‹ Un précurseur: Senancour. Avec des documents inéditsChapitre 73 sur 92 · CHAPITRE X. lo · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. lo

Laissons celte fiction, à laquelle Senancour n'attachait lui-même qu'une médiocre importance et que nous avons notée simplement parce qu'elle est significative. Voyons l'ouvraoe dans son économie et dans sa teneur.

Le titre exact est celui-ci : Libres méditations (Tun solitaire inconnu sur divers objets de la morale religieuse^ publiées par M. de Senancour. Le volume i est de petit format, d'un texte très compact, atteignant à cinq cent soixante-dix-neuf pages, divisé en trente chapitres traitant chacun de sujets différents, et précédé d'une petite gravure symbolique dont il faut dire quelques mots. L'image représente un coin du firmament. A la partie inférieure on voit émerger une bande du globe terrestre sur laquelle sont écrits ces mots : Doctrines passagères. Tout en haut, bien au-dessus des étoiles, de la lune et du soleil, le rayonnement d'une auréole encadre ces autres mots : Vérité divine. A droite, sort d'un nuage une main tenant un volume tourné vers l'auréole et portant en abrégé le titre de Libres 7néditations. On dirait un livre de dévotion. C'en est un, en effet, ou, à parler plus exactement, c'est un manuel de haute spiritualité.

En parcourant la table des matières, on rencontre des chapitres intitulés : Des misères humaines^ De V instabilité des choses présentes, De la soumission aux lois suprêmes. De l'immortalité, Du principe de Vharmonie générale et enfin Unité divine. A côté de textes empruntés aux sages orientaux, grecs et latins, les notes contiennent des citations tirées du Nouveau Testament, de Vlmitation de Jésus-Christ, de Bossuet, de Malebranche, de Nicole. Bien que la première édition ait paru en 1819, ce n'est pas l'influence catholique de la

' Édition de 1830.

Restauration qui se fait sentir. Senancour est plus que dégagé à cet égard. 11 a pu même paraître hostile et en quelques moments il l'a été. Mais dans les Libres Méditations, c'est à peine si l'on distingue quelques légères indications polémiques.

11 n'y a pas trace davantage de thaumaturgie, de théurgie, d'illuminisme à la mode de Martinez Pasqualis, de Swedenborg, de Saint-Martin, le philosophe inconnu. D'un esprit aussi affranchi, d'un tempérament aussi raisonneur, on n'ose affirmer le mysticisme. Et pourtant, à bien chercher, rien d'autre ne nous apparaît dans les Libres Méditations. Sans doute, c'est un livre de morale religieuse, mais cette morale ne s'exprime ni par des maximes, ni par des analyses mondaines, ni par des peintures satiriques. Senancour est moraliste — au moins pour la forme et le ton de cet écrit — à la manière de Nicole ou de Du Guet. La moralisalion, si elle se produit, ne tient qu'à la foi qui le possède et qui, par instants, déborde sous sa plume.

La diversité des sujets traités dans ce grave ouvrage, que l'on pourrait aussi bien appeler le bréviaire d'un méditatif, est plus apparente que réelle. Une pensée mère inspire tout le livre et le domine. On n'exagérera point si l'on dit que cette pensée, dont l'auteur est plein et quil cherche à nous communiquer, n'est autre que celle du bienfait moral procuré, apporté à l'homme par la croyance en Dieu. Le moraliste s'établit dans cette croyance, dans cette idée, comme dans un centre, près • d'une source, où il pourra puiser et d'où il pourra'répandre le vrai. En célébrant certains mystiques, on a écrit qu'ils portaient jusqu'à l'ivresse le sentiment du divin. 11 n'y a point d'ivresse dans les Libres Méditations, mais une sorte de plénitude calme et reposée, qui se reflète partout, pénètre chaque détail, imprègne

CHAPiTBE X. IGl

jusqu'aux moindres phrases. C'est ce qui rend ici plus difficile qu'ailleurs le choix des passages caraclérisliques. La mâle expression de celte piété sereine forme un tissu qui vaut par son ensemble bien plus que par telle ou telle parole détachée. Ne nous attendons point à l'appareil des démonstrations, à de rigoureuses constructions logiques. Si l'auteur s'est piqué de dialectique dans sa jeunesse; si, plus lard, il s'est complu à des observations minutieuses, à des analyses parfois sub. tiles, ce n'est plus sur de tels moyens qu'il s'appuie pour établir son sentiment ou faire pénétrer ses convictions dans l'àme de ses lecteurs. Ce qu'on peut appeler l'expérience spirituelle a remplacé l'expérience psychologique qui, elle-même, avait succédé à une sorte de notation matérielle des sensations. Une première mesure fournie par les sens s'est trouvée défectueuse; elle a été mise de côté. Le philosophe s'est adressé alors à la conscience, au moi; là encore, la mesure s'est trouvée imparfaite, non satisfaisante. 11 a donc fallu chercher dans une sphère supérieure. Quelle est celle sphère ? Trois ou quatre lignes significatives vont nous le dire :

« Comment celui qui admire les œuvres de Dieu se lasserait-il de vivre? Exister, n'est-ce pas admirer et aimer? Si l'on jugeait que Dieu n'est pas, n'ayant alors rien de grand à prévoir, on prendrait peu d'intérêt au cours des heures irrévocables. »

Voilà Dieu devenu pour le philosophe l'indispensable moteur moral, la raison de l'intérêt qui préside à la vie, la source intarissable de l'admiration et de l'amour, bref, la mesure de toutes choses.

Remarquons en passant que Dieu ici et en plusieurs autres endroits des Libres Méditations est expressément nommé. Jusqu'alors l'écrivain, en sa probité cir-

SEXANXOCR. 11

1G5 SENANCÔUË.

conspecte et même méticuleuse, ne voulant rien dire qui dépassât sa pensée, s'était contenté d'appellations vagues, telles que l'intelligence infinie ou la suprême bonté. Maintenant un pas décisif est franchi. Nous sommes loin du Fatum des Premières Rêveries. La contradiction néanmoins nous frappe assez peu, parce qu'elle a été comme ébauchée dans les fluctuations précédentes. 11 en est do même pour l'immortalité. Le solitaire n'hésite pas à faire de la persistance personnelle dans le temps indéfini une condition essentielle de l'économie morale et sociale. Le désaccord avec le passé est sur ce point plus accentué qu'au sujet de l'action divine, car, on s'en souvient, Senancour au début a traité dédaigneusement l'immortalité de chimère et, à la page 31 des Libres Méditatioiis, il fait dans le sens contraire cette déclaration très nette : « Si je partageais le malheur de ceux qui regardent comme chimérique notre immortalité.... j'aurais perdu la seule attente qui puisse donner beaucoup de prix à l'existence. »

Ces contradictions assez fortes, qu'une étude assidue et une attentive confrontation des œuvres successives nous rendent sensibles, n'apparaissaient peut-être pas à l'auteur avec la même netteté. Son procédé de correction, qui se rattachait étroitement à la nature même de son esprit, ne lui permettait pas d'embrasser aisément l'ensemble de ses travaux. Avec un scrupule et une patience que rien ne décourageait, l'écrivain prodiguait des retouches de détail, retouches de sens plutôt que de style, et qui, portant sur des points parfois très opposés, s'accordaient assez mal entre elles, et souvent plus mal encore avec les vues générales que le philosophe voulait exprimer. Les Rêveries, ainsi que nous l'avons fait remarquer au chapitre VII, se sont presque com-

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