; le sentiment douloureux persiste identique. Le refrain mélancolique revient toujours le même : « Nous ne verrons pas changer le monde. » Ce qui revient à cette autre vérité : nous ne le ferons pas changer. Je donne la dernière de ces versions, non pas qu'elle soit la plus belle, mais parce qu'elle apparait comme la plus décisive et en même temps la plus mesurée.
« L'orage parcourt tous les lieux ; à chaque instant il fait des victimes. Nous sommes nés sur d'innombrables ossements, et le sol qui nous porte en est composé. Une fermentation dévorante, un mouvement sinistre laboure ce chaos où chacun de nous surnage durant quelques minutes. Unissez-vous, hommes vrais ; vous dont les penchants sont purs et les vues équitables, unissez-vous, aimez-vous. Le faste des esprits superbes est resté sans excuse ; on a vu que l'audace n'avait pas de fondement, et que toute science rencontrait des abiiues. Chérissons la tranquillité intime : en se consoliinl ainsi, en allégeant ce qu'on ne réformerait pas, on s'approche sans désespoir du moment où l'enthousiasme même finit, où la poussière vivante s'éteint. Là se perdent nos larmes comme notre gloire, comme
nos travaux sans but et nos opinions téméraires. Tandis qu'un mortel déjà célèbre s'agrandit avec éclat, des mortels malheureux s'agitent dans leur carrière silencieuse. Ce qui triomphe, ce gui succombe, sera également dissipé. L'industrie, la frugalité, la mollesse, l'imposture qu'on méprise, comme celle qu'on adore, les fidèles des divers dogmes, et les agents des factions contraires, tout passe, tout s'oublie. Le luxe des villes, la splendeur des peuples, l'espoir des héros, se consument. Environnés de ce trouble, soyons paisibles ; témoins de ce délire, descendons avec prudence la pente universelle. Aimons la justice, afin que des jouissances irréprochables nous aident à soutenir nos années, confusément pressées entre le premier jour dont l'aurore n'a pas été vue, et le temps où il ne restera rien à l'homme de la terre. »
C'est une fin à la Lucrèce, avec moins d'éclat sans doute et plus de stoïcisme. Après avoir dit que l'amour est un voile sur le néant, Senancour déchire trop le voile et laisse trop apparaître l'idée du néant.
L'édition de '183i contient en forme d'épilogue un Fragment sur Vamilié, publié en 1811, dans le Mercure de France. Ce Fragment est de la plus grande beauté, et c'est certainement, avec le fameux chapitre de Montaigne, ce que l'on a écrit de mieux sur l'amitié dans notre littérature (D. L'auteur a été aussi bien inspiré comme exécution que comme composition. 11 semble que ce sujet lui convenait mieux et qu'il s'y trouve plus à l'aise que dans celui de l'amour. Sa vocation était sans doute d'être plutôt un ami qu'un amant; mais là encore la note attristée reparaît ; l'idéal n'est
Il serait injuste de ne pas rappeler les pages si judicieuses et si fermes de M"« de Lambert.
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pas atteint, et c'est sur une expression de regret que se termine le Fragmetit.
« Il est dans le malheur d'innombrables combinaisons, et nul ne saurait affirmer que rien ne l'empêchera de jouir pleinement de l'amilié. Qui oserait marquer des bornes à l'infortune, et sonder les abimes de noire détresse? Ce serait même une témérité de se dire : rien ne pourra m'arrèler dans la pratique de la sagesse. Vainement vous avez en vous ce qui fait l'homme ; si le sort le veut, tout sera inutile. Sans doute il ne vous rendra ni vil ni criminel , mais vos qualités mêmes seront éludées pour ainsi dire, et il vous accablera sans bruit. Vous aurez des amis, mais un ami ne vous sera pas donné. Ce sera beaucoup si du moins vous vivez un jour avec un compagnon de la même peine. »
SENaXCOL'R.