‹ Un précurseur: Senancour. Avec des documents inéditsChapitre 74 sur 92 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

plèlement transformées sous ces corrections. A la longue, semblable aventure serait probablement arrivée aux Libres Méditations. Entre la seconde édition, qui parut en 1830, et la première, datée de 1819, il existe des différences à peine perceptibles tout d'abord, et pourtant significatives. Sur quelques feuillets épars, je trouve minutieusement notées un certain nombre de corrections à exécuter encore. Ce ne sont que des nuances, convenables à Tendroit qu'elles visent, mais tranchant sur les passages voisins.

On voit qu'avec un pareil procédé les contradictions se glissaient facilement sous une plume inquiète et sincère. Le progrès s'accomplissait d'une manière incontestable, mais il n'était point mis suffisamment en relief par la consistance doctrinale du texte. Il s'en est suivi que Senancour n'a eu qu'à demi conscience de son évolution.

L'unité pour lui, l'unité qu'il se flattait de n'avoir jamais désertée et au sujet de laquelle il aimait à se rendre témoignage, résidait tout entière dans la droiture de l'intention et dans la persévérance de la recberche. C'est ce qui lui faisait regarder ses divers ouvrages comme une série de préparations. Il rêvait le dessin magistral d'un monument définitif, mais en attendant qu'il l'eût exécuté, il ne s'embarrassait ni de la variété des esquisses ni de la complication des moyens. Aussi a-l-il pu se contredire souvent sans se désavouer jamais. Les brusques volte-face, même justifiées par la plus parfaite bonne foi, étaient antipathiques à sa nature. J'ai eu sous les yeux une note manuscrite dans laquelle il s'exprimait très durement sur le compte de Lamennais, du Lamennais révolutionnaire, dont le soudain et violent changement de front l'indisposait. Pour son compte, il croyait avoir à rendre son œuvre meil-

leure, non à condamner des essais, téméraires peutêtre, mais toujours consciencieux.

« L'auteur, a-t-il écrit, à propos des anciennes Rêveries, peut avoir eu tort de publier, étant si jeune, ses idées sur des objets pour lesquels ce ne serait pas assez d'un demi-siècle de réflexions. A la vérité, il regardait alors ces aperçus comme le simple préambule d'un livre auquel il devait consacrer beaucoup plus de temps.... 11 y aurait quelque chose de simple à entreprendre ; il faudrait abandonner ces ébauches séparées {Oberman, Rêveries, Libres Méditations, etc.), et puisqu'on en dispose, ou sans difficultés, ou du moins comme éditeur, il faudrait en rapprocher plusieurs parties avec un soin sévère, et en composer un volume, un seul. »

Quel eût été l'esprit de cet ouvrage unique, destiné à résumer et à couronner la carrière philosophique de Senancour? On peut s'en faire une idée par quelques fragments inédits.

En 1832, il se confiait ainsi à M. de Gérando, l'un de ses meilleurs amis, dans une lettre tout intime :

« .... Relativement au but religieux et moral des Libres Méditations, qu'il me soit permis de répéter en confidence ce que me disait Lanjuinais en me montrant sa bibliothèque : « Vous voyez là un millier d'ouvrages sur des sujets religieux. Je n'en connais aucun où les questions soient prises d'aussi haut et traitées dans un style aussi élevé que dans vos Méditations. » Il ne s'agit assurément pas de décider ici si ce mol doit être «u non pris un peu à la lettre, mais d'observer que si ce livre, encore très retouché pour une édition future, est une fois bien connu, il pourra en effet contribuer à donner plus d'ascendant aux idées religieuses-philosophiques ou pures qu'elles n'en ont maintenant, particulièrement en France. »

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