CHAPITRE VI
Senancour auteur dramatique. — Valombré (1807). — Le livre de V Amour attaqué; polémique. — Deuxième édition des Rêveries (1809).
Les Rêveries, Oberman el V Amour constituent une première série d'œuvres importantes, distinguées les unes des autres par des différences notables, rapprochées cependant au fond par un même esprit d'indépendance philosophique absolue, par le double désir d'émanciper l'homme de disciplines qui paraissent vaines, et de lui restituer ses assises naturelles. Les conceptions religieuses ne s'y rencontrent en quelque sorte qu'à l'état fugitif, et, d'autre part, la préoccupation antisacerdolale, anlichrétienne, n'y figure qu'en un rang très secondaire. Aux grands événements qui s'accomplissent de 1799 à 1806, comme à la tourmente terrible qui les a précédés, il est fait à peine allusion. La seconde série des œuvres qui s'ouvre, en 1816, par les Observations sur le Génie du christianisme, se poursuit, en 1819, par les Libres Méditations, s'accentue, en 1825, par le Résumé des traditions morales et se couronne par les dernières Rêveries, en 1833, offre un caractère tout différent ou du moins beaucoup plus tranché dans l'un et l'autre des sens que j'indiquais tout à l'heure. Il y faut également ajouter la nuance
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palriolique et politique qui se marque fortement dans plusieurs brochures publiées de 1814 à 1813.
Ces années pendant lesquelles s'accomplit chez Senancour une évolution si curieuse et si décisive, ces huit années (1806-1814) à peu près silencieuses, de quel poids ont-elles pesé dans la vie morale de l'écrivain? Quel travail s'est opéré dans son intelligence et dans son àme ? Voilà ce qu'il n'est pas toujours aisé de déterminer, mais ce qu'il est intéressant de chercher à connaître.
Tout d'abord, en 1807, nous rencontrons une comédie en cinq actes et en prose Valojiibré. Cette comédie, bien entendu, n'a jamais été représentée, aucun historien du théâtre n'en fait mention, que je sache ; aucun biographe de Senancour n'en a parlé. Valombré, toutefois, a été imprimé chez Farge et mis en vente chez les libraires qui avaient publié les ouvrages précédents, notamment Capelle-Uenand et Gérioux. Point de nom d'auteur. Il est remplacé par les classiques trois étoiles.
L'exemplaire que je possède m'a été donné par M"" de Senancour. A plusieurs reprises, elle m'a entretenu de celte tentative dramatique, simple distraction à laquelle son père attachait une médiocre importance, il en rougissait même un peu; aussi n'avait-il fait tirer sa comédie qu'à un petit nombre d'exemplaires, et il se garda bien de la répandre.
Comme échantillon de littérature dramatique, Valombré, sans être inférieur à beaucoup de pièces de ce temps- là, n'aurait pas par soi-même assez de valeur puur attirer l'allenlion. Le caractère de répo(|ue y est empreint a'une manière iri'écusable. Les personnages s'appellent Dorville, Dorimond, Germond ; les valets, Dubois, Picard; la grande coquette a nom Célimène et
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l'ingénue ne saurait èlre autre qu'une Angélique. L'intrigue, à peu près nulle, ne laisse pas que d'être embrouillée, obscure, pauvre de péripéties et pourtant surchargée d'incidents parasites. Le dénouement est enfantin.
Valombré, ainsi se nomme le personnage principal, est un sage, un philosophe, l'homme éclairé, bienfaisant, à la Jean-Jacques, à la Bernardin de Saint-Pierre, si en faveur au xviii" siècle, pendant la Révolution et même sous TEmpire. Bien que sa vertu soit aimable, nullement rigoriste, elle humilie son frère, Dorville, un assez mauvais sujet ; elle importune et contrarie Célimène comme un défi. Les voilà donc qui complotent de tendre un piège à l'austère Valombré. Quel sera ce piège? C'est ce dont je ne me suis pas rendu compte. On en parle pendant toute la pièce ; on le quahfie même de noirceur; on tremble pour Valombré, qui est arrêté par des gendarmes sans qu'on sache pourquoi et relâché sans qu'on sache comment. En fin de compte, rien n'arrive. Toute la malice de ce piège, qui vraiment n'est pas si noir, consisterait en somme à obtenir que Valombré offrit son cœur à Célimène, laquelle, satisfaite de son triomphe, s'empresserait de refuser une main qu'elle destine à son complice, Dorville. Le malheur est que, d'une part, Célimène se prend dans son propre filet, s'éprend de Valombré, qui la dédaigne et feint de ne pas la comprendre, et, d'autre part, que Dorville, touché par les charmes de l'ingénue, .manque de parole a la coquette, ainsi doublement punie. Angélique pourtant ne deviendra point M""" Dorville, car elle est appelée à récompenser la vertu et à couronner la flamme discrète du sage Valombré.
Je ne me serais pas arrêté à celte pièce assez singulière, autrement qu'à titre de curiosité, et j6 n'y insis-