CHAPITRE IV
I. Bernardin se relire à la Capriola pour Ocrire ses sermons. OEuvres de saint Bernardin, éditées par le P. de la Haye. Leur authenticité. Pourquoi les sermons sont-ils rédigés en latin? — II. Sujets des sermons publiés dans les OEuvres de saint Bernardin. Le fond et la forme sont d'un théologien. Abus des divisions et des citations de l'Écriture. Influence de la Scolastique sur la prédication. — III. Ces sermons ne sont pas ceux que Bernardin a prononcés : ce sont des traités destinés à fixer sa doctrine et à aider sa prédication ou celle des autres. — IV. L'éloquence se fait jour à travers l'appareil théologique. Citations diverses sur les pécheurs, le luxe, la pauvreté, la paix, la iMadeleine après la Résurrection. — V. Sermons écrits par des auditeurs. Recueil des sejmons prononcés, en 1427, à Sienne, par Bernardin. Le scribe y note jusqu'aux petites digressions et aux moindres incidents. Il a dû se servir d'un procédé tachygraphique. — YI. Les sermons recueillis sont bien de Bernardin. Leur différence avec les sermons latins. C'est la libre et vivante parole. L'orateur parle le langage qui convient au peuple. Similitudes, apologues et nouvelles. Que faut-il penser de cette prédication populaire? Bernardin et Maillard. — VIL Sujets divers traités dans les sermons de Sienne. L'Assomption. La prédication. La médisance. Le mal des partis. La paix. Les vanités féminines. Le commerce. Les devoirs entre mari et femme. Les fêtes de Marie. Menace des châtiments divins. Le condottiere. Derniers adieux. Ces . sermons font comprendre ce qu'était alors la prédication populaire.
Rentré à la Capriola, Bernardin y mena, pendant environ trois années, jusque vers 14365 une vie sédentaire, comme il n'en avait plus connu depuis seize ans. Avec un homme aussi peu habitué à se ménager, le besoin de repos ne suffit pas à expliquer cette immobilité. Une autre raison l'avait décidé. Après les attaques qu'il venait de subir et la double approbation que lui avait donnée le Saint-Siège, il jugeait utile de rédiger ses sermons à tête reposée et de fixer ainsi sa doctrine avec une netteté qui ne permît plus de la dénaturer (1). Ce n'était pas moins qu'un vaste traité de
(1) On serait curieux de pouvoir pénétrer par la pensée dans la cellule où travailla ainsi notre saint. Aussitôt après sa mort, le 10 juin 1444, le gardien du couvent de la Gapriola, assisté de trois gonfaloniers de la cité de Sienne, dressa un inventaire des objets à l'usage de Bernardin qui se trouvaient dans sa cellule : on y voit l'indication de ses lunettes, ainsi que des livres qu'il avait écrits ou dont il se servait pour ses études ; parmi ses manuscrits, notons celui qui est ainsi désigné : Una bolla di Papa Eugenio che contiene la confermatione délia sua vila e dottrina. Cet inventaire, qui est conservé à VArchivio di Stato de Sienne, vient d'être publié par le professeur Orazio Bacci : Inventario degli oggetti e lihri lasciati da S. Bernardino da Siena, Gastelfîorentino, tipogr. Giovanelli e Carpinetti, 1895.
théologie dogmatique et morale dont il entreprenait la composition. Il faisait cette œuvre pour s'aider lui-même dans ses prédications futures, et aussi pour aider tous ceux qui avaient charge de distribuer la parole sacrée (1). Il avait conscience de leur fournir ainsi des éléments plus sérieux, des matériaux plus solides que ceux qu'ils pouvaient trouver dans les manuels alors en usage. Aussitôt rédigés et publiés, les sermons de Bernardin se répandirent partout avec une rapidité extraordinaire; les biographes contemporains notent comment, non seulement en Italie, mais en France, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre et jusqu'en Orient, les prédicateurs cherchaient à s'en procurer quelque copie et à s'en inspirer;, c'était la source où tous venaient puiser, le modèle que chacun s'efforçait d'imiter. Robert de Lecce, sermonnaire très en vogue dans la seconde moitié du quinzième siècle, déclarait que ses confrères, et lui-même tout le premier, se piquaient d'imiter « la méthode et le style de Bernardin » ; qu'ils étaient habitués à faire grand usage des discours compilés par lui, que souvent même ils se
(1) Berxab.eus Senensis dit en parlant des « livres » que Bernardin rédigea à la Gapriola : « Eosque in lucem, ut reliquis ipsi prodessent, edidit. »
bornaient à les réciter, et qu'ils obtenaient ainsi des fruits abondants (1).
Au dix-septième siècle, le Père Jean de la Haye, des Frères mineurs, publia en cinq tomes in-4'' tout ce qu'il put alors réunir des œuvres de saint Bernardin (2). Ce recueil comprend évidemment les sermons rédigés à la Capriola, de 1433 à 1436; mais il en renferme plusieurs autres de date postérieure, tels que ceux de l'Avent De christianâ vitâ, où il est question de la mort du Frère Vincent, survenue seulement vers 1442 (3). Il appert en effet des témoignages contemporains que, dans les dernières années de sa vie, notre saint est revenu plusieurs fois à la Capriola, pour reviser et compléter la rédaction de ses œuvres.
La confrontation avec les manuscrits les plus anciens et les plus autorisés confirme, d'une façon générale, l'autlienticité de la plupart des sermons ou traités publiés par le Père de la Haye (4).
(1) Voir le discours que Robert de Lecce a prononcé sur saint Bernardin, et qui est à la fin d'un volume intitule : Sermones Roherli de Licio, de laudibus sanclorum.
(2) Sancti Bernardini Senensis, ordinis seraphici Minorum, Opéra omnia. II existe trois éditions de cet ouvrage : les deux premières ont paru à Paris et à Lyon, du vivant du Père de la Haye; la troisième a été publiée à Venise, en 1743. Les renvois que je ferai se rapportent à l'édition de Lyon (16o0).
(3) Sancti Bernardini opéra, t. 111, p. 37 et sq.
(4) Cet examen de l'authenticité des OEuvres publiées par le
Toutefois, ({uclques parties, secondaires, il est vrai, sont apocryphes et à supprimer (1); d'autres, douteuses, seraient à examiner de près (2) ; certaines répétitions devraient disparaître (3) ; enfin il serait facile de trouver, dans les bibliothèques d'Italie, les manuscrits de sermons et d'opuscules qui ont été omis et qui seraient à ajouter. Il est donc à souhaiter qu'on entreprenne, quelque jour, pour les œuvres de notre saint, une édition critique, semblable à celle que mènent à fin, en ce moment, avec autant de science que de conscience, pour les œuvres de saint Bonaventure, les Fran-
Père delà Haye a été fait récemment, avec soin, parle P. Aloysius Tassi, des Frères mineurs, à l'occasion d'une demande adressée à Rome, en 1862, par le chapitre de son Ordre, pour faire déclarer saint Bernardin docteur de l'Église. Les différentes pièces de l'instruction ouverte à ce sujet, devant la Congrégation des Rites, ont été réunies dans un volume in-'i», imprimé à Rome en 1877. J'ai pu avoir communication de ce volume, qui n'est pas dans le commerce; il contient, outre la dissertation du P. Aloysius Tassi sur la question d'authenticité, la demande de l'Ordre des Frères mineurs avec apostilles d'évêques ou autres personnages ecclésiastiques, les observations du Promoteur de la Foi chargé de présenter des objections, enfin le morceau principal qui est la réponse faite par MgrFerrata à ces objections.
(1) Notamment un sermon De Expugnatione paradtsi.
(2) Par exemple le carême De Pugnâ spirituali et les Comnientarii in Apocalypsim.
(3) Voir une description des merveilles de l'univers, qui se trouve, à la fois, au t. I, p. 257, et au t. II, p. 343, ou bien des réflexions sur la conduite delà Madeleine, après la résurrection, qu'on rencontre identiques, au t. I, p. 307, et au t. II, p. 432.
ciscains du collège de Quaracchi, près de Florence (1).
Les sermons contenus dans les cinq tomes du Père de la Haye sont en latin, Lien que Bernardin prêchât notoirement en italien. Il en est de même de presque tous les sermons publiés par leurs auteurs au Moyen âge. Les savants rédacteurs de Y Histoire littéraire en avaient même conclu qu'on prêchait alors en latin. Cette opinion ne tient plus devant les dernières recherches (2) ; il est aujourd'hui reconnu que, sauf quand ils s'adressaient exclusivement aux clercs, les sermonnaires se servaient de ce qu'on appelait la « langue vulgaire », seule comprise du peuple. C'est après coup, quand ils voulaient publier leurs discours, qu'ils les écrivaient en latin; ils eussent cru s'abaisser en usant, pour cette publication, d'une autre langue que de celle de l'Église et du haut enseignement. Berthold de Ratisbonne, fameux prédicateur du treizième siècle, ayant appris qu'on faisait circuler des sermons de lui rédigés en allemand, les publia
(1) Ce vœu d'une édition nouvelle des œuvres de Bernardin était exprimé, il y a quelques années, dans le Kirchenlexicon, par le savant Père Jeiler, qui est devenu, depuis, l'un des principaux collaborateurs de l'édition des OEavres de saint Bonaventure.
(2) Cf. les travaux de MM. Lecoy de la Marche, Bourgoin, Aubertin, Langiois, Jansse, etc.
LES SERMONS. IGl
lui-même en latin; il y joignit une préface où il se plaignait de la publication en « langue vulgaire », la déclarait défectueuse et ajoutait que, pour connaître sa vraie doctrine, il fallait se reporter à la version latine (1). Quand les prédicateurs croyaient devoir écrire à l'avance, sinon le texte complet, tout au moins le canevas de leurs discours, c'était encore du latin qu'ils se servaient; ainsi faisait notamment saint Vincent Ferrier (2). Surgant, qui composa, à la lin du Moyen âge, un Mamiale Curatorum, fort répandu en Allemagne, recommandait de concevoir d'abord les sermons en latin; pour les prononcer ensuite en langue vulgaire, le prédicateur était obligé de faire une sorte de traduction; il y avait des vocabulaires, vocabularii prœdicantium^ pour l'aider dans ce travail, et les manuels traitaient de regidis' vuîgarisandi , Pour plusieurs, c'était une gêne d'employer une autre langue que le latin : tel ce docteur de Sorbonne, abbé du Mont Saint-Michel, qui, opinant en français devant Charles VI, en 1406, lui disait : « Excusezmoi, Sire, je n'ai pas faconde à mon plaisir, especiaulment en français : j'eusse eu moult plus cher
(1) Ce fait m'a été signalé par le Père Jeiler, l'éditeur des Œuvres de saint Bonaventure.
(2) Vie de saint Vincent Ferrier, par le R. P. Fages.
parler en latin (1). » L'usage du latin, pour les sermons publiés, a persisté même après saint Bernardin. A la fin du quinzième siècle, Savonarole s'y conformait encore; certains de ses discours, prononcés en italien et recueillis dans cette langue par des auditeurs, étaient par eux traduits en latin avant d'être offerts au public; c'était, disaient-ils, pour leur donner « une forme plus littéraire (2) ». De même, au commencement du seizième siècle, quand l'érudit Wimpheling voulut donner une édition complète des œuvres de Gerson, il fit traduire en latin ceux des sermons qui avaient été prononcés et recueillis en français (3). Quelques années plus tard, Luther publiait en latin les sermons qu'il avait prêches à Wittemberg, en 1516 et 1517.
Les cinq tomes édités par le Père de la Haye contiennent beaucoup de sermons et quelques
(1) AuBERTiN, Histoire de la langue et de la littérature françaises au Moyen âge, t. II, p. 320.
(2) ViLLARi, Jérôme Savonarole et son temps, trad. de M. Gustave Gruyer, t. I, p. 181, 182.
(3) Essai historique et critique sur les sermons français de Gerson, par l'abbé (aujourd'hui cardinal) Bourret, p. 28 et suiv.
traités. La jtliipart des sermons sont groupés en Carêmes ou en Avents, qui ont chacun leur titre : par exemple : Quadragesimale de christianâ religione, ou de Evangelio œterno, Adrentuale de christianâ vitâ, etc. D'ordinaire, ces titres n'ont pas de signification bien précise, et les groupements sont un peu artificiels. Les sermons de chaque Carême et de chaque Avent traitent de sujets très variés ; si quelques-uns se suivent de façon à former un ensemble doctrinal, beaucoup d'autres n'ont aucun lien avec ceux qui les précèdent. Le prédicateur est moins soucieux de faire un tout, de composer une sorte de somme, que de répondre aux besoins des âmes tels qu'il les voit se manifester autour de lui. Tantôt il expose les principes du dogme ; tantôt il s'applique à réchauffer la piété ; le plus souvent il est occupé de réformer les mœurs. La théologie morale est, en effet, celle qui tient la plus grande place dans son œuvre ; il s'y montre à la fois observateur pénétrant et casuiste très précis. Dans ces divers discours, on ne sera pas surpris de retrouver les sujets que nous savons avoir été traités par Bernardin dans telle ou telle ville : divisions des factions, jeux de hasard, vanités féminines, usure, cas de conscience de la vie commerciale, culte du nom de Jésus. Quelque
sujet qu'il aborde, il fait un grand déploiement de science théologique. La substance doctrinale paraît chez lui forte et copieuse. De ce mérite, je n'ai sans doute pas qualité pour être juge; mais de bons appréciateurs en font cas; je sais tel orateur sacré de nos jours, et non de ceux dont la parole est le moins bien appropriée aux besoins du temps, qui s'aide volontiers des œuvres de notre saint pour sa prédication et qui déclare y avoir trouvé toujours d'abondantes ressources. Il y a quelques années, les représentants de l'Ordre franciscain ont sollicité pour saint Bernardin le titre de docteur de l'Église : l'affaire a été instruite (1); si le Saint-Siège n'y a pas donné suite, c'est probablement par crainte de voir trop se multiplier les demandes de ce genre.
Ce n'est pas seulement par le fond, mais aussi par la forme que ces sermons sont œuvre de théologien. Cette forme, sobre, grave, digne, est un peu sévère. L'auteur, surtout soucieux du développement logique de son sujet, pose d'abord son thema, sans exorde oratoire, puis le divise aussitôt en articles , qui se subdivisent en chapitres, avec une symétrie minutieuse, parfois
(1) Voir, sur les pièces de cette instruction, ce que j'ai déjà dit plus haut, p. 158 et 159.
subtile et artificielle. Sans doute, l'exemple de Bossuet est là pour prouver que des sermons peuvent être éloquents avec des divisions bien apparentes, des articulations fortement marquées et, pour ainsi dire, une ossature visible : cela même leur donne du corps et du soutien. Encore faut-il que l'ossature soit recouverte d'une chair vivante, et qu'on ait mieux qu'un squelette, ce qui n'est pas toujours le cas avec les sermons latins de saint Bernardin. Les divisions excessives y fatiguent l'attention qu'elles prétendent soutenir; elles empêchent le mouvement puissant, continu et progressif, qui seul entraîne l'auditeur. Entre les articles ou les chapitres, nul art de transition; souvent la simple indication que du 1" l'orateur passe au 2% et ainsi de suite. Au moins, dans l'intérieur de chacun de ces compartiments, se donne-t-il carrière? Non; l'espace est d'ordinaire trop circonscrit, pour qu'il puisse prendre son élan. L'argumentation est serrée, nourrie, toute au sujet, sans digression, mais sèche, se bornant parfois à une juxtaposition de raisons soigneusement numérotées, — on en compte, dans tel article ou tel chapitre, jusqu'à vingt et vingt-cinq (1), — quelque chose comme un
(1) Voir, par exemple, S. Bern. op., 1. 1, p. 259-260, et p. 346-347.
sommaire ou une table des matières. Ces raisons sont souvent une phrase, un mot de la Bible, de FEvangile ou des Pères. Plus encore qu'à toute autre époque, les théologiens se piquaient alors de ne rien avancer qu'ils n'appuyassent d'un texte de l'Écriture. Certains discours de Bernardin ne sont presque plus qu'une marqueterie de ces textes. On dirait que son dessein a été de former, pour lui et pour les autres, comme un arsenal de citations. Son éditeur lui fait honneur d'en avoir réuni 3,952 de l'Ancien Testament et 2, 655 du Nouveau. Toutes ne sont peut-être pas également topiques et pertinentes; en plusieurs, on pourrait relever quelque abus de ce qu'on a appelé le seîis accommodatice. Au moins notre auteur se borne-t-il à puiser dans les Livres saints ou dans les Pères, et ne va-t-il pas, comme plus d'un sermonnaire de son temps, chercher ses textes chez les écrivains profanes et même païens.
Abus des divisions ou des citations, ce défaut venait moins de l'homme que du temps. C'était la marque de la scolastique qui, au treizième siècle, avait imposé à la prédication, comme à tout le reste, sa méthode et ses procédés. Sans s'associer au dédain ignorant et irréfléchi avec lequel on traite parfois un mouvement intellectuel
qui a eu sa grandeur et son originalité, il faut reconnaître que, dans le domaine particulier du sermon, l'influence de la scolastique n'a pas été bienfaisante. Elle a rétréci et entravé le large et puissant courant d'éloquence religieuse qui, au douzième siècle, sous l'action de cette première renaissance médiévale, aujourd'hui mieux connue et appréciée, avait commencé à se répandre dans la chrétienté. Vainement, au commencement du treizième siècle , François d'Assise donnait-il le modèle dune parole populaire absolument étrangère aux complications, aux raideurs et aux subtilités de l'École, parole toute de libre inspiration, de grâce fraîche et prime-sautière, de familiarité aimable, d'émotion spontanée, de charité débordante, — celui peut-être de tous les verbes humains qui s'est le plus rapproché de la simplicité évangélique, — ce modèle trouvait peu d'imitateurs. Il ne prévalait même pas, chez les compagnons et les fils spirituels du Poverello, contre l'influence ambiante de la scolastique. Celle-ci régnait en maîtresse dans les sermons d'un saint Antoine de Padoue et d'un saint Bonaventure, ou du moins dans ce qui nous en est parvenu. L'Ordre des Frères mineurs ne comptait-il pas d'ailleurs dans ses rangs, avec Alexandre de Halès et Duns Scot, les plus fameux
et les plus subtils docteurs de la dialectique aristotélicienne? Chez les sermonnaires du quatorzième siècle, la scolastique se montre encore plus pédantesque et routinière. Au commencement du quinzième siècle, la Renaissance classique ne l'a pas encore détrônée. Dans les sermons qui nous restent des prédécesseurs immédiats, des contemporains ou des successeurs de Bernardin, toujours le même appareil de divisions et de subdivisions symétriques et subtiles, la même surabondance de textes sacrés, parfois un peu arbitrairement détournés de leur sens naturel; ainsi chez .saint Vincent Ferrier (1), chez le Bienheureux Jean Dominici (2), chez le Bienheureux Pierre Jérémie
(1) On pourrait donner beaucoup d'exemples des bizarreries subtiles qu'offrent les divisions des discours de saint Vincent Ferrier. Il compare la confession à l'œuvre du médecin et distingue sept moyens de guérison physique dont il trouve l'analogue dans la thérapeutique spirituelle. 1" Faciès inspicltur: .2* pulsus tangitur; 3" urina attenditiir ; 4° dietta prœscribitur ; 5" sirupus immiltitur; 6" purgatio tribuitur ; 7" refectio conceditur. — Ailleurs, à propos du sommeil de l'âme sous l'accablement du péché, il se demande ce que fait l'homme en se réveillant : dix choses : il ouvre les yeux, se met sur son séant, s'habille sommairement, sort de son lit, crache, se chausse, met sa ceinture, se lave les mains, besogne un peu, va déjeuner; chacun de ces actes lui fournit le sujet d'une analogie spirituelle.
(2) Voyez, entre autres, la seconde partie d'un sermon de Dominici sur la communion. Développant cette idée que l'homme doit être semblable au tombeau du Christ, il détaille successive- .ment, avec applications morales, sept propriétés de ce tombeau :
de Païenne, chez saint Antonin, chez Gerson quoique avec plus de mesure et de sagesse, chez Robert de Lecce, et jusque chez Maillart, le libre prêcheur français de la fin du quinzième siècle. Seul, le génie de Savonarole, tout inspiré du prophétisme biblique, devait commencer à briser ce vieux moule.
On ne saurait s'étonner de trouver, dans les sermons publiés sous le nom de saint Bernardin, les procédés en usage à son époque. Ce qui surprend, c'est de n'y pas trouver autre chose, de ne rencontrer, au milieu de cet attirail de dialectique, presque aucune trace de l'éloquence populaire, si pleine de mouvement et de variété, tantôt enjouée, tantôt pathétique, dont nous parlent ses biographes. On se demande comment ces dissertations théologiques, savantes, mais ardues, avaient pu remuer si profondément des villes entières. La réponse est simple : les sermons
4" le tombeau est une caverne; 2° la caverne est sur un rocher; 3" il n'y avait qu'un rocber; 4° le tombeau était neuf; .5" personne n'y avait été déposé; 6» le tombeau était une propriété étrangère ; 1^ le propriétaire s'appelait Joseph.
recueillis par le Père de la Haye ont bien été rédigés par saint Bernardin, mais ce ne sont pas ceux qu'il a prononcés. Dans sa cellule de la Capriola, il n'a pas prétendu écrire de souvenir ses discours passés 5 ni écrire à l'avance des discours qu'il n'aurait plus tard qu'à réciter. Du passé, il a seulement voulu retenir la doctrine qu'il avait enseignée, pour éviter que ses détracteurs ne la dénaturassent. Quant à ses sermons futurs, il entendait bien y aider par ce travail; se rendant compte qu'avec sa vie errante et ses prédications continues, il n'aurait pas le temps de préparer, au fur et à mesure, chaque discours, il voulait se munir de matériaux soigneusement assemblés, coordonnés, qu'il pût emporter avec lui dans ses pérégrinations (1) ; il se réservait d'en user suivant les circonstances, les besoins, l'inspiration, de n'en employer que telle ou telle partie, de les développer plus ou moins, de les combiner diversement, et surtout d'y ajouter ce que la rédaction première ne cherchait pas à avoir, la forme, le mouvement, la vie oratoire. De même, aux autres pré-
(1) On sait en effet, par les témoignages contemporains, que Bernardin emportait partout avec lui « ses livres » : c'était la charge de l'âne sur lequel il montait lui-même, quand il était trop fatigué, ^neas Sylvius parle de cet âne ^< quem ipse aliquando fessas via solebat ascendere, quique suos libros deferebat ».
dicateurs dont sa cliaritc cherchait à seconder Tapostolat. il n'entendait pas fournir des sermons tout faits, mais seulement la suhstance des sermons à faire. En somme, c'étaient moins des discours que des traités de théologie : Bernardin lui-même les a qualifiés, à plusieurs reprises, de tractatus (1). Dès lors, on comprend la longueur variable de ces sermons, dont les uns n'ont que trois, quatre, cinq pages in-folio, tandis que les autres en ont jusqu'à quinze, vingt et quarante. L'auteur n'a négligé aucune occasion de s'expliquer sur ce caractère de son recueil. Il dit, à la fin du premier Carême : « Cette œuvre s'est trouvée être plus longue que je ne pensais... Que ceux qui jugeront ces sermons trop longs prennent, pour leur prédication, les parties qui leur plairont le plus; car chaque article de chaque sermon fournit, pour la lecture ou le discours, une matière toute préparée et ordonnée (2). » Il dit encore, au com-
(1) On lit, par exemple, en tête d'une série de discours sur les contrats et l'usure : « ... Necessarium reputavi, de contractibus et usuris, traclatum posteris tradere, non tamen verho prœsentibus prœdicare, ut liabeani minus docti, et sibi et alils, in talibus materiani fideliter consulendi. » Quelques lignes plus loin, il se sert encore de ce mot ; tractatus (S. Bern. op., t. II, p. 200.) — Un long sermon sur la Passion se termine par cette phrase : « Explicit tractatus de Sacratissimâ Passione Domini nostvi Jesu Christi. Amen. »
(2) Ibid., t. I, p. 355.
mencement du second Carême : « Bien que, dans le présent ouvrage, j'aie écrit quelques sermons fort longs, je ne Tai pas fait avec cette intention que tous soient prononcés en entier dans une seule prédication; c'est l'utilité des choses à dire qui m'a rendu long ; mais je ne m'astreins pas moi-même à cette longueur ; j'abrège, j'allonge, je transpose, je varie, suivant ce que demandent le temps, ma commodité, ou l'intérêt de mes auditeurs. Je laisse aux autres la liberté d'en faire autant (1). » Plus loin, à propos de la série des discours sur les contrats et l'usure : « Quoique ce traité soit ainsi coordonné, cependant un prédicateur discret et savant changera cet ordre, en mettant les sermons les uns avant les autres, en abrégeant, en ajoutant, en adaptant les matériaux à l'intelligence et aux dispositions de son auditoire. Moimême qui ai ainsi coordonné les preuves pour la connexion plus complète du sujet, je ne ferais pas difficulté de ne pas observer cet ordre dans certains cas particuliers (2). »
(1) S. Bern. op., t. II, p. 6 et 7.
(2) Ibid,, t. II, p. 200.
Nous voilà bien avertis que, si nous pouvons chercher dans les sermons publiés par le Père de la Haye la théologie de saint Bernardin, nous ne saurions y découvrir le secret de son action oratoire. Ce n'est pas cependant qu'à travers tout cet appareil scolastique, l'éloquence du prédicateur ne parvienne parfois à se faire jour. Elle apparaît dans des passages plus ou moins longs, où l'auteur, ressentant, la plume à la main, quelque chose de l'émotion qui le possédait dans la chaire, s'y est momentanément abandonné. Quelques citations en donneront l'idée.
Bernardin vient d'écrire, contre les jeux de hasard, un sermon tout compliqué de divisions et d'allégories ; il s'y est plu à montrer Satan parodiant, dans le jeu, les diverses cérémonies de la messe ; il a énuméré, cinq par cinq, les quinze malignités de ce vice, et, quatre par quatre, les douze catégories d'hommes qui y participent; mais, en commençant le discours suivant sur un autre sujet, il s'attendrit à la pensée des pécheurs dont il a, dans le ser-
mon précédent, analysé les misères ; et, au lieu de débuter, suivant son usage, par la division de sa matière, il prend occasion de son texte : Si quis sititj veniat ad me et bibat^ pour adresser à ces pécheurs un appel d'un accent sing^ulièrement pénétrant :
Si quis situ, veniat ad me et bibat. Elle est large, la miséricorde de Dieu, elle ne méprise personne, ne repousse personne, ne dédaigne de porter secours à pei^sonne; elle appelle tous les hommes, les désire tous, se délecte à les sauver tous... Jésus invite tout le monde, les justes et les coupables, les prostituées et les joueurs, tous les hommes en un mot. Madeleine la pécheresse s'est entendu sans doute appeler dans le temple, et c'est pourquoi elle est accourue, comme une brebis altérée, à la fontaine de l'amour; elle a bu, et a bu encore, jusqu'à s'enivrer. Le publicain, qui était aussi peut-être un joueur, a sans doute, lui également, entendu l'invitation; dans la soif anxieuse de son humilité, il est venu en courant pour boire, et il a tant bu qu'il est sorti de là justifié. Venez donc, ô joueurs et autres pécheurs, venez à la fontaine d'eau vivante. Omnes sitientes venite ad aquas, comme il est dit dans Isaïe. Bibite et inebriamini, carissimi, comme dit le Cantique, parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ vous appelle tous, lorsqu'il dit dans le texte précité : Si quis sitit, veniat ad me etbibat (1).
(1) S. Bern. op., t. I, p. 222.
Souvent, c'est la vue du mal qui l'cchauffe et rindigne. Témoin les apostrophes enflammées dont, à la fin d'un discours sur la médisance, il poursuit la langue méchante, la mettant en face de tous les maux qu'elle produit (1). Témoin aussi les satires dont il flagelle impitoyablement les vanités féminines, les ruineuses extravagances de la mode, non pour le vain plaisir de s'en moquer, mais pour en tirer de graves et pathétiques leçons (2) ; ainsi montre-t-il, par une métaphore énergique, « la pourpre teinte du sang des pauvres » , et il crie à la femme fastueusement vêtue de longues robes à queue :
Faut-il vous parler des blasphèmes des pauvres, lorsque, souffrant cruellement du froid de l'hiver, ils voient la boue recouverte de ces vêtements achetés à si haut prix; lorsqu'ils voient leur propre chair, leurs fils et leurs filles, torturés par le froid, la faim, la soif, et cela par la cruelle impiété et le dur manque de compassion de ce luxe (mot à mot : de ces queues, sœvâ impietate et dura incompassione caudarum)'^ Ouvre tes oreilles, ô femme vêtue d'une robe à queue (o domina caiidata), écoute avec soin, ô esprit fermé, sois attentive et considère, ô âme sourde, et tu entendras les voix de ceux qui se lamentent et qui crient vengeance
(1) S. Bern. op.,{.l, p. 116.
(2) Ibid., t. I, p. 226 à 247.
à leur Dieu... Des hommes nus gémissent; dans leur travail, ils sont torturés par le froid et la faim. On trouve de quoi charmer les yeux curieux, et l'on ne trouve pas de quoi subvenir aux besoins des malheureux. La boue trouve pour la couvrir des vêtements qu'elle ne cherche pas; et le pauvre ne trouve pas la nourriture et le vêtement qu'il implore à grands cris (1) î
Plus loin, l'orateur s'attaque aux coiffures du temps :
Il paraîtrait étrange qu'une femme vînt à l'église, le jour de la mort de son époux ou de son père, la tête ornée de fleurs. Eh bien, il est beaucoup plus étrange de voir une femme, rachetée par le sang du Christ, fille et épouse du Père Suprême, se rendre à la messe, la tête ornée non seulement de fleurs, mais d'or, de pierres précieuses, de fard et de faux cheveux, et cela quand la messe est célébrée en mémoire de la passion du Christ, quand le prêtre, en élevant le corps et le sang du Seigneur, rappelle perpétuellement l'élévation du Christ sur la croix. Quelle est ta vanité, ô femme qui ornes ta tête d'une telle multitude de vanités! Souviens-toi de cette tête divine qui est un objet de tremblement pour les anges. Pour expier ta vanité, elle est percée jusqu'aux parties tendres du cerveau et ensanglantée par une couronne serrée d'épines... Cette tête est couronnée d'épines; la tienne est ornée de pierreries. Ses cheveux sont souillés de sang; tes
(1) S. Bern. op., t. I, p. 244.
cheveux, ou plutôt les cheveux étrangers que tu portes, sont enduits avec art. Ses joues sont souillées de crachats, de sang et de meurtrissures; les tiennes sont colorées par le fard et par des peintures variées. Ses yeux si heaux, que contemplent les anges de Dieu, sont obscurcis par la mort la plus cruelle, et tes yeux semblent scintiller des ardeurs de la volupté et des flammes de la luxure. Cette tête redoutable, que les anges mêmes doivent vénérer, s'abaisse pour toi dans une si grande confusion, et contre elle la tienne s'élève avec un tel orgueil. Elle s'abaisse pour offrir le baiser de paix, et la tienne s'arme pour livrer combat. Il invite aux pleurs du pardon, et tu l'insultes par le rire de la faute (1).
S'il maudit le luxe, de quel accent il bénit la pauvreté, cette pauvreté qu'il a choisie pour épouse très chère, à l'exemple de son père François d'Assise î Avec quel amour enthousiaste, avec quel charme attendri il en parle ! On le sent alors sur son terrain, dans son domaine préféré :
0 pauvre, si tu veux suivre mon conseil, précipitetoi au-devant de la pauvreté; à son arrivée, ouvre-lui, d'une âme joyeuse, la porte à deux battants, et jette-toi dans ses bras. Au premier abord, il est vrai, son front est sévère, et ce n'est pas sans raison qu'on l'a comparée à un voyageur morose et couvert d'armes. Elle
(1) S.Bern. op., t. I, p. 245.
fait irruption d'un air menaçant. Mais, dès qu'elle a été admise dans l'intimité, il n'est pas d'hôte moins gênant, plus sûr ni plus affable. Crois-moi, ouvre-lui au plus vite, sans attendre que, dans sa violence, elle brise le verrou et entre victorieuse sur les portes arrachées de leurs gonds. Pénible pour ceux qui résistent, elle est douce à ceux qui l'accueillent (1).
La pauvreté n'a-t-elle pas été d'ailleurs la compagne fidèle du Christ sur la terre? S'inspirant d'une prière célèbre du Poverello (2), Bernardin s'écrie :
Jésus, mon Sauveur, à votre entrée dans la vie, la pauvreté vous a reçu dans la sainte crèche et dans l'étable. Descendu sur la terre, elle vous a privé de tout, au point que vous n'aviez pas même où reposer votre tête. Compagne fidèle, tandis que vous souteniez le combat de notre rédemption, elle fut toujours à vos côtés, et, durant la lutte de votre Passion, alors que vos disciples vous abandonnaient, reniant votre nom, elle ne s'éloigna pas, écuyer jaloux. Elle en profita même pour vous étreindre plus fortement. Alors que votre Mère, qui seule vous honora dans la fidélité de son cœur et ressentit les angoisses de vos douleurs, alors qu'elle ne pouvait approcher de vous, tant la croix était élevée, alors la pauvreté victorieuse vous entoura
(1) S. Bern. op., t. IIJ, p. 25.
(2) Voir le texte de cette prière dans la Vie de saint François, par M. l'abbé Le Monnier (5« éd.), t. I, p. 211.
de toutes ses gênes, comme d'un cortège agréable à votre cœur, vous tint plus étroitement entre ses bras et s'attacba à vous avec plus de zèle. Elle ne prit pas le soin de raboter votre croix, mais vous en façonna une rude et grossière. Elle ne fabriqua pas les clous en nombre égal à vos blessures, elle n'en aiguisa pas la pointe, elle n'en corrigea pas les aspérités; elle en fit trois, rudes, rugueux et obtus, afin d'aggraver vos douleurs. Alors que vous mouriez, dévoré de soif, fidèle épouse, elle fut pleine de sollicitude et vous priva même d'une goutte d'eau. Elle vous prépara, par la main impie de vos gardiens, un breuvage si amer qu'après l'avoir goûté, il vous fut impossible de le boire. C'est donc entre les bras de votre bien-aimée que vous avez rendu le dernier soupir. Toujours fidèle, elle eut garde de n'être pas à votre sépulture. Ce ne fut qu'à titre d'emprunt qu'elle vous permit d'avoir un tombeau, des parfums, un linceul. Elle ne fut pas absente, non plu&, lors de votre résurrection. Glorieux, vous êtes ressuscité entre les bras de votre sainte épouse, abandonnant dans votre tombeau tout ce que vous aviez emprunté et tout ce qui vous fut offert. Vous l'avez entraînée aux cieux, laissant aux mondains tout ce qui est de ce monde (1).
Mênie accent pour parler de la charité, à laquelle sont consacrés les six premiers sermons du Carême De Evanyelio œterno (2). L'une des filles de la cha-
(1) S.Bern. op., t. III, p. 28.
(2) Ibid., t. 11, p. 2 et sq.
rite, c'est la paix, cette paix que Bernardin ne se lassait pas de prêcher à l'Italie toute déchirée et ensanglantée par ses discordes. Il a, pour la célébrer, des paroles dont la douceur singulière finissait par agir sur les âmes violentes et haineuses de ce siècle troublé :
En temps de paix, toutes choses semblent crier la joie. Les semences sont confiées à la terre, et les épis mûrissent jusqu'au moment de la moisson; les vignes fleurissent, les arbres donnent leurs fruits; les fureurs de la guerre n'entravent plus le cours de la nature, qui vit et s'épanouit librement. A la maison, on dort en sécurité, et, dans les champs, on poursuit sa route, sans avoir à redouter une attaque. Dans la paix, la virginité fleurit et répand son parfum. La pudique chasteté est dans la joie, et l'amour conjugal est heureux de n'avoir pas à redouter les violences de soldats débauchés. Les arts embellissent les cités, et le berger sans souci joue du chalumeau, en menant paître ses brebis et ses bœufs. Dans la paix, on exploite les forêts, on plante des vignes, on construit et on répare des maisons, les familles se multiplient. Alors vont et viennent marchands et marchandises. Les monastères sont entourés de calme, les églises et les offices sont en honneur. Les études sont en vigueur, et fréquentes sont les œuvres de piété. La parole de Dieu est vénérée et porte ses fruits dans le cœur de ceux qui viennent en foule pour l'entendre. Tous les droits sont
respectés, et personne n'a à se plaindre de l'injustice. La paix, en un mot, est favorable à toutes choses, et, à son sourtlc. tout semble tressaillir d'allégresse (1).
Il est d'autres sermons où l'on peut également entrevoir ce que devenait cette parole sous l'empire d'une grande émotion : ce sont ceux oi^i Bernardin parle des mystères de la Passion et de la Rédemption. Alors, tout en suivant pas à pas le récit sacré, il s'abandonne, par moments, à de pieuses et pathétiques considérations. Pour en donner l'idée, détachons d'un sermon sur la Résurrection quelques extraits du long morceau où l'orateur contemple Marie-Madeleine, venue seule au tombeau, le matin, et toute désolée de n'y plus trouver le corps de son Seigneur :
0 Marie, dans quel espoir, dans quel dessein, ou soutenue par quel courage, restais-tu ainsi seule auprès du tombeau ?... Celui que tu cherches a l'air de ne faire aucune attention à ta douleur, de ne pas voir tes larmes ou de ne pas s'en soucier. Tu l'appelles, et il ne t'entend pas. Tu le cherches, et tu ne le trouves pas. Tu frappes, et il ne t'ouvre pas. Tu le suis, et il s'enfuit à ton approche. Hélas! qu'y a-t-il donc? Hélas! quel est ce profond changement? Comment les choses ont-elles pu être ainsi renversées?
(1) S. Beni. op., t. III, p. 58.
Jésus s'éloigne de toi; peut-être ne t'aime-t-il plus. Autrefois, il te chérissait. Autrefois, il te défendait contre le Pharisien et doucement t'excusait auprès de ta sœur. Autrefois, il te louait, quand tu oignais ses pieds de parfums. Et toi, tu les arrosais de tes larmes, pour les essuyer ensuite avec ta chevelure. Il adoucissait alors ton repentir et te remettait tes péchés. Autrefois, il te cherchait quand tu étais absente, t'appelait quand tu n'étais pas à ses côtés, te faisait mander par ta sœur, afin de t' avoir près de lui. 0 bon maître, en la voyant pleurer, vos yeux se sont mouillés. C'est en retour de votre amour pour elle qu'elle vous a beaucoup aimé. Vous avez ressuscité son frère Lazare et changé en cris de joie la plainte de votre fille préférée. 0 maître très doux, en quoi donc, après de telles faveurs, votre disciple vous a-t-elle offensé, de quelle blessure a-t-elle déchiré la tendresse de votre âme, pour que vous vous éloigniez d'elle ainsi? Quant à nous, nous n'avons connaissance d'aucun péché qui lui soit imputable... Pourquoi donc cette femme, qui vous aime et qui veille depuis le matin, ne vous trouve-t-elle pas? Marie, écoute mon conseil : sache te contenter de la consolation que t'apportent les Anges; demande-leur si, par hasard, ils savent ce qu'est devenu celui que tu cherches, tout en pleurs. J'ai idée qu'ils sont venus pour te renseigner, envoyés peutêtre par celui dont tu déplores la perte, avec la mission d'annoncer sa résurrection et de calmer ton angoisse.
L'orateur s'étend alors sur le colloque de Made-
LES SERiMONS. 483
leine et des an^^es, puis arrive au moment où Jésus apparaît sous la forme d'un jardinier :
Elle aperçut Jésus, sans se douter que c'était lui. Et Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu? Oui cherches-tu? » 0 vous, vers qui toute son âme aspire, pourquoi lui demander la raison de ses larmes, l'objet de ses recherches? Est-ce bien à elle, qui, il y a peu de temps, vous voyait, avec un grand déchirement, suspendu à la croix, que vous demandez pourquoi elle pleure? Est-ce bien à elle, qui, il y a trois jours, voyait, déchirés et transpercés de clous, vos mains qui l'ont bénie souvent, vos pieds qu'elle couvrait de baisers en les arrosant de ses larmes, est-ce bien cà elle que vous demandez la cause de sa douleur? A présent, elle croit que votre corps, ce corps qu'elle venait oindre de parfums en manière de consolation, a été enlevé, et vous lui dites : « Pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu? »:.. C'est vous, Jésus, qui, par l'invincible attrait de votre parole, le charme de votre esprit, avez amoureusement amené cette femme à vous. Vous l'avez enchaînée à vos pas, par l'invisible chaîne d'un amour sans bornes, alors que vous avez effacé ses péchés. Par vos actions, par vos paroles, vous avez embrasé son cœur d'amour. De votre souffle, vous avez ébranlé ses esprits. Vous avez séché ses larmes et vous n'avez pas craint les baisers de ses lèvres. Vous avez chassé de son cœur tout amour périssable, afin qu'elle marchât avec vous dans la paix. Et maintenant, vous lui demandez qui elle
cherche!... C'est vous qui avez fécondé cette âme par l'incessante fraîcheur de canaux invisibles. A présent, cette tendresse que vous avez répandue de votre âme dans la sienne la tient enchaînée au sépulcre. Et vous choisissez ce moment pour lui demander la cause de ses pleurs. Vous seul êtes la cause de ses gémissements, de ses angoisses. Tout entière, elle est à vous; tout entière, elle espère en vous, et c'est de vous qu'elle désespère. Elle vous cherche avec tant d'ardeur qu'en dehors de vous, elle ne pense à rien, ne s'inquiète de rien. Elle n'a plus ses esprits et est égarée à cause de vous. Pourquoi donc lui demander : « Que pleurestu? Qui cherches-tu? » Est-ce pour lui faire dire que c'est vous qu'elle pleure, vous qu'elle cherche?... Ou bien est-ce pour qu'elle vous reconnaisse, malgré votre intention de vous cacher? Toujours est-il que, prenant Jésus pour le jardinier, elle lui dit ces mots : « Si vous l'avez enlevé, dites-moi où vous l'avez déposé, et je l'emporterai. » 0 douleur misérable, ô admirable amour 1 Cette femme, enfouie dans son chagrin comme dans un nuage, ne voyait pas le soleil levant qui jetait ses premiers rayons dans son âme et entrait par les ouvertures de son cœur. Elle languissait d'amour à un tel point que ses yeux obscurcis regardaient sans voir. Elle regardait Jésus et ne le voyait pas. 0 Marie, si tu cherches Jésus, pourquoi ne le reconnais-tu pas? Voici Jésus qui vient à toi; celui que tu demandes, t'interroge. Et tu le prends pour un jardinier! C'est Jésus, et en effet il est jardinier à sa manière : il a semé la bonne graine, dans le jardin de ton âme, et
vient maintenant en arracher les mauvaises herbes de l'infidéUté. De qui parles-tu donc, quand tu dis : « Si vous l'avez enlevé? » Qu'entends-tu par là? Pourquoi ne pas prononcer le nom de celui que tu cherches? ... Tel est l'elïet du désir. Il donne à ceux qui en sont victimes lillusion que tout le monde est au courant de ce qu'ils veulent... Mais pourquoi dis-tu, toi qui n'es qu'une femme : « Et je l'emporterai. » Joseph lui-même recula et n'osa pas détacher de la croix le corps de Jésus, sans en demander la permission à Pilate. Toi, tu es sans crainte et tu ne te mets pas sous le couvert de la nuit. Tu t'engages sans compter : « Et je l'emporterai. » 0 Marie, si par hasard le corps de Jésus était déposé dans l'atrium du grand prêtre, là où s'est chauffé le prince des Apôtres, que ferais-tu? S'il était étendu sur la place, au milieu de la foule, comment t'y prendrais-tu? S'il était dans la maison de Pilate, gardé par les soldats, qu'entreprendrais-tu, je te le demande? « Et je l'emporterai. » 0 superbe audace! Tues femme, et tu n'uses d'aucune réticence; tu ne mets à ton dévouement aucune condition; tu parles sans peur et tu promets sans hésiter. 0 femme, grande est ta constance, grande est ta foi! Mais comment, avec quelles forces, quelle vigueur, à l'aide de quels stratagèmes, pourrais-tu porter seule un corps aussi lourd, alors que, pour le mettre au sépulcre, tu eus l'aide de nombreux porteurs ? Crois-tu les avoir encore avec toi? Ils se sont éloignés. « Et je l'emporterai. » L'amour, en effet, range l'impossible parmi les choses qui sont en son pouvoir et souvent présume trop de
ses forces. 0 bon Jésus, veuillez ne pas exalter son désir, car depuis trois jours il la consume. Et elle ne vous a pas pour rassasier son âme, qui ne peut être assouvie que si vous lui offrez le pain de votre cœur. La vie ne restera pas longtemps encore dans sa chair, si, en vous déclarant, vous ne rendez la vie à son âme. Alors Jésus l'appela : « Marie. » Dès qu'il eut prononcé son nom, la voix de Jésus pénétra en son âme, et aussitôt, dans sa parole, elle reconnut le verbe accoutumé... Son Maître, en effet, avait l'habitude de l'appeler ainsi. Dans cet appel de son nom, elle sentit la douceur de Dieu et ainsi reconnut son Seigneur dans celui qui la nommait... 0 Maître très doux, ô Seigneur, combien vous êtes bon pour ceux qui ont le cœur pur! Heureux sont ceux qui vous cherchent dans la simplicité de leur cœur, et satisfaits sont ceux qui espèrent en vous ! Cela est vrai, et vrai sans l'ombre d'un doute. Vous aimez qui vous aime et vous n'abandonnez jamais ceux qui espèrent en vous. Votre fille préférée vous cherchait en toute simplicité d'âme, et, en vérité, elle vous a trouvé. Elle espérait en vous, et vous ne l'avez pas délaissée. Elle a plus obtenu de vous qu'elle n'en attendait (1).
Je ne veux pas prolonger ces citations. C'est assez pour permettre d'entrevoir quel orateur se cachait derrière le théologien. C'est également
(1) s. Bern. op., t. l, p. 307 et sq. Ce même morceau se trouve reproduit dans un autre sermon, au t. II, p. 432 et sq.
assez, si je ne me trompe, pour éveiller le désir d'approcher de plus près cet orateur, de le mieux connaître. N'y a-t-il donc aucun moyen de l'entendre directement? Ne peut-on saisir nulle part le sermon, non plus tel que Bernardin l'a rédigé dans sa cellule, mais tel qu'il l'a effectivement prononcé sur les places publiques des cités italiennes?
Les sermons du Moyen âge qui nous ont été conservés n'ont pas tous été rédigés par leurs auteurs ; beaucoup ont été recueillis par des auditeurs. Ceux-ci apportaient à l'église Leurs cahiers ou leurs tablettes ; parfois, ils avaient un encrier à leur ceinture, ainsi qu'on les voit figurés dans les miniatures des manuscrits. C'est par cette voie que nous sont parvenus quelques-unes des œuvres de saint Bonaventure (1), plusieurs des sermons de Gerson (2)
(1) Voir dans les Opéra omnia S. Bonaventurœ, édités par les Pères franciscains du collège de Quaracchi, la partie du t. V qui renferme les Collationes in Hexaè'meron, et celle où est le traité Dn Septem donis Spiritus Sancti.
(2) BouRRET, Essai critique et historique sur les sermons français de Gerson, p. 26 et 161.
et de Savonarole (1). De tels comptes rendus, le plus souvent faits par des inconnus, ne peuvent inspirer une absolue confiance et sont forcément de valeur très inég^ale. Quelquefois, le scribe remplace par des etc. des développements qui lui paraissent oiseux ou qu'il n'a pu suivre; celui qui recueillait les discours de Savonarole confesse, à plusieurs reprises, avec une naïveté touchante, qu'à tel endroit l'émotion et les larmes l'ont empêché de continuer à écrire. Les uns, plus familiers avec le latin, rédigeaient en cette langue des discours prononcés en italien, en français ou en allemand; le plus grand nombre se servaient du même idiome que l'orateur. Tantôt ils se bornaient à de simples analyses, à des résumés plus ou moins secs ; tantôt ils tâchaient de reproduire le discours aussi complètement que possible.
Ce qui se faisait pour tous les prédicateurs célèbres devait se faire également pour notre saint. Dans les manuscrits des bibliothèques d'Italie, notamment à Florence et à Sienne, se trouvent plu-
(1) ViLLARi, Savonarole et son temps, trad. Gruyer, passim. — Par exemple, le discours sur l'art de bien mourir, prononcé par Savonarole, le 2 novembre 1496, a été recueilli par un auditeur qui déclare l'avoir écrit dalla viva voce del Padre menire che predicava.
sieurs de ses sermons, recueillis par des auditeurs, la plupart en langue vulgaire (1) . Le Père de la Haye, qui ne se souciait guère que de reproduire exacte ment renseignement théologique de saint Bernardin, avait dédaigne de puiser à ces sources (2). C'est là, au contraire, que l'historien, curieux surtout de se faire une idée de la prédication populaire à cette époque, a le plus de chance de saisir sur le vif l'orateur et son discours. Entre tous ces recueils, on remarqua de bonne heure celui des quarante-cinq sermons que Bernardin a prononcés à Sienne, dans l'été de 1427, en revenant de Rome. Le « prologue » nous informe que, pendant cette prédication, « Dieu inspira » à un citoyen nommé Benedetto, tondeur de draps de son métier, ayant femme et enfants, plus vertueux que riche, d'abandonner momentanément son travail pour recueillir et écrire chaque sermon, mot à mot (de verbo ad verbum), en ne laissant aucune parole, si minime qu'elle fût, sortie de cette bouche sainte, sans l'écrire {non lassando
(1) Le professeur Orazio Bacci a annoncé qu'il préparait une Bibliografîa de' codici e délie stampe délie prediche volgari di santo Bernardino.
(2) Toutefois le Père de la Haye lui-même avait inséré dans sa collection une série de sermons rédigés seulement par un auditeur (t. lïl, p. 168 et sq.) : c'est le carême dit Séraphin, prononcé à Padoue, sur lequel j'aurai l'occasion de revenir.
una minima paroluza di quelle che uscivano di quella santa hocca che lui non scrivisse); il est ajouté que Benedetto prenait ses notes avec un stylet sur des tablettes de cire, puis, le discours fini, rentrait dans sa boutique pour le transcrire sur des feuillets. Le manuscrit original de Benedetto n'a pas été retrouvé ; mais on en possède quatre copies très anciennes : trois à la bibliothèque de Sienne, postérieures de peu d'années à la mort de Bernardin ; la quatrième à Palerme, datée de 1443, c'est-à-dire antérieure d'une année à cette mort. Dès 1820, l'abbé Luigi de Angelis, conservateur de la bibliothèque de Sienne, signalait l'importance de ce recueil (1); en 1863, Milanesi en publiait une partie (2); en 1868, Zambrini en détachait des extraits (3) ; enfin, de 1880 à 1888, un érudit siennois, Luciano Banchi, fit imprimer intégralement, en trois volumes, les quarante-cinq sermons (4).
(1) Sopra un codice cartaceo del secolo XV, scriito la prima voila in cera, e su Varie antichissima di scrivere in cera con pari prestezza del parlare, Osservazioni critiche delV Ab. Luigi de Angelis (Colle, 1820).
(2) Prediche volgari di San Bernardino, per la prima voila messe in luce. (Siena, 1853.)
(3) Zambrini, Novellelle, Essempi morali e Apologhi di San Bernardino da Siena. (Bologna, 1868.)
(4) Le Prediche volgari di San Bernardino da Siena detle nella piazza del Campo l'anno MCCCXXVII, ora primamenle édite da
Est-il exact que Benedetto ait toujours réussi, comme l'affirme le « prologue » du manuscrit, à écrire les sermons de verbo ad verbitm? On n'oserait s'en porter garant. Certaines parties ont des obscurités, des incertitudes, des lacunes, qui ne sauraient être toutes imputées à l'orateur. Néanmoins, ce compte rendu est beaucoup plus complet que la plupart des autres travaux du même genre qui nous sont parvenus du Moyen âge. A le parcourir seulement, il saute tout de suite aux yeux qu'on est en présence, non plus d'un simple résumé, mais du discours même. On n'en voudrait pour preuve que l'espace occupé par chaque sermon : quelques-uns tiennent jusqu'à cinquante pages d'impression serrée ; la moyenne est de trente pages, notablement supérieure à la dimension dos discours publiés par le Père de la Haye (1). Les sermons contenus dans les deux derniers tomes sont généralement plus étendus que ceux du premier : il n'est pas vraisemblable que le prédicateur ait allongé ses discours à
LuciANO Banchi. (Siena, 1880, 1884 et 1888.) J'ai déjà eu occasion de citer plusieurs fois cet ouvrage.
(1) Comparez, par exemple, deux discours sur la Nativité de la Vierge, l'un dans les Prediche volgari, t. II, p. 239 et sq.; l'autre dans les OEuvres latines, t. IV, p. 93. Tous deux sont à peu près conçus sur le même plan, avec les mêmes divisions et subdivisions. Le premier est au moins deux fois plus long que le second.
la fin de la station; ne doit-on pas supposer plutôt que le scribe était devenu, par l'usage même, plus habile et plus prompt à suivre la parole? Ce qui n'est pas moins probant que la longueur matérielle, c'est l'accent, le charme, la saveur tout originale de la langue. Il y a là quelque chose qu'un scribe n'invente pas. En Italie, de bons juges ont déclaré que ces prediche volgari étaient « des trésors de belle et pure langue familière siennoise, des modèles d'excellente prose narrative, descriptive, discursive et oratoire » ; ils ne tarissent pas sur « la richesse, la fraîcheur, la variété merveilleuse » de ce style, et n'hésitent pas à classer l'auteur au premier rang des prosateurs du Quattrocento (1).
Certains détails permettent d'apprécier jusqu'à quel point notre Benedetto s'appliquait à tout reproduire. Non content de rapporter très soigneusement les développements de l'argumentation, il ne négligeait aucune des petites digressions qui venaient l'interrompre, digressions provoquées par des circonstances extérieures ou nées de la
(1) Cf. notamment une intéressante conférence da professeur Orazio Bacgi, sur les Prediche volgari di San Bernardino. (Conferpnze délia commissione senese di storia patria, Siena, 1895.) Cf. aussi le Manuale de lelteratura ilaliana, par MM. u'Ancona et Bacgi.
fantaisie de roraleur. Ainsi note-t-il, au passage, des interpellations à l'adresse des auditeurs inattentifs, distraits ou sommeillants, celle-ci par exemple : « Je vois dormir deux femmes côte à côte, l'une faisant oreiller à l'autre. Je ne peux le souffrir, parce que je suis de la race de ces avares qui, lorsqu'ils voient du vin se répandre, crient aussitôt : Hélas ! cela se perd ; car ce n'est pas de cela que boivent les poules (1) ! » 11 s'arrête pour inviter ceux qui sont trop loin à se rapprocher (2), ou pour rappeler ceux qui font mine de s'en aller avant la fm du sermon : « Restez en place, mesdames, ne vous en allez pas! Eh quoi, quoi donc? Qu'aucun de vous ne s'en aille!... Oh! c'est là un mauvais signe, oui, un mauvais signe. Ainsi ma prédication a été interrompue l'autre jour. Je voudrais qu'il m'en coûtât
(1) Le Prediche volgari, t. I, p. 64. Cf. aussi t. I, p. 77, 487; t. IL p. 3S9 ; t. III, p. 56, 442. — Ces interpellations aux dormeurs étaient habituelles aux prédicateurs du Moyeu âge. Le cardinal Jacques de Vitry raconte qu'il réveilla, un jour, l'attention de toute une multitude, par cette seule parole : « Celui qui dort là, dans un coin, ne connaîtra pas le secret que je vais vous confier. » Une autre fois, il disait : « Voulez-vous maintenant que je vous parle de la femme honnête? Je vais vous parler de cette vieille que j'aperçois endormie!... Pour Dieu! si quelqu'un a une épingle, qu'il la rrveille : ceux qui dorment au sermon se gardent bien de dormir à table. » Lecoy de la Marche, La Cliaire française au Moyen âge, p. 21*.
(2) Le Prediche volgari, t. I, p. 110.
trois livres de sang et que mon sermon ne fût pas interrompu. Je vais finir ; écoutez la conclusion (1). » C'est encore aux femmes qu'il reproche le bruit fait pendant la messe qu'il célébrait avant le sermon : « 0 femmes, quelle honte est la vôtre î car, le matin, pendant que je dis la messe, vous faites un tel vacarme qu'il me semble entendre un tas d'os qui s'entre-choquent. Et quels cris ! L'une dit : Jeanne ! L'autre appelle : Catherine î Une autre : Françoise! Oh! la belle dévotion que vous avez à entendre la messe!... Ne pensez-vous pas que, dans ce lieu, est célébré, pour votre salut, le sacrifice du corps glorieux du Christ, Fils de Dieu; que vous devriez vous tenir tranquilles, sans qu'aucune de vous fît même chut? Vient madame « Pigara », elle veut s'asseoir devant madame « Sollicita ». Ne faites plus ainsi. Qui arrive la première se range la première. Comme vous arrivez, asseyez-vous et n'en laissez aucune passer par devant (2). » Il les détourne de venir, avant le jour, retenir leurs places, parce que, leur dit-il, « quand vous avez ainsi passé une mauvaise nuit, vous dormez au sermon ; l'espace est assez vaste pour qu'en venant à l'appel de la cloche, vous soyez sûres d'être bien
(1) Le Prediche volgari, t. III, p. 388. Cf. aussi t. II, p. 135.
(2) Ibid., t. II, p. 109, 110.
placées (1) " . Puis le voici qui apostrophe des enfants qui jouent à la balle (2), des gens qui font du bruit sur la place : « Oh î là-bas, près de la fontaine, vous qui êtes là-bas à faire votre marché, allez donc le faire plus loin! Vous n'entendez pas, vous, près de la fontaine (3) ? » Une autre fois, il invite à chasser un chien (4), ou bien il s'arrête pendant que sonne la cloche de l'horloge (5). Il entretient les auditeurs de sa santé qui se trouve très bien, assure-t-il, des consolations que ceux-ci lui donnent (6) ; il prétend « peser, après avoir prêché, une livre de plus qu'avant (7) » ; la simplicité naïve de ses confidences sur ce sujet serait pour faire sourire un auditoire moderne : « Hier, dit-il au début de son quatrième sermon, j'étais mort, et aujourd'hui je suis vivant; je ne croyais pas pouvoir prêcher à cause du grand mal qui me tenait; c'est pourquoi j'ai pris une forte purgation (8). »
(1) Le Prediche volgari, t. I, p. 123.
(2) Ibid.,t. III, p. 136.
(3) Ibid., t. II, p. 270. Cette fontaine sur la Piazza del Campo est la célèbre Fontegaia, sculptée par Giacomo délia Quercia; elle venait d'être achevée, quelques années auparavant, en 1419. Cf. aussi, t. II, p. 248, 271.
(4) Ibid., t. III, p. 405.
(5) Ibid., t. III, p. 305.
(6) Ibid., t. II, p. 260.
(7) Ibid., t. II, p. 326. Cf. aussi t. II, p. 389.
(8) Ibid., t. I, p. 89. Le détail est d'une précision plus natura-
Ses auditeurs semblent-ils inquiets d'une menace de pluie , il les rassure : « Le nuage est passé )), leur dit-il (1). D'autres fois, le sermon s'arrête brusquement, et l'on trouve dans le compte rendu quelque note de ce genre : « En ce moment, la pluie commence à tomber, et le prédicateur cesse de parler (2). » Tel jour, le temps lui paraît si agréable qu'il éprouve le besoin de s'en réjouir avec ses auditeurs : « 0 femmes, que vous semble de ce temps pour la prédication ? Quant à moi, je dis qu'il me paraît excellent, et que c'est un morceau friand enlevé au diable : il n'y a ni pluie, ni froid, ni chaleur, ni vent. C'est un plaisir à la barbe du diable (3). » Dans sa minutieuse et imperturbable fidélité , le rédacteur note jusqu'à l'hésitation voulue avec laquelle l'orateur répète ses mots en attendant que l'auditoire soit plus attentif (4), jusqu'à ses inflexions de voix, aux syllabes sur lesquelles il appuie plus fortement (5),
liste encore : « lo ebbi una purgazione tanto grande, che io so' mosso XXIIII volte a qua. » Un jour, saint Vincent Ferrier, étant enroué, tirait de son enrouement même tout le sujet de son discours.
(1) Le Prediche volgari, t. III, p. 220.
(2) Ibid., t. I, p. 279; t. II, p. 20.
(3) Ibid., t. II, p. 326.
(4) Ibid., t. II. p. 270.
(5) Ibid., t. II. p. 12, 228, 414; t. III, p. 150.
et, parfois, à travers le texte, on croit entrevoir ses gestes et sa mimique (1).
A un compte rendu qui reproduit si complètement les moindres détails du discours, l'écriture ordinaire n'a pu vraisemblablement suffire. On est amené à supposer que Benedetto usait d'un système tachygrapliique quelconque. Ces procédés, moins parfaits sans doute que notre sténographie moderne, ont été pratiqués de tout temps, et notamment au Moyen âge (2). Les scribes y avaient recours , soit pour épargner le parchemin , soit pour gagner du temps : la rapidité avait un prix particulier quand il s'agissait de recueillir le cours d'un professeur ou le sermon d'un prédicateur. Certains auteurs se servaient, pour leurs propres manuscrits, de caractères abréviatifs, parfois malaisés à déchiffrer : c'est le cas, entre autres, de saint Thomas d'Aquin (3). Quel était le procédé de Benedetto? On l'ignore : on sait seulement qu'il
(1) Le Prediche volgari, t. I, p. 154; t. II, p. 70; t. III, p. 365.
(2) Cf. sur ce sujet Maurice Prou, Manuel de paléographie latine et française, du sixième au dix-septième siècle, suivi d'un Dictionnaire des abréviations (iS^O).
(3) Tel est le manuscrit évidemment autographe de la Summa contra Gentiles, éditée par Ucelli (Romœ, Typograpliia polyglotta S. C. de Propagande fide, 4878). En tête de cette édition, est le facsimilé d'une page de ce manuscrit.
se servait d'un stylet et de tablettes de cire (1). Même avec le secours de latachygraphie, il n'en demeure pas moins surprenant qu'un seul homme, un artisan, ait pu accomplir un tel travail, noter, le matin, toutes les phrases d'un discours qui durait plusieurs heures, les transcrire, dans l'aprèsmidi, sur feuillets, et cela quarante-cinq jours de suite. Ajoutez que, pour ne pas se perdre au milieu de ces divisions et subdivisions d'une théologie parfois subtile, pour recueillir exactement tant de citations latines de l'Écriture sainte ou des docteurs, il fallait une instruction qu'on n'attend pas d'un tondeur de draps. Il est vrai que, dans les cités démocratiques de l'Italie de cette époque, certains artisans étaient parfois d'une culture et d'une naissance fort supérieures à celles de nos ouvriers modernes ; à Sienne, notamment, des nobles se faisaient inscrire au livre des métiers, par calcul politique et pour échapper aux proscriptions édictées contre les hautes classes ; divers indices ont fait supposer que Benedetto était peut-être dans ce
(1) Ces tablettes, fort employées dans l'antiquité, n'avaient pas complètement disparu au Moyen âge : on les trouve en usage, dans certains couvents français, jusqu'au dix-huitième siècle. Cf., sur ce sujet, l'opuscule, déjà cité, de l'abbé de Angelis, Osservazioni criticlie sopra un codice cartaceo del secolo XV e su l'Arte antichissima di scrivere in ceracon pari prestezza del parlare.
cas (1). Enfin, il n'est pas invraisemblable que le prédicateur l'ait un peu aidé : Bernardin savait que quelqu'un écrivait ses discours, et il s'intéressait à ce travail; on le voit par divers incidents du compte rendu; à plusieurs reprises, il interpelle « celui qui écrit », pour lui recommander de prendre avec soin tel passage difficile, par exemple l'indication de divisions compliquées, ou une parole des Livres saints (2); un jour, ayant à dire un texte particulièrement long, il le répète une seconde fois à l'intention de « celui qui écrit (3) ». Quoi qu'il en soit, le résultat obtenu est fort extraordinaire, et l'on comprend qu'à l'époque même où ce travail a été fait, le prologue de notre manuscrit l'ait signalé comme une chose prodigieuse, cosa miracolosa.
Que les sermons recueillis par Benedetto soient bien de Bernardin, c'est ce qui ne peut faire de doute. On y trouve, à plusieurs reprises, des allu-
(1) Cf. les Osservazioni précitées de l'abbé de Angelis.
(2) Le Prediche vokjari, t. I, p. 164; t. II, p. 33, 241, 273.
(3) Ibid., t. III, p. 237.
sions aux circonstances connues de sa vie : par exemple, à ce fait qu'il est né, a pris l'habit et a prononcé ses vœux le jour de la Nativité de la Vierge (1) ; à ses diverses prédications , notamment aux jeux meurtriers dont il a obtenu la suppression à Pérouse (2) ; à son récent voyage à Rome et aux attaques dont il a été l'objet à propos de la dévotion au nom de Jésus (3) ; au refus qu'il a fait de l'évêché de Sienne (4). En outre, plusieurs de ces sermons, par le sujet, par la doctrine, par l'ordonnance , par les divisions , par les textes sacrés, par l'argumentation, ont une similitude marquée avec ceux que Bernardin a rédigés en latin : tels notamment certains sermons contre les discordes des partis, contre les vanités féminines, ou sur diverses fêtes de la Vierge (S). La similitude est plus probante encore, quand elle se
(1) Le Prediche volgari, t. II, p. 240.
(2) Ibid., t. I, p. 97, 285, 349.
(3) Ibid., t. I, p. 98.
(4) Ibid., t. II, p. 69, 219.
(5) Comparez, par exemple, le premier sermon des Prediche volgari sur l'Assomption (t. I, p. 7 et sq.), avec le sermon de Assumptione B. V. Mariœ et celui de Exaltaiione B. Virginis in gloriâ (Sancti Bernardini Senensis Opéra, éd. de la Haye, t. IV, p. 125 et sq., p. 132 et sq.). Comparez de même le sermon des Prediche volgari sur la Nativité (t. II, p. 239 et sq), et ceux sur l'Annonciation (t. II, p. 389 et sq., et p. 430 et sq ), avec les sermons sur les mêmes sujets, publiés par le Père de la Haye (t. IV, p. 93 et sq., et p. 98 et sq. ; t. II, p. 316 et sq).
manifeste parla répétition d'idées trop bizarres pour être venues simultanément à plusieurs esprits (1). C'est donc bien sûrement le même liomme qui a écrit les sermons latins et prononcé ceux en langue vulgaire ; ce qui ne veut pas dire que ce soient les mêmes sermons, ni le même genre de sermons. Ils diffèrent au contraire beaucoup. Sans doute, quand il prêche sur la place de Sienne, Bernardin ne se dégage pas de ces divisions, subdivisions et classifications scolastiques qu'il combinait si subtilement, la plume à la main, dans sa cellule; il y voit même un point d'appui dont, au milieu des entraînements de l'improvisation, il s'astreint à ne jamais se séparer ; son exorde consiste souvent à indiquer et à numéroter les divisions , sa péroraison à les rappeler (2), et il y revient fidèlement à chaque transition. Mais, dans les compartiments ainsi formés, il se lance, s'anime, s'échauffe. Au lieu de l'argu-
(1) Telle est l'observation que le prédicateur prétendait avoir faite, et d'après laquelle l'eau dans laquelle une femme a lavé ses mains serait moins sale que celle qui a servi à un homme pour le même usage : elle se trouve dans l'une des Prediche volgari (t. II, p. 109) et dans l'un des Sermones publiés par le Père de la Haye (t. I, p. 243); seulement elle ne sert pas, dans les deux cas, à la même démonstration.
(2) Le scribe se dispensait parfois de prendre cette sorte de recollection et se bornait à l'indiquer. Cf., par exemple, Le Prediche volgari, t. I, p. 238, 306 ; t. II, p. 387.
mentation méthodique et souvent un peu sèche des discours écrits, c'est la libre et vivante parole, avec son aisance, sa variété d'allure, familière ou véhémente, satirique ou tendre, allègre ou pathétique, trahissant tantôt le sourire sur les lèvres de l'orateur, tantôt le tremblement ému de sa voix, mêlée d'interjections , d'apostrophes , de questions et de réponses, parfois presque de petits drames vivement mis en scène, toute de verve, alla gagliardoza, comme il aime à dire lui-même. Il va, revient, se répète, appuie sur les idées qu'il sent insuffisamment comprises, suit les pistes qui se présentent, obéit aux inspirations qui lui viennent des circonstances, s'interrompt pour donner un avis ; puis, quand il se voit ainsi entraîné trop loin de son sujet, il s'y rappelle lui-même : « A casa, dit-il, torniamo a casa. »
En tout cela. Bernardin n'obéit pas à sa fantaisie : il agit suivant les besoins de son public, tels qu'il les a discernés d'avance, tels aussi qu'il les constate sur le moment. On sent qu'il tient constamment ses auditeurs sous son regard, devinant, à leur attitude, s'ils sont distraits ou émus, convaincus ou résistants, et qu'il règle en conséquence son discours. « Je m'aperçois bien à certains signes, leur dit-il, quand vous ne m'écoutez
pas (le bon cœur; vous remuez la tête, vous y portez la main, vous vous retournez (1). » Pour les maintenir en haleine et se mettre plus directement en communication avez eux, il leur fait faire avec lui certains gestes (2), ou les invite à nouer soit un fil, soit quelque partie de leur vêtement, pour se rappeler, une fois chez eux, tel passage du sermon qui les regarde plus particulièrement (3). En un mot, quand Bernardin, dans sa cellule, seul en présence de son sujet, rédigeait son sermon, c'était un monologue. Quand il prêche sur la Piazza, au peuple assemblé, c'est un dialogue.
Pour être assuré d'être bien entendu, il a soin de parler à ses auditeurs le langage même dont ils se servent tous les jours. Aussi les Prediche vol- (jari offrent-elles un spécimen, très intéressant pour les historiens de la langue, du vieux dialecte siennois (4). On conçoit que ce dialecte fût fami-
(1) Le Prediche volgari, 1. 1, p. 187.
(2) Ibid., t. II, p. 278,279.
(3) Ibid., t. II, p. 2.
(4) Quelques expressions de ce dialecte ne sont pas faciles à comprendre, surtout pour un étranger. M. Milanesi avait ajouté aux dix Prediche publiées par lui un vocabulaire explicatif des mots et des façons de dire propres au dialecte siennois, qu'il avait rencontrés dans ces sermons. M. Banchi se proposait de refaire ce vocabulaire, et il l'avait annoncé dans sa préface de l'édition complète des Prediche volgari ; la mort l'en a empêché.
lier à Bernardin, puisque Sienne était sa patrie. Mais il faisait de même dans les autres contrées de l'Italie. « Quand je vais préchant de pays en pays, disait-il, et que j'arrive quelque part, je m'ingénie à parler le dialecte des habitants. J'ai appris ainsi et suis parvenu à parler à leur façon sur beaucoup de sujets (1). » Sous l'empire de cette même préoccupation, il donne à sa parole un tour qui puisse être goûté et facilement compris de la foule. Il recourt volontiers aux locutions populaires, aux dictons, aux proverbes. Pour exposer et raisonner ses enseignements moraux, il préfère, aux considérations abstraites, les images, les comparaisons tirées des objets familiers, à son auditoire, de la vie de chaque jour, du ménage, de la cuisine, des jeux d'enfants, des métiers, des choses de la nature, des plantes, des pierres, des animaux surtout. On trouve ces images, ces comparaisons, presque à chaque page des sermons, quelquefois indiquées en peu de mots, d'autres fois développées jusqu'à former de petits tableaux aux vives et fraîches couleurs, de courtes scènes piquantes et pittoresques (2). C'était là, du reste,
(1) Le Prediche volgari, t. II, p. 229.
(2) Ces images, ces comparaisons sont si fréquentes qu'on serait vraiment embarrassé d'en choisir des spécimens. Notons, 9,u hasard, rien que dans le premier volume, l'accueil fait au chien
une habitude chez les prédicateurs du Moyen âge; ils exploitaient dans ce dessein une histoire naturelle, parfois très fantaisiste, dont les manuels du temps. Bestiaires, Volucraires, Lapidaires ou autres > leur fournissaient les éléments, a Autant, disait^ au douzième siècle, Hugues de Saint-Victor, il y a de propriétés dans les objets visibles et corporels, autant on peut trouver d'applications pour la vie intérieure de l'âme. » Au seizième siècle, saint François de Sales usera encore de cette méthode, l'on sait avec quelle grâce, dans ses livres de spiritualité.
Toujours à l'adresse de son assistance populaire. Bernardin introduit, de temps à autre, dans la trame de son discours, de courtes nouvelles ou des apologues contenant une leçon morale (1). Le lien qui les rattache au sujet traité est parfois un peu lâche et artificiel ; il est visible que le dessein de l'orateur est surtout de reposer et de récréer
étranger par les chiens en train de boire (p. 131), la mère qur met un amer sur son sein pour sevrer son enfant (p. 198), la mouche qui tombe dans la soupe du mari gourmand (p. 199)» l'armurier qui brunit son arme (p. 352), l'enfant tombé dans la boue, que sa mère vient relever (p. 353), etc., etc. Voyez aussi dans le t. III, p. 296, le semeur qui prétend éloigner les corbeaux en dressant un mannequin avec une arbalète à la main.
(1) M. Zambrini a publié, en 1878, un recueil de trente-huit Novellette, Essempi morali e Apologhi, extraits des discours de- Sienne.
ses auditeurs, ce qui n'était pas inutile avec des sermons de plusieurs heures. Aussi, voyez comme il annonce tout d'abord le récit qu'il va faire, de façon à bien réveiller l'attention engourdie ou distraite : « Je vais, dit-il, vous raconter un très bel exemple, un bellissimo essemplo (c'est le nom qu'on donnait alors à ces contes moralises) ; écoutez bien ; cela vous plaira (1) . » En ce point encore, Bernardin ne faisait qu'user d'une méthode fort répandue à son époque, et qui, à la vérité, était de tous les temps. Ne rapporte-t-on pas que déjà, à Athènes, Démosthène et Démade ressaisissaient l'esprit de leurs auditeurs, en leur contant la dispute sur l'ombre de l'âne ou le voyage de Cérès avec l'anguille et l'hirondelle? Mais c'est surtout au Moyen âge que les « exemples » ont été en faveur (2). Les éléments en étaient empruntés aux auteurs anciens, aux légendes des saints, aux chroniques, aux contes populaires, aux apologues en circulation. Avec le caractère d'universalité qui est
(1) Cf. Le Prediche volgari, t. L p. 172, 234, 319; t. II, p. 29.
(2) « Le glaive affilé de l'argumentation, disait un sermonaire fameux de ce temps, Jacques de Vitry, n'a point de pouvoir sur les laïques; à la science des Ecritures, sans laquelle on ne peut faire un pas, il faut joindre des exemples encourageants, récréatifs et cependant édifiants. Ceux qui blâment ce mode de prédication ne soupçonnent pas les fruits qu'il peut produire. »
propre à cette époque, ils formaient une sorte de fonds commun à tous les pays de la chrétienté. Diverses compilations en avaient été faites à Tusage des prédicateurs (1).
Bernardin puise, lui aussi, à cette source banale les sujets de ses « exemples ». Quelques-uns se retrouveront plus tard chez les conteurs et les fabulistes modernes. Voici, par exemple, Tapologue du Loup et du Renard (2), presque identique à celui de La Fontaine, ou le moine, le moinillon et l'âne (3), qui est, avec quelques variantes^ la fable du Meunier, son fils et l'âne. Voici le lion convoquant les animaux en chapitre, pour leur faire faire la coulpe à l'instar des moines : c'est à peu près la scène des Animaux malades de la peste : l'àne est roué de coups de bâton et honni comme voleur; la brebis est traitée d'hypocrite, avant même d'avoir ouvert la bouche, et jugée digne des plus grands châtiments, tandis que le renard et le loup sont déclarés excusables d'avoir suivi leur tempérament (4). Voici encore l'âne aux trois fermes :
(1) La Société des anciens textes français a publié, en 1889, un recueil de ce genre. Les contes moralises de Nicole Bozon, Frère mineur vivant en Angleterre, au quatorzième siècle.
(2) Le Prediche volgari, t. I, p. 319.
(3) Ihid., t. 1, p. 172.
(4) Ibid.,i. II, p. 29.
trois fermiers sont convenus d'entretenir ensemble, dans une petite cabane, sur le chemin du moulin, un âne dont ils doivent se servir, à tour de rôle, pour porter leur grain. Le premier qui prend l'âne lui laisse pour toute nourriture brouter l'herbe autour du moulin, pendant la mouture du grain; l'herbe était rare, et l'âne l'a vite tondue. Le lendemain, le second fermier se sert de l'âne à son tour, et, comptant qu'il a mangé la veille, le ramène à la cabane sans lui donner aucune pitance. Le troisième vient le jour suivant et charge l'âne d'un sac plus lourd, se disant qu'un âne appartenant à plusieurs doit être fort; et, comme l'âne fléchit^ il le roue de coups, sans lui donner non plus rien à manger. Le quatrième jour, la pauvre bête était morte (1). Une autre fois, l'orateur raconte l'histoire de la veuve ayant envie de se remarier, mais qui craint ce qu'on dira d'elle : pour éprouver l'opinion, elle imagine de faire écorcher un cheval, puis dit à un de ses domestiques de le promener par la ville et d'observer ce qu'on en dira; le domestique revient en racontant que chacun se pressait autour de lui et demandait : « Qu'est-ce que cette chose extraordinaire? » Le jour suivant,
(1) Le Prediche volgari, t. III, p. 196.
même épreuve avec un autre cheval également écorché; l'élonnement est beaucoup moindre. Le troisième jour, personne ne se dérange plus de son chemin. Alors la veuve se dit : « Ohî je puis bien prendre un mari, car, après qu'on en aura jasé, on s'en lassera et, au bout de deux ou trois jours, on n'en parlera plus (1). » Faut-il mentionner encore l'histoire de l'ermite qui ne va pas entendre le sermon (2), celle du voleur qui se déguise en porc pour voler de la farine pendant la nuit (3) , celle du fou qui se bat avec son ombre (4), etc., etc.? Quelques-uns de ces récits sont troussés lestement et brièvement; dans d'autres, l'orateur se complaît à mettre en scène ses personnages et à les faire dialoguer; dans tous, il fait preuve d'une bonhomie fine et gracieuse, d'un tour vif. et de cet art du conteur oii excellaient alors les compatriotes de Boccace.
Ce mode de prédication populaire a été parfois déprécié par certains critiques qui s'étonnent que des moines du Moyen âge ne parlent pas, en pleine place publique, à une foule encore naïve et rude, sur le ton des évéques préchant à la cour de
(1) Le Prediche volgari, t. I, p. 174. (2)Ibid., t. I, p. 110.
(3) Ibid., t. I, p. 234.
(4) Ibid., t. II, p. 216.
Louis XIV. Ce jugement témoigne de peu de largeur d'esprit. L'éloquence doit être appropriée aux circonstances, et la meilleure est celle qui agit le plus sur l'auditoire auquel elle s'adresse. Or jamais la parole religieuse n'a eu autant d'influence sur le peuple qu'à l'époque où elle employait les moyens dont on affecte d'être choqué. Sans doute^ en cela, comme en toutes choses, il y a eu des abus : chez plusieurs des prêcheurs d'alors, la familiarité dégénérait en grossièreté, la bonhomie et la belle humeur en bouffonnerie et pasquinade; de là des scandales qui avaient plus d'une fois provoqué les protestations des contemporains et les réprimandes de l'autorité ecclésiastique (1). Mais depuis quand suffit-il qu'on ait abusé d'un procédé pour en condamner l'usage? Chez Bernardin, d'ailleurs, nul excès de ce genre. Jamais il n'est mû par le vulgaire désir d'amuser ceux qui Técoutent; il ne cherche à récréer les esprits que
(1) Dès le treizième siècle, Dante se plaignait des « fables qu'on débitait en chaire », et il ajoutait : « Aujourd'hui, l'on s'en va prêchant avec des jeux de mots et des bouffonneries; pour peu qu'on ait fait rire l'auditioire, le capuchon se gonfle, et l'on n'en demande pas davantage. » (Paradiso, ch. xxix, v. 103-120.) Au seizième siècle, le concile tenu à Sens , en 1328, renouvelait la défense de « provoquer les éclats de rire, à la manière des bouffons éhontés, par des contes ridicules et des histoires de vieille femme ».
LKS SERMONS. 211
pour convertir les âmes. Si l'on trouve chez lui, de loin en loin, quelques expressions, quelques images, dont le réalisme naïf étonne notre goût plus timoré (1), ce sont des taches rares. On est plutcjt frappé de ce que cette parole, au moment même où elle se fait populaire, garde ordinairement de délicatesse, de grâce, de pureté; on y voit transpirer, à chaque ligne, avec l'exquise candeur du saint, la distinction de l'homme bien né et la politesse d'un lettré qui n'est pas étranger au mouvement de la Renaissance.
Ces qualités font même à Bernardin une place à part entre les prédicateurs populaires de son temps. Pour s'en rendre compte, il suffit de rapprocher de lui un autre célèbre prêcheur qui devait le suivre de peu, également Mineur de l'Observance, le Français Olivier Maillard (2) . Salué par ses contemporains comme « un nouveau Bernardin de Sienne », Maillard est, lui aussi, d'un zèle infatigable, toujours en route, attirant autour de sa chaire des foules immenses ; il traite les mêmes sujets, s'attaque aux mêmes vices que Bernardin; comme lui, il apporte, dans le cadre d'une théologie toute
(1) Cf. par exemple Le Prediche volgari, t. I, p. 154 ; t. II, p. 15, 36, 138.
(2) Cf. le livre de l'abbé Samouillan, sur Olivier Maillard, sa prédication et son temps.
scolastique, une vie étonnante, moraliste ingénieux et piquant, conteur, dialogueur et metteur en scène plein de verve; mais sa verve est plus grossière, plus plébéienne; sa satire, d'une note plus violente; son rire, plus âpre. Dans sa bouche, le sermon a des trivialités, des audaces, des licences qui approchent de celles du Mystère et du Fabliau ; plus d'un trait trahit le contemporain et le compatriote de Villon. Enfin, à l'entendre s'indigner des vices des puissants, l'apôtre paraît avoir quelque chose du tribun, sa libre parole a des accents presque révolutionnaires qui rappellent les prêcheurs du temps des Bourguignons et des Armagnacs, et qui font pressentir ceux de la Ligue. De Maillard à l'aimable et tendre Bernardin de Sienne, il y a, semble-t-il, la différence du rude climat du Nord au doux ciel de Toscane.
Dans les quarante-cinq sermons qui remplissent les trois volumes édités par M. Banchi, on ne discerne aucun ordre didactique. Les sujets se succèdent ou se mêlent, suivant les circonstances, les
besoins du peuple de Sienne, ou l'inspiration du prédicateur, qui est muni d'avance pour les traiter tous. Sur quelques-uns qui lui tiennent plus à cœur, il parle plusieurs jours de suite et revient à diverses reprises. La variété lui paraît un moyen détenir son auditoire en haleine, et souvent, au milieu de son discours, il s'interrompt pour annoncer les sujets tout différents qu'il traitera les jours suivants (1). Il prononce son premier sermon le 15 août, naturellement sur la fête du jour, l'Assomption. Il ne comptait commencer que le dimanche suivant, mais les Prieurs de la ville l'ont pressé de ne pas faire attendre le peuple avide de sa parole (2). D'ailleurs, prêcher à l'improviste sur Marie n'est pas pour l'embarrasser; nul sujet ne lui est plus familier et plus doux; on sait comment il avait fait de la Vierge de la porte Camollia la fiancée de sa jeunesse (3); ses biographes rapportent que, quand il prêchait sur la Mère de Dieu, son visage s'illuminait d'une lueur séraphique, et qu'un jour, à Aquila, devant le roi de Sicile, comme il célébrait les douze étoiles de la couronne de Marie, l'une de ces étoiles brilla au-dessus de sa tête.
(1) Le Prediche volgari, t. I, p. 236; t. II, p. 408, 409; t. III, p. 326, 372.
(2) Ibid., t. I, p. 28.
(3) Cf. plus haut p. 9 et suiv.
A ne considérer, clans ce premier sermon de la station de Sienne, que l'appareil des divisions et des énumérations, par exemple l'interprétation des cinq pierres de la couronne de la Vierge (I), on serait tout d'abord un peu rebuté. Mais on sent bien vite quelle tendre et chaude inspiration circule et déborde à travers ce cadre, transformant la dissertation scolastique en prière ardente, en contemplation mystique, en chant triomphal. Voyez, par exemple, comme l'orateur nous peint la Vierge répondant à l'invitation d'en haut : Vent de Lihcmo, sponsa mea. Il nous la montre se mettant aussitôt en mouvement, de la terre s'élevant dans les nuages, traversant successivement le ciel de la Lune, celui de Mercure, de Vénus, du Soleil, de Mars, de Jupiter, de Saturne, ne s'y arrêtant pas, montant plus haut, atteignant le ciel des étoiles, puis le cristallin, puis l'empyrée, toute rayonnante de fête, de joie et de gloire :
Gomme, au printemps, la terre est enceinte de fleurs et de parfums, ainsi Marie est entourée d'anges, d'apôtres, de martyrs, de confesseurs; tous se tiennent autour d'elle, l'enveloppant des chants et des odeurs les plus suaves. Il me semble que vous pouvez la voir,
(1) Le Prediche voJgari t. I, p. 29 et sq.
par la pensée, s'élever à la gloire, invitée par tous les esprits bienheureux, avec tant d'allégresse, avec de si doux cantiques, avec une telle fête, que, rien qu'à en éveiller l'idée par ces brèves paroles, on est ravi... Tous, anges, archanges, chérubins, séraphins, apôtres, patriarches, prophètes, vierges, martyrs, Tenvironnent, jubilant, chantant, dansant, faisant des rondes, comme vous le voyez peint, ici près, au-dessus de la porte Camollia.
Marie ne s'arrête pas au milieu des saints; c'est Dieu même qui lui a fait appel :
Considérez Marie monter au Père éternel, ornée de toutes les vertus qui font l'âme belle. Elles sont là, autour de Marie, toutes les vertus qui peuvent se nommer, chacune plus ou moins haut suivant son rang, toutes désirant parvenir à la bonté suprême de Dieu, qui est la source d'où elles découlent en nous. Et Marie, ainsi entourée, montait, avec une telle fête, une telle volonté, tout enflammée du désir de s'unir à la divinité incréée du Père. Et pareillement le Père, avec les deux autres personnes divines, l'attendait avec une joie, une allégresse que la langue humaine ne peut exprimer. Le Cantique des cantiques donne un peu l'impression de la douceur des paroles du Père, quand il dit : Veni in hortum rneum, soror, sponsa; miscui mjjrram meam cum aromatibus meis : comedi favum cum melle meo; bibi vinum meum cum lacté meo.
L'orateur contemple ensuite Dieu le Père invi-
tant Marie à reconnaître « son doux Fils » (dolce Figliiiolo) uni avec la Divinité :
Quelle plus grande joie que celle de Marie 1 Elle jouit de Dieu, le voit, le considère, le possède; elle se mire en lui uni au Père éternel. Elle voit dans son fils bienaimé la propre chair qu'elle a nourrie de son lait, celle qu'elle a conçue et tenue dans son sein virginal. Elle voit cette même chair avec laquelle il a passé trente-trois années dans cette vie. Elle voit cette même chair qui a souffert de si âpres douleurs sur le bois de la Croix, pour le salut des âmes qui voudraient suivre sa doctrine évangélique. Et, de cette vue, Marie éprouve tant d'allégresse, tant de consolation, tant de joie triomphante que jamais elle ne se lasse de regarder son fils.
Et plus loin :
Toute cette fête qui se fait dans la gloire du ciel, quelle en est la cause? Ce sont les noces qui s'y font, les noces de Marie, épouse de Dieu. Voilà pourquoi, depuis que celle-ci a été élevée au ciel, il n'y a plus que danses, réjouissances, chants suaves qui n'auront pas de fin. Et il est dit par Salomon à tous ceux qui se trouvent à ces noces : Venite et comedite panem meum et bibite vinum, quod miscui vobis... Venite et comedite omnes et inebriamini. Tous, nous sommes invités à ces noces. 0 femmes, plût à Dieu que je vous visse toutes enivrées, et moi avec vous, de ce vin de gloire de la vie éternelle (1) f
(4) Le Prediche volgari, t. I, p. 22 à 28.
En dépit de l'impuissance de notre français moderne à rendre la grâce, la fraîclieur, la saveur originale de la vieille langue siennoise, ne diraiton pas de quelqu'une de ces visions sérapliiques que Fra Angelico commençait alors à peindre aux murailles des cloîtres et où il montrait, dans la splendeur d'une lumière toute céleste, dans le sourire d'une béatitude et d'une jeunesse éternelles, les saints et les anges, chantant, jouant des instruments, dansant sur les gazons fleuris du paradis, ou entourant, dans l'extase de l'adoration, une Vierge immaculée que couronne un Christ rayonnant de divine tendresse?
L'un des premiers sujets traités par Bernardin, après ce début, est la prédication elle-même (1). Ce lui est une occasion de marquer l'importance qu'il y attache. Il va jusqu'à dire qu'entre la messe et le sermon du dimanche, mieux vaudrait encore manquer la messe que le sermon (2). Que deviendrait la foi chrétienne, demande-t-il, si elle n'était prêchée? Et il déclare que le silence de la chaire sera l'un des signes de ce règne de l'Antéchrist dont il était alors tant question (3). Il se plaît à rap-
(1) 3^ et 4« sermons.
(2) Pred. volg., t. I, p. 66.
(3) Ibid., t. I, p. 68.
peler, du reste, en d'autres endroits, que c'est pour remplir plus librement la mission du prédicateur, pour s'y vouer plus exclusivement, qu'il a refusé d'être évêque. « Voilà déjà plusieurs années, dit-il, que je supporte cette fatigue de la prédication, et je ne connais pas de meilleure fatigue. C'est pourquoi j'ai résolu de laisser toute autre œuvre. Je ne confesse ni homme ni femme et ne m'occupe que de semer la parole de Dieu. » Puis, faisant allusion à tous ceux qui viennent le presser de se charger de telle ou telle affaire, d'apaiser une inimitié, de faire payer une dette, de réconcilier un père avec son fils, un mari avec sa femme, de mettre le bon ordre dans une paroisse : « Ce n'est pas mon rôle, répond-il; mon rôle est seulement de prêcher (1). » Aussi, de quel accent presse-t-il le peuple de venir au sermon! (( 0 vous qui êtes froids et morts, s'écrie-t-il, allez à la fontaine de vie. 0 femme, quand, le matin, tu viens à cette fontaine de la vie et de la doctrine de Dieu, à la prédication, ne laisse pas ton mari dans son lit, ni ton enfant, ni ton frère, mais aie soin de les éveiller et qu'ils viennent aussi entendre ce
(1) Pred. volg., t. II, p. 69 et 70, 367 à 370. — Rapprochez de ces passages ce qui est dit dans un des sermons latins des Œuvres de saint Bernardin, t. III, p. 379.
qui, s'ils sont morts, les rendra vivants (1). » Cependant, avec la sagesse et l'esprit de mesure qui se joignent toujours à son zèle, ce prédicateur, si convaincu de l'excellence du sermon, est le premier à détourner certaines gens d'y venir :
Tu as un malade chez toi? — Oui. — Ne reconnaistu pas quel bien tu fais en le soignant? Ne l'abandonne pas, pour venir à la prédication. As-tu de jeunes enfants? — Oui. — Ne néglige rien de ce qui leur est nécessaire, pour venir à la prédication. As-tu un mari et des enfants pour lesquels il faut que tu conduises le ménage? — Oui. — Ne les quitte pas, pour assister à la prédication; si tu ne procurais pas à ta famille ce dont elle a besoin, je ne louerais pas ta venue, car il te faut mesurer la part faite à l'autel, cke ti conviene mistirare Valtare (2).
Il se plaît à donner des conseils pratiques sur la façon de bien entendre le sermon, de s'y tenir éveillé, attentif, de n'en perdre aucune partie, et il le fait avec une bonhomie vive, en s'aidant de comparaisons familières. Ainsi recommande-t-il à ses auditeurs de « ruminer », en s'en retournant à leur boutique ou à leur vigne, ce qu'a dit le prédicateur. « Imitez le bœuf, quand il a pâturé; il rumine, ru-
(!) Pred. volg., t. I, p. 75.
(2) Ibid.,t II, p. 42.
mine, et ce ruminement lui paraît meilleur que de pâturer. Faites de même avec la parole de Dieu, quand vous l'entendez : ruminez-la beaucoup, afin qu'elle vous paraisse encore meilleure à ruminer qu'à entendre (1). » A ses conseils, il mêle de petits tableaux satiriques : telle l'histoire d'un moine gros et stupide, « tmito grosso, di quelli grossolani, cheera una confusione tanto era grosso » ; celui-ci s'extasiait sur le sermon d'un autre Frère qui, au contraire, « disait des choses si subtiles que c'était merveille, plus subtiles que le fil de vos fillettes ». A chaque question qu'on posait au gros moine, sur la raison de son admiration, il savait seulement répéter : « Le Frère a dit les choses les plus hautes et les plus nobles que j'aie jamais entendues. » Enfin, pressé davantage : « Il a été si élevé, répondit-il, que je n'y ai rien compris. » Bernardin en concluait à la nécessité, pour le prédicateur, de parler clair : chiarozo, chiarozo, répétait-il avec insistance, alla chiarozza, de façon que l'auditeur sorte content, illuminé, et non imbarbagliato (2).
Après ces diversions piquantes, Bernardin reprend le ton grave et ému; il donne rendez-vous à ses auditeurs devant le souverain juge :
(1) Pred. volg., t. I, p. 100 à 108.
(2) Ibid., t. I, p. 59 à 61. Voir aussi t. III, p. 215.
Sachez que, le jour du jugement, je serai devantDieu, disant : « Seigneur, je préchai à ce peuple ta doctrine, et ils ont agi selon ce que j'ai prêché; c'est pourquoi, Seigneur mon Dieu, tu as dit par ton évangéliste : Si quis sermonem meiim servaverit, mortem non hahebit in œternum; quiconque gardera ma parole ne mourra pas éternellement. Donc, Seigneur, fais que ceux-ci soient sauvés... Et je serai aussi, devant Dieu, contre ceux qui ont résisté à mes prédications, et de même je dirai à Dieu : Seigneur, j'ai annoncé à ce peuple ce que tu m'as commandé; ils n'ont pas voulu m'entendre, ni suivre ma parole. Aussi, Seigneur, as-tu dit dans ton évangile : Qui non est mecum contra me est; quiconque n'est pas avec moi est contre moi. Or puisque ceux-ci ne voulurent pas être des tiens. Seigneur, que ta justice s'accomplisse (1) !
La médisance, qui est de tous les temps et de tous les pays, sévissait à Sienne, car Bernardin n'y consacre pas moins de quatre sermons de suite (2). En dépit de divisions bizarrement échafaudées sur la description du dragon dans l'Apocalypse, il s'y montre moraliste ingénieux, souple, à la fois pratique et élevé. Les divers méfaits de la langue méchante sont finement analysés^ vivement flétris. Quand l'orateur raille, ce n'est pas vaine malice, mais toujours désir de déta-
(1) Pred. volg., t. L p. 87.
(2) 6% 1", 8» et 9« sermons.
cher les âmes du péché. Le ton est varié. Des peintures de mœurs, des historiettes viennent reposer des considérations abstraites. A des morceaux plaisants, succèdent des mouvements pathétiques : telle une véhémente malédiction portée contre cette langue du détracteur, semeuse de scandales, de mensonges, de discordes et de guerre, « première cause des Guelfes et des Gibelins (1) » . Mais s'il flétrit la médisance. Bernardin ne veut pas que celui qui en est victime s'en attriste ; ne lui est-il pas plus avantageux d'être diffamé que loué ? Et il ajoute :
Il n'est qu'une chose pour laquelle je voudrais avoir de l'argent. — Que voudrais-tu en faire? Le dépenser en aumône pour marier les jeunes filles? — Non. — Pour le profit des églises? — Non. — Pour les prisonniers? — Non. — Oh! qu'en ferais-tu? — Je le donnerais tout à qui voudrait médire de moi... Eh! dis-moi, qui crois-tu qui soit plus utile à mon âme, ou quelqu'un qui me loue, ou quelqu'un qui me blâme? Rends-toi compte qu'il y a autant de différence entre l'un et l'autre, qu'entre celui qui m'entraînerait d'ici à terre, et l'autre qui me soutiendrait et m'empêcherait de tomber (2).
Le mal des factions guelfe et gibeline, la par-
(1) Pred.vol(j.,t. I, p. 159, 160.
(2) Ibid., t. I, p. 205.
zialila, tient une grande place dans les sermons de Sienne, comme du reste dans toute la prédication de Bernardin. Il rappelle lui-même comment il avait déjà parlé de ce mal enLombardie et en beaucoup d'autres lieux (1) ; il ajoute que si, en sortant de Rome, il est venu à Sienne, c'est qu'il a appris que les dissensions y avaient reparu (2). Trois sermons qui se suivent (3) ne lui suffisent pas à épuiser ce sujet; il y revient à diverses reprises dans d'autres discours (4). Le ton sur lequel il en parle est particulièrement grave, ému, tragique ; plus de place aux diversions plaisantes ; tout est sombre peinture et condamnation sévère. L'exposé qu'il fait de ces divisions fournirait à l'historien des renseignements curieux sur l'état des mœurs ; il montre à quel point l'esprit de faction avait tout envahi, jusqu'aux actes les plus ordinaires de la vie ; il montre aussi à quelle étrange férocité on en était arrivé. Parlant devant ceux mêmes qui avaient été témoins des faits, l'orateur ne devait pas les exagérer; or, voici le tableau qu'il trace des horreurs qui s'étaient produites à Sienne, depuis deux ans, c'est-à-dire depuis sa dernière prédication :
(1) Pred. volg., t. L p. 240, 253, 264.
(2) Ibid., t. IL p. 69,219.
(3) 10% 11« et 12« sermons.
(4) 16% 23^= et 42*^ sermons.
Hélas f que s'est-il fait depuis deux ans? Combien de maux ont produits ces deux partis guelfe et gibelin! Combien de femmes ont été tuées, dans leur propre cité, dans leur maison f Combien ont été éventrées, de même combien d'enfants tués pour se venger de leur père! Combien tirés du sein de leur mère, foulés aux pieds, et pris, et jetés contre le mur pour leur briser la tête; la chair de l'ennemi vendue à la boucherie, comme une autre viande; son cœur arraché du corps, pour le manger cru! Combien ont été tués par le fer et puis ont été enfouis au milieu des excréments! Ceux-ci ont été rôtis et puis mangés, ceux-là ont été précipités en bas d'une tour, d'autres jetés dans l'eau par-dessus les ponts; ici la femme a été prise et violée devant le père et le mari, et eux tués devant elle; et nul n'a eu pitié d'autrui, qu'il ne l'ait vu mort. Que vous en semble, femmes? Bien plus, j'ai entendu dire qu'il y a eu des femmes si acharnées contre les partis adverses, qu'elles ont mis la lance à la main du tout petit enfant, pour que, par le meurtre, il assouvît sa vengeance. Je sais une femme si cruelle pour une autre femme du parti contraire, qu'elle dit à un serviteur : a Une telle fuit, elle est en croupe derrière un cavalier qui l'emmène. » Et ce serviteur les poursuivit, criant avec menace au cavalier : « Pose cette femme à terre, si tu ne veux pas la mort! » Le cavalier ayant obéi, l'une des femmes tua l'autre (1).
L'orateur ajoute qu'il est loin d'avoir tout dit.
(1) Pred. voUj., t. I, p. 252, 253.
Aussi emprunte -t-il la parole de Jean dans l'Apocalypse, pour s'écrier : Vœ terrœ et mari, quia descendit diabolus ad vos. Le diable, c'est bien lui qu'il découvre et dénonce dans toutes les œuvres des partis. Il est indig^né, comme d'un horrible sacrilège, quand il voit les insignes de ces partis, gravés ou peints dans les églises elles-mêmes. « Quelquefois, ajoute-t-il, je les ai vus jusque sur la tète du Crucifié. Alors, à ce spectacle, j'ai dit : 0 Seigneur Dieu, oh! tu as le diable au-dessus de toi (1)! » Après tout acte de parti qu'il dénonce, il déclare solennellement que c'est un « péché mortel », le « péché le plus grand, le plus corrupteur, le plus pestilentiel qui existe sous la calotte des cieux » ; il ajoute que celui qui meurt en cet état est damné , qu'il va en enfer, « a casa del diavolo » . Avertissement redoutable qu'il ne se lasse pas de répéter, et qui retombe à chaque fois, comme un lourd marteau, sur la tête du parziale (2). A son avis, nulle messe ne peut-être dite , nulle prière ne doit être faite pour l'homme de parti mort sans
(1) L'émotion du prédicateur donne même à son langage une énergie et une audace que la délicatesse moderne ne me permet pas de traduire : « 0 signore Dio, oh, tu hai il diavolo sopra di te, il quale si pua dire che ti piscia in capot — Basta, basta. » (Pred. volg.,t. II, p. 15.)
(2) Passim, dans les sermons précités.
s'être repenti : ce serait pécher mortellement d'intercéder pour lui, parce que Dieu veut qu'il soit damné. « Il est aussi licite, dit-il, de prier pour son âme que de prier pour l'âme de Mahomet (1). » Et, afin de donner une forme plus saisissante, plus effrayante à son admonition, il va jusqu'à dire :
Mes concitoyens, et vous femmes, je veux que vous écoutiez une prière que je vais faire, ce matin, pour les âmes de mon père, de ma mère et de mes parents. « Seigneur Jésus-Christ, je te prie que, si mon père, ma mère ou quelqu'un de mes parents est mort tenant pour un des deux partis dont je parle, aucune messe ne vaille pour son âme, qu'aucune de mes prières ne lui soit utile. Ec encore, je te prie. Seigneur, que si l'un d'eux a tenu pour un parti jusqu'à la mort, et ne s'en est pas confessé, mille démons aient son âme, et qu'il n'y ait jamais de rédemption pour lui (2). »
Autant la parole de Bernardin est terrible quand il maudit la discorde, autant elle a de douceur quand il prêche la paix (3). Il y emploie tout un des derniers discours de la station. Écoutez-le s'écrier, avec un accent qui rappelle saint François d'Assise et dont, après plus de quatre siècles, on
(1) Pred. volg., t. II, p. 237, 238.
(2) Tbid., t. II, p. 18.
(3) Cf., sur ce sujet, un passage déjà cité des sermons latins, plus haut, p. 180.
croit encore percevoir la tendresse émue : « Oh I mes concitoyens, réconciliez-vous I (Mot à mot : réembrassez-vous, rabracciatevi insieme.) Que celui qui a reçu des injures, pardonne, pour l'amour de Dieu, et, en cela, il prouvera qu'il veut du bien à sa cité. Vous avez l'exemple de la vie du Christ; il a toujours dit : Paix. Il n'est rien qu'il ait aussi tendrement recommandé que la paix. » Un peu plus loin : « Mes concitoyens, je vous prêche la paix, je vous recommande la paix. 0 vous qui avez bonne volonté, ne vous dérobez pas, observez cette paix, pour l'amour de celui qui vous la recommande. » Puis il rappelle au chrétien que le Christ, l'Église, sa conscience, les infidèles euxmêmes, tout lui crie : Paix. « C'est pourquoi, lui répète-t-il encore, je te prie, je te conseille, je t'ordonne, de la part de Dieu, de pardonner (1). » Enfin, quand, à force d'instances, il croit avoir touché le cœur de ses auditeurs, il leur demande un signe visible de leur adhésion; il invite femmes et hommes à se rendre, en sortant du sermon, les premières à l'église Saint-Martin, en suivant le Porrione (2), les seconds à la cathédrale (3) ; par
(i) Pred. volg., t. III, p. 377, 384.
(2) Nom ancien de la rue qui conduisait de la Piazza del Campo à l'église Saint-Martin.
(3) Le texte porte Vescovado , mais l'éditeur pense que ce mot
cette démarche, les uns et les autres témoigneront solennellement qu'ils offrent la paix à tous et se réconcilient avec leurs ennemis (1). L'orateur termine par cette dernière adjuration :
Ohî mes frères et mes pères, aimez-vous les uns les autres, embrassez-vous de nouveau, et si quelque mal vous a été fait dans le passé, pour l'amour de Dieu, pardonnez les injures reçues; n'ayez plus de haine entre vous, afin que vous ne soyez pas haïs de Dieu. Aimez-vous et témoignez-le l'un à l'autre, avec vos paroles, avec votre cœur, avec vos actes, comme faisait le Christ envers ceux qui l'avaient offensé. Vous savez que, lorsqu'il était sur le bois de la croix, il montra combien, loin de les haïr, il les aimait... Qui sera assez inique et assez cruel pour refuser de pardonner pour l'amour de Dieu?... Citoyens et vous femmes, je vous prie, je vous exhorte, je vous ordonne autant que je peux, que vous ayez et que vous gardiez la paix. A vous femmes, je demande que vous m'aidiez pour l'amour de Dieu. A tous, hommes et femmes, je dis que vous m'aidiez dans la fatigue que j'ai portée, avec tant de sollicitude et d'amour, pour votre paix... Si vous êtes tous réconciliés ensemble, vous aurez la paix sur la terre et, de là, vous l'aurez dans la gloire que je prie Dieu de vous accorder par sa grâce et sa miséricorde, insœcula sœculorum. Amen. Femmes, géné-
sign'fîe, en cette circonstance, la cathédrale. Cf. Pred. volg., t. II, p. 411.
(1) Pred. volg., t. III, p. 385.
reusement par le Porrione, et vous, vaillants hommes, à la cathédrale (1)!
Aux vanités féminines, aux excès du luxe, à l'immodestie des vêtements, notre prédicateur consacre tout un sermon, où il passe en revue la toilette, de la tête aux pieds (2); le même sujet est touché accessoirement dans plusieurs autres discours. A l'entendre, les Siennoises dépassent, par le faste de leurs modes, ce qu'il a vu ailleurs (3); il leur oppose les dames romaines qui, toutes, femmes de princes ou autres, n'ont pour atour qu'une étoffe de laine blanche dont elles se recouvrent les épaules et la tête (4). Les détails dans lesquels entre le prédicateur permettraient de reconstituer par le menu le costume d'une élégante ou d'un damoiseau d'alors, n'est parfois l'embarras de savoir à quel objet s'applique telle ou telle expression (5). Ne va-t-il pas jusqu'à
(1) Pred. volg., t. III, p. 389, 390.
(2) 37« sermon.
(3) Pred. volg., t. II, p. 111.
(4) îbid., t. II, p. 90.
(5) On trouvait déjà des descriptions de ce genre dans les sermons latins rédigés par saint Bernardin et publiés dans l'édition du Père de la Haye. Il nous y dépeint la femme portant sur la tête des cheveux postiches, dorés et chargés d'une couronne d'or. Au-dessus encore, s'élève, couverte de soie et de broderies, une mitre que, dans son indignation, il appelle une vessie toute gonflée. Des peignes, des joyaux de prix achèvent d'embellir la
fixer la dimension des talons de chaussures? « Ces femmes, dit-il, prétendent que je leur ai permis de porter des mules hautes de deux doig^ts; c'est vrai; mais quelques-unes disent avoir compris deux longueurs de doigt; je n'ai pas dit cela; j'ai dit deux largeurs de doigt (1). » Avec quelle piquante vivacité il met en scène tous les manèges de la coquetterie féminine! Ici, c'est le portrait finement détaillé de la veuve qui brûle de se remarier (2); là, le tableau de jeunes femmes flirtant avec les jeunes gens, au sortir de l'église (3). Ecoutez encore ce court apologue :
As-tu jamais entendu parler d'une corneille qui s'habilla un jour avec des plumes de toutes sortes? Oh! qu'elle était belle avec des reflets de diverses couleurs ! Sais-tu ce qui est arrivé? Tous les oiseaux s'assemblèrent autour d'elle, chacun enleva la plume que
tête, et les pierres retombent sur le front. Aux tempes, des cercles d'or; aux oreilles, de riches pendants. Le front trop étroit s'est agrandi, grâce aux épilatoires. Les sourcils décrivent une courbe gracieuse que fait mieux ressortir la teinte noire qu'on leur a donnée. Les dents tombées ont été remplacées par des dents d'ivoire; les dents gâtées ont été ramenées à leur blancheur primitive. Un verre léger a enlevé le duvet que ne pouvait atteindre le rasoir, et la peau s'est adoucie sous les cosmétiques. (T. I, sermon XLIV, Contra mundanas vanitates et pompas, et sermon XLII, Contra fucatas et capillos adultérines portantes.)
(1) Pred. volg., t. I, p. 356.
(2) Ibid., t. II, p. 197 à 199.
(3) Ibid., t. III, p. 212.
la corneille lui avait empruntée, et ainsi elle resta déplumée. 0 femme qui portes tant de choses qui ne sont pas tiennes, si la laine dont tu es vêtue retournait à la brebis, la soie au ver qui l'a filée, et les cheveux que tu portes aux morts dont ils étaient les propres cheveux, et si les crins que tu emploies retournaient aux chevaux, si toutes les choses que tu as enlevées pour les appliquer à ta parure, retournaient à leur principe, ohf tu resterais bien dépouillée, tu n'aurais pas tant d'ornements et de barbouillages que tu en as, et tu ne ferais pas autant de péchés (4).
Et au sujet de ces femmes qui ne sont pas chez elles ce qu'elles se montrent dans le monde :
N'as -tu pas entendu dire que l'aubergiste vend deux sortes de vin en même temps, l'un meilleur que l'autre? Le meilleur, il le donne aux amis et à ceux qui viennent souvent; et le plus mauvais, aux sots. Ainsi fait la femme vaine. Elle vend le meilleur vin sur la place de l'évêché, dans la cathédrale, à ceux qui l'admirent; et l'autre à son sot de mari. Quand elle va à l'église, elle y va ornée, peinte, enguirlandée, comme si elle était Madonna Smiraldina, et, à la maison, elle se tient comme une péronnelle. Certes, vous devriez en rougir... C'est dans votre chambre, avec votre mari, que vous devriez faire la meilleure figure, et non sur la place de l'évêché au milieu de
(1) Pred. volg., t. III, p. 191.
tant de gens. Quelquefois^ il semble que tu veuilles te montrer dehors un lion, et à la maison une
pécore (1).
Contre Textravagance des modes ^ la satire lui paraît de mise. Il se moque des femmes qui portent sur leurs têtes, « l'une des créneaux, l'autre une citadelle, la troisième une tour détachée comme celle que je vois là », dit-il en désignant du geste la grande tour du Palais public. « Ce sont ces créneaux, ajoute-t-il, où se dressent les étendards du diable. » Les auditeurs sont-ils tentés de rire, il les contient sévèrement : « Ne riez pas, leur dit-il, car vous avez sujet de pleurer (2). » Et un autre jour, comme il s'élevait contre « ces manches si vastes qu'on pourrait en faire deux manteaux » : « Holà, s'écrie-t-il, ne souriez pas, car le diable, lui aussi, aurait de quoi sourire. Si les séraphins de Dieu ont deux ailes, les séraphins du diable en ont aussi deux; vous êtes vraiment, avec vos manches, les séraphins du diable (3). » Ce n'est pas, en effet, pour lui matière à plaisanterie : dans ces vanités, il dénonce, avec une rigueur qu'on serait tenté parfois de trouver excessive, des « péchés mor-
{{) Pred. volg., t. III, p. 206.
(2) Ibid., t. III. p. 306.
(3) Ibid., t. III, p. 207, 208.
tels (1) )) . Aussi sa raillerie tourne-t-clle vite en indignation. A la mère qui habille sa fille comme une courtisane, il crie : « N'as-tu pas honte?... Ohî si j'étais ton mari, je te donnerais une volée de coups de pied et de coups de poing dont tu te souviendrais... 0 [rate Mazica, frate Bastone(2), venez punir le péché de celles qui veulent paraître courtisanes (3). » Il revient fréquemment sur cette assimilation :
A quoi reconnaît-on où se vend le vin? A l'enseigne. De même à quoi reconnaît-on une auberge? Aussi à l'enseigne. Tu vas à la taverne pour avoir du vin, parce que tu as vu l'enseigne, et tu dis au marchand : Donne-moi du vin. N'est-ce pas ainsi? Or, si quelqu'un allait à une femme qui, dans ses vêtements et sa coiffure, porte l'enseigne d'une prostituée et lui demandait... tu m'entends, ce qu'on demande à^me prostituée, comme on demande du vin à l'aubergiste, que penses-tu qu'il en serait (4)?
Ce qui le révolte le plus dans ce luxe, c'est de voir, à côté, la misère non soulagée. A la femme qui empile dans ses coffres et dans ses armoires
(1) Pred. voîg., t. III, p. 186, 193, 204 et passim.
(2) Mot à mot : « Frère Gourdin, frère Bâton », expression habituelle à Bernardin pour personnifier les fléaux divers par lesquels Dieu punit les méchants.
(3) Pred. volg., t. III, p. 176.
(4) Ibid., t. III, p. 207. Cf. aussi p. 188 et 330.
tant de beaux vêtements, pendant que le pauvre meurt de froid, il demande : « Quel sera, crois-tu, devant Dieu, le cri de ce malheureux contre toi? Oh! si tu prêtais l'oreille^ tu entendrais : Vengeance, veng-eancel De même, si tu écoutais le cri de tes coffres, de tes armoires si remplies, tu entendrais : Miseremini mei, miseremini mei (1). » D'ailleurs, toute cette richesse n'est-elle pas faite souvent de vol, d'usure, et, comme il dit énergiquement, « de la sueur des citoyens, du sang des veuves, de la moelle des pupilles et des orphelins » ? Et il ajoute : « Qui prendrait une de ces jupes, pour la presser et la tordre, en verrait sortir le sang de créatures humaines... Ne vois-tu pas que l'hahit que tu portes sur les épaules est taché de sang (2)? »
Devant un peuple aussi commerçant. Bernardin ne pouvait pas ne pas parler du négoce et des péchés qui s'y commettent (3) ; il en énumère jusqu'à dix-huit; à ce propos, il met en scène, avec le tour vif qui lui est propre, les diverses pratiques dont usaient alors les marchands malhonnêtes : elles ressemblent fort à celles d'aujourd'hui.
(1) Pred. volg., t. III, p. 195, 196. Nous avions vu quelque chose d'analogue dans les sermons latins. Cf. plus haut, p. 175.
(2) Ibid., t. III, p. 193,194.
(3) 38^ sermon.
Voici maintenant une série de sermons sur la façon dont le mari doit aimer sa femme, et la femme son mari (1). Nul plus que cet homme de cloître ne prise la valeur et le charme d'une bonne épouse; nul n'en parle avec plus de grâce et de chaleur :
Saurais-tu me dire quelle est la plus belle et la plus utile chose qui soit dans une maison? Est-ce d'avoir beaucoup de domestiques obéissants et bien habillés ? Ce n'est pas cela. Serait-ce d'avoir de l'argenterie, des tentures de drap ou de velours? Ce n'est pas cela. Serait-ce d'avoir des enfants obéissants, sages et aimables? Non pas cela. Quoi donc? Le sais-tu? le sais-tu? C'est d'avoir une femme belle, grande, bonne, sage, honnête, douce, et qu'elle donne à son mari de petits enfants. Certes,, c'est là le plus bel ornement qui puisse être dans une maison. Sais-tu comment est cette femme? Elle est comme le soleil qui illumine le monde, et, sur la terre, rien de plus beau que le soleil. Qui le dit? L'Ecclésiastique au chap. xv. Sicut sol ornamentiim est in altissimiSj ita mulier sapiens in domo viri (2).
Il veut qu'on juge la femme, comme l'arbre, d'après ses fruits. Or, demande-t-il, peut-on voir un plus beau fruit qu'un petit enfant? N'est-ce pas le fruit de l'arbre planté dans le paradis terrestre
. (1) 49«, 20*= et 21'^ sermons.
(2) Pred. volg., t. II, p. 106, 107.
et formé des mains de Dieu même? Aussi s'indigne-t-il contre ceux qui, ne sachant pas reconnaître la beauté de ce fruit, n'ont pas égard à la femme qui le leur donne.
Il est des hommes qui sauront mieux supporter une poule, à cause de l'œuf frais qu'elle pond tous les jours, qu'ils ne supporteront leur propre femme. Si, par hasard, la poule brise un pot ou un gobelet, ils ne la battent pas, pour n'être pas privés de son fruit qui est l'œuf. 0 fous à enchaîner, vous ne savez pas supporter une parole de vos femmes qui vous font de si beaux fruits 1 car, si une femme dit une parole de plus qu'il ne convient à son mari, subitement celui-ci prend le bâton et commence à la battre ; et la poule qui glousse toute la journée sans aucun repos, tu la supportes patiemment pour avoir l'œuf qui peut-être se cassera... Des maris bourrus battent leurs femmes, quand ils ne la trouvent pas assez parée, tandis qu'ils supportent que la poule fasse ses crottes jusque sur la table... Considère donc, malheureux, considère le beau fruit de la femme, et sois patient : il ne faut pas la battre pour la moindre chose. Non!... (1).
La femme, pour notre prédicateur, est aussi celle qui gouverne la maison ; ce lui est une occasion de peindre, avec la précision réaliste d'un maître hollandais, deux petits tableaux d'intérieur : d'une
(1) Pred, volg., t. II, p. 115, 116.
part, la bonne ménagère, tenant tout en ordre, rangeant son grenier, soignant l'huile, le vin et les salaisons . répartissant ce qui est à vendre et à garder, faisant filer et tisser la toile des draps, etc. ; en opposition, l'homme qui n'a pas de femme pour tenir son ménage, et chez lequel tout est sale et en désordre; son huile se répand, et il se borne à jeter un peu de terre dessus ; son vin tourne au vinaigre :
Au lit, sais-tu comment il se couche? Il dort dans un fossé, et le drap qu'il a mis sur le lit, on ne l'enlève pas jusqu'à ce qu'il soit déchiré. De même, dans la salle où il mange, gisent par terre les cosses de melon, des os, des épluchures de salade, et toutes sortes de choses laissées sur le sol , sans être presque jamais balaj'ées. La table, sais-tu comment elle est servie? On pose tout sur la nappe qu'on n'enlève que quand elle est pourrie. Le billot est un peu nettoyé, parce que le chien le lèche et le lave. Les pots sont tous brisés. Va, regarde. Sais-tu comment vit cet homme? Il vit comme un animal. Je t'assure qu'on ne peut jamais bien vivre en vivant seul. Femmes, saluez (1)!
Bernardin pénètre bien plus avant dans son sujet, si avant que je serais embarrassé de le suivre. Il aborde les cas de conscience les plus intimes et les plus délicats de la vie matrimo-
(1) Pred. vohj., t. II, p. 118, 119.
niale, avec une liberté qui effaroucherait fort aujourd'hui. Ce n'est certes pas, chez le saint et pur religieux, recherche indiscrète des questions scabreuses ; c'est uniquement sollicitude apostolique des âmes qu'il voit en péril. « Sur mille mariages, dit-il, je crois qu'il y en a neuf cent quatre-vingt-dix qui sont mariages du diable (1). » Aussi ne se lasse-t-il pas de répéter : Malheur au prédicateur qui n'instruirait pas les ignorants et n'avertirait pas les coupables ! A plusieurs reprises, il presse les mères d'amener à cette prédication leurs filles, non seulement celles qui sont mariées, mais celles qui sont à marier (2). Il voudrait aussi, en cette circonstance, avoir, au pied de sa chaire, tous les confesseurs de la ville, et il demande qu'on leur réserve un banc. Que plusieurs de ses auditeurs feignent d'être choqués et lui cherchent querelle à ce propos, il s'y attend, mais ne s'en trouble pas, sûr qu'il est de faire son devoir (3). « Sais-tu pourquoi, demande-t-il, je te parle de ces choses? C'est pour ton bien. Tu dis peut-être : Oh 1 tes paroles m'apportent une puanteur qui me pénètre jusqu'à la cervelle. — Je te ré-
(1^ Pred. volg., t. II, p. 95.
(2) Ibid., t. II, p. 85, 95, 444
(3) Ibid., t. II, p. 101.
ponds qu'à moi cela ne me paraît pas une puanteur, mais la meilleure odeur du monde (1) » Il prescrit donc à son auditoire de l'écouter avec confiance et sans se scandaliser, senza scandalo e cou fede (2). Il promet d'ailleurs de parler avec discrétion. « Avezvous jamais vu, dit-il, le coq, quand il entre dans la fiente ? Il y entre tout propre, en relevant ses ailes pour ne pas se salir et pour pouvoir s'envoler sur son perchoir. Ainsi ferai-je (3). »
Il est un autre sermon où cette hardiesse de langage apostolique étonnerait plus encore un auditoire moderne, c'est celui qui est consacré tout entier à combattre le vice infâme qui jadis avait attiré le feu divin sur Sodome (4). D'après les témoignages contemporains, l'Italie en était alors infestée (5) ; les magistrats étaient obligés d'édicter des mesures spéciales pour \e réprimer, tandis qu'un écrivain, tristement fameux, en faveur auprès des princes et des humanistes, Beccadelli, dit le Panormita, en faisait l'apologie dans un de ses livres. Gela explique que Bernardin ait cru néces-
(1) Pred. volfj.,i. II, p. 136.
(2) Ibid., t. II, p. 132.
(3) Ibid., t. II, p. 95.
(4) 39"= sermon.
(5) Cf. les sources indiquées dans VHistoire des Papes, de Pas- TOR, trad. F. Raynaud, t. I, p. 32, 33.
saire de porter le fer rouge de sa parole dans cet ulcère. Alors surtout, il désire un nombreux auditoire. « Je voudrais, dit-il en commençant ce sermon, qu'il m'en coûtât une demi-livre de sang et que ce fût aujourd'hui dimanche, pour qu'il y eût plus de monde à m'entendre (1). »
Parfois, c'est l'événement du jour qui détermine le choix de son sujet. Des élections ou l'installation de nouveaux fonctionnaires le conduisent à exposer les devoirs de la vie publique, ceux des citoyens comme ceux des magistrats (2). La fête de la Nativité lui est une occasion de reparler de la Vierge (3). Avec quelle joie il la saisit ! « 0 vous hommes, et vous aussi femmes, s'écrie-t-il, prenons-en ce matin tout notre saoul, pigliamone stamane una corpacciata. » Gela ne lui suffît pas ; au cours de l'octave, il revient encore à Marie et célèbre son Annonciation : « 0 femmes, dit-il, apprêtez-vous à être attentives; si les pierres pouvaient et savaient, elles voudraient entendre. » Le lendemain, toujours à propos du même mystère, il aborde ce qu'il appelle una gentilissimamateria (4); il expose comment la Vierge, au moment de la
(1) Pred. volg.y t. III, p. 253.
(2) 17<= 6125"= sermons.
- (3) 24"= sermon.
(4) Pred. volg., t. II, p. 430.
salutation angélique, n'était pas seule, mais avait autour d'elle douze nobles demoiselles : ces demoiselles sont les personnifications des vertus de Marie (1). Le public du Moyen âge goûtait fort les allégories de ce genre ; certains prédicateurs en développaient souvent de moins gracieuses et d'une subtilité plus bizarre.
Ces sermons, de sujets si variés, sont tous comme échauffés par une même flamme. Cette flamme, c'est le zèle de l'apôtre, son amour ardent et inquiet des âmes. A-t-il quelque indice que ses exhortations sont entendues, il en est tout heureux; son cœur et son corps même en sont revivifiés : « Je vous assure, dit-il un jour où il constatait les bonnes dispositions du peuple, que j'ai engraissé, depuis que je suis arrivé dans cette ville. » Sent-il, au contraire, dès résistances, il en souftre et s'alarme des colères divines dont il voit la menace peser sur ses auditeurs. A chaque
(1) Bernardin aimait particulièrement cette allégorie des demoiselles, compagnes de la Vierge ; elle est reproduite, avec des variantes, dans plusieurs de ses discours latins (Sancii Bernardini opéra, t. II, p. 319, et t. III, p. 288), et aussi dans le manuscrit inédit d'autres Prediche volgari, prononcées par lui à Florence et conservées dans la Bibliothèque de cette ville. Cette allégorie avait, du reste, cours dans la prédication du temps, et on la retrouve, plus ou moins modifiée, dans les sermons de Gerson et. dans ceux de Maillard.
instant, il les avertit du péril et trouve, pour le faire, quelques-uns de ces accents de prophète par lesquels, un demi-siècle plus tard, Savonarole terrifiera Florence. Cueillons au hasard dans divers sermons :
Vous êtes en meilleure situation qu'aucune autre cité. Hélas! j'ai grand'peur que, sous tant de biens, il ne couve quelque chose qui m'épouvante. Vous avez beaucoup de richesses, vous avez la paix partout, vous avez l'abondance de toutes choses, vous êtes bien vus de chacun (1)!... Où peut-il être plus doux d'habiter qu'en Italie?... Prenez garde que Dieu ne dise : Je vous ai donné la paix, et vous n'avez pas su le reconnaître; aussi je vous donnerai la guerre. Je vous ai donné les richesses, et je vous donnerai le dénuement. Je vous ai donné la famille, et je vous donnerai la mortalité (2)... Si vous dites qu'il ne vous manque rien, je vous répondrai qu'il ne vous manque qu'une chose; savez-vous laquelle? Il ne vous manque que la colère de Dieu (3)... Prends garde, prends garde, cité de Sienne, qu'on ne dise de toi ce que Dieu a dit de Jérusalem : Vidit civitatem a longé : flevit super illam et dixit : Si tu cognovisses tempus visitationis tuœ^ etc.. 0 Sienne, tu es belle, oui; mais non autant que le fut Jérusalem! Tu as la paix, oui, mais non si pleine que l'avait Jéru-
(1) Pred. volg., t. I, p. 132.
(2) Ibid.,t. I, p. 275,276.
(3) Ibid., t. m, p. 127.
salem! Et je te dis : Prends garde, prends garde, car, comme le péché de ce peuple a ému la colère de Dieu, ainsi je te dis de prendre garde que tes péchés n'émeuvent la colère de Dieu. Il observe, observe; quand il aura observé et observé, tiens pour certain qu'il fera comme à Jérusalem, où il ne resta plus debout une pierre de ses édifices, et où tout fut exterminé (1).
Ailleurs, Bernardin parle de ce prédicateur qui, lui aussi, sait réunir à ses sermons des foules de trente et quarante mille personnes. « Savez-vous comment il s'appelle? demande-t-il. Il s'appelle frate Bastone (2). Oh! c'est là un très grand prédicateur. J'ai bien peur qu'il ne vienne vous prêcher (3). » L'orateur compare encore l'ange des colères divines à un faucheur :
Sais-tu comment fait celui qui fauche le foin? Il prend la faux en main, et il la bat, la bat, la bat. Hélas! hélas! Sienne! Quand celui qui fauche aiguise sa faux, prends garde à toi, je te le dis. Car quand il a fauché un morceau de pré, il aiguise sa faux de nouveau, et regarde autour, de toutes parts, où il y a à faucher. Il regarde au levant, au couchant, au midi et au nord. Considère qu'il a déjà fauché partout,
(1) Pred. volg., t. I, p. 131.
(2) J'ai déjà eu occasion de noter que Bernardin se plaisait à personnifier ainsi les fléaux par lesquels Dieu châtiait les hommes.
(3) Pred. volg., t. III, p. 84, 85.
excepté ici. C'est pourquoi je te dis : Prends garde, prends garde, prends bien garde, Sienne (1).
Plus loin, il reprend cette même métaphore :
Le faucheur pose la faux appuyée à terre, tient le manche en main, et, pendant qu'il est ainsi, il se demande : Où dois-je d'abord mettre la faux? Et il reste ainsi en suspens. Puis, après avoir délibéré en luimême, il élève la faux et lui fait faire un cercle. Ainsi a fait l'ange. Il s'est arrêté à réfléchir : Où veux-je moissonner? S'il met la main sur vous, Siennois, malheur, malheur, malheur à vous (2) 1
Aussi adjure-t-il ses compatriotes de ne pas attendre que cette terrible moisson ait commencé : « 0 cité de Sienne, ô mes concitoyens, ô femmes, ô mes petits enfants , n'attendez pas , n'attendez pas! Convertissez-vous à Dieu... N'attendez pas que la faux atteigne la terre (3) 1 » Ce cri de tendresse anxieuse se mêle à tous ses avertissements, à toutes ses menaces ; c'est vraiment la note propre de Bernardin :
Je ne dois pas rester ici : je partirai, et quand je partirai, j'irai me lamentant, comme font les Allemands. L'inquiétude que j'éprouve pour vous et l'amour que
(1) Pred. vol(j., t. I, p. 317.
(2) Ibid., t. I, p. 323.
(3) Ibid., t. I, p. 331.
je vous porte me feront toujours tendre les oreilles quand j'entendrai parler de Sienne. Je m'en vais, le cœur tout gros de soupirs et de douleurs, par la peur qu'il ne vous arrive malheur (1).
Et encore :
Hélas 1 à qui est-ce que je parle? Je parle à mes Siennois. Oh! si vous pouvez voir mon cœur, je vous parle si tendrement et avec tant d'amour, qu'en le voyant vous me croirez (2)... Oh! mes concitoyens, je suis vraiment des vôtres et je vous parle avec grande affection. Hélas! j'ai peur de votre ruine (3).
Parfois, la menace se précise et prend une forme qui est caractéristique de ce temps : l'orateur désigne celui qu'il entrevoit comme l'instrument, peut-être prochain, des vengeances divines : c'est le condottiere. L'Italie était alors en proie à des bandes de soldats de toutes nations, dont les chefs, souvent habiles, toujours sans scrupules, se louaient au plus offrant, combattaient, un jour pour un État, le lendemain pour un autre, ou faisaient, pour leur propre compte, le brigandage en grand. Les tyrans avaient trouvé en eux des instruments appropriés à leur ambition sournoise, et il ne pouvait leur déplaire que leurs
(1) Pred. volg., t. III, p. 84.
(2) Ibid., t. I, p. 85.
(3) Ibid., t. III, p. 94.
sujets amollis se déchargeassent sur des mercenaires du métier des armes. Le condottiere ménageait quelquefois, par camaraderie, l'autre condottiere que son marché l'obligeait à combattre; il ne ménageait jamais les populations, et, partout où il passait, il ne laissait que dévastation et massacre. Sienne savait par expérience ce qu'il en était, et naguère elle avait payé des sommes considérables pour éloigner de son territoire ces terribles visiteurs. Elle devait donc comprendre de quel péril la menaçait Bernardin, quand il s'écriait : « 0 cité de Sienne, prends garde à présent, je te le dis, parce que Dieu, lorsqu'il ne voudra plus attendre ta conversion, dira à l'un des exécuteurs de ses hautes œuvres : Capitaine d'hommes d'armes, mets la main sur cette ville, dépouille-la (1). » Il s'étendait en de longs développements où il comparait les soldats des condottieri aux sauterelles dont parle l'Apocalypse (2) . Il les montrait ravageant tout, mettant les villes à sac, faisant boucherie des individus de tout sexe et de tout âge, violant les femmes, incendiant les maisons, dégradant les œuvres d'art, brisant les métiers, coupant les vignes, emmenant les bes-
(1) Pred. volg., t. IJI, p. 143.
(2) 33», 34« et 36e sermons.
tiaux, brûlant le butin qu'ils ne peuvent emporter. Est-ce que, demandait-il, ces choses ne sont pas arrivées (1)? Il en appelait à ceux dont les souvenirs remontaient à vingt ou quarante ans en arrière (2). « N'avez-vous donc jamais entendu parler de messer Giovanni Acuto et de ses Anglais? N'est-il personne qui s'en souvienne? Ils savaient châtier, ceux-là, eh (3)? » Cet Acuto, de son vrai nom John Hawkwood, Anglais de naissance, avait été, à la fin du siècle précédent, l'un des plus fameux et des plus farouches condottieri de l'Italie. A la prise d'une ville, deux de ses officiers se disputant une religieuse : « Prenezen une moitié chacun », leur disait-il, et, de sa main, il la coupait en deux. Comme des Frères mineurs le saluaient, suivant leur habitude, par ces mots : « Monseigneur, Dieu vous donne la paix ! » il leur répondait : « Dieu vous enlève vos aumônes! Youlez-vous que Dieu me fasse mourir de faim? Je vis de la guerre, comme vous vivez d'aumônes. » Le portrait de ce condottiere est peint à cheval dans la cathédrale de Florence. Ce n'est pas toutefois sur ces sombres prophé-
(1) Pred. volg., t. III, p. 65, 66, 104.
(2) Ibid., i. III, p. 181.
(3) Ibid., t. III. p. 166.
ties que Bernardin termine sa station et se sépare des Siennois. Dans son dernier sermon le ton se radoucit : c'est l'adieu attendri d'un père à ses enfants. « Peut-être, leur dit-il, est-ce la dernière fois que je vous prêche, et ne vous reverrai-je jamais. » A ceux qu'il appelle « dilettïssimi figliuoli », il adresse ses recommandations suprêmes : les unes regardent Dieu, les autres le prochain, et les dernières lui-même. La simplicité de l'accent révèle, mieux que toutes les phrases, la vérité de l'émotion. Finissant par ce qui le regarde, il confesse humblement sa faiblesse, ses défauts, mais confirme avec autorité l'enseignement qu'il a donné au nom de Dieu. « Si quelqu'un, déclare-t-il, venait, derrière moi, me contredire, sachez qu'il aurait le diable sur son dos et égarerait ceux qui le croiraient. » Il remercie les magistrats et les citoyens de lui avoir témoigné plus d'affection qu'il n'en méritait. Les reverra-t-il jamais? Il en doute, car il pense partir pour de lointains pays. A tous, il demande de prier pour lui, afin qu'il fasse la volonté du Père céleste et qu'il continue d'enseigner les peuples à la plus grande gloire de Dieu. Puis, donnant sa bénédiction à la foule qui se presse plus nombreuse que jamais sur la Piazza del Campo : « Je vous laisse, dit-il, avec la paix
de Notre-Seigneur, et priez Dieu pour moi! » N'est-il pas vrai qu'après avoir ainsi feuilleté ces Preiliche volgari, on a de la prédication de Bernardin une idée que n'en donnaient pas les sermons latins, publiés par le Père de la Haye? Sans doute, une sténographie, si habile qu'elle soit, ne peut pas être une résurrection de la parole de l'orateur. Il y a dans cette parole quelque chose qui ne lui survit pas. C'est le secret de la déception que cause trop souvent la lecture d'un discours. Ainsi en doit-il être surtout d'une parole populaire, tout appliquée à l'effet du moment, s'inspirant des circonstances, en communion avec l'auditoire. Là, que de choses qui agissaient peut-être plus encore que les idées exprimées : l'accent, le geste, la mimique, le cadre, l'émotion de l'orateur et celle du public, le souffle qui passait de l'un à l'autre, sans compter — ce que notre prédicateur possédait au plus haut degré — le prestige et le rayonnement de la sainteté 1 Mais si la reconstitution complète de l'éloquence de Bernardin est impossible, l'étonnant travail du pauvre tondeur de drap de Sienne n'en est pas moins une véritable révélation; il nous permet de mieux comprendre, et l'effet que cette éloquence a produit, et l'éloge qu'en faisaient tous les contemporains.
Bien plus, il jette une vive lumière sur toute la prédication du Moyen âge, et apporte ainsi une précieuse contribution à l'un des plus importants chapitres de l'histoire de la chaire chrétienne et de la société médiévale (1).
(1) L'intérêt des Prediche volgari de Sienne conduit à se demander s'il n'y aurait pas encore plus à faire, dans cet ordre d'idées. J'ai déjà dit que les bibliothèques d'Italie possèdent d'autres manuscrits de sermons de saint Bernardin, recueillis en langue vulgaire, par des auditeurs. Plusieurs ne sont que des résumés incomplets et secs qui peuvent être négligés. Mais n'y en a-t-il aucun qui se rapproche du manuscrit de Benedetto? Le plus curieux, à ce point de vue, paraît être un manuscrit contenant des sermons prononcés dans l'église Santa Croce, à Florence, en 1424, et écrits, nous assure-t-on, dalla viva voce, par un Florentin. Ce manuscrit est à la Bibliothèque de Florence; on en trouve également un, sur le même sujet, aux archives de Sienne. Quelques courts extraits du manuscrit de Florence, qui ont le tour et la grâce des sermons de Sienne, ont été publiés, en 1871, sous ce titre : Del Torre Moglie, Massime di San Bernardino da Siena, Ricordo di Nozze. Le professeur Orazio Bacci avait songé, croyons-nous, à publier ce manuscrit en entier; jusqu'à présent, il n'a pas donné suite à son projet. — Des recherches analogues pourraient être faites, avec intérêt, pour les autres prédicateurs italiens du temps qui s'étaient tous proposé Bernardin pour modèle. On n'a généralement publié de leurs sermons que des résumés latins plus ou moins desséchés. Il y aurait Heu d'exhumer des bibliothèques d'Italie les comptes rendus en langue vulgaire, faits par les auditeurs. Ces comptes rendus existent. Ainsi le Frère Marcellino da Civezza, auteur de la Storia universale délie Missioni francescane, a trouvé, dans la Bibliothèque de Florence, un manuscrit contenant six sermons dont il a publié cinq, un du Bienheureux Bernardin de Feltre, les quatre autres de Michèle da Milano, sous ce titre : Cinque prediche a Monache, in lingua volgare, di due celebri Francescani del secolo XV. Prato, 1881. Ces discours ne sont pas sans quelque analogie avec ceux de Bernardin.