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CHAPITRE III

l'épreuve (1427-1433)

I. Bernardin est accusé d'hérésie à l'occasion de sa dévotion au nom de Jésus. Accueil sévère de Martin V. Calme de l'accusé. Jean de Capistran accourt à son secours. Débat devant le Pape. Victoire de Bernardin. Il prêche à Rome. L'opinion, naguère troublée, lui revient. Il refuse l'évêché de Sienne. — II. Nouvelle prédication à Sienne et en d'autres contrées. Bernardin tient tête à Philippe-Marie Visconti. Il détourne Sienne de la guerre. Son humilité dans le succès. — III. Les adversaires de Bernardin n'ont pas désarmé. Ils reprennent leurs accusations, à l'avènement d'Eugène IV. Poursuites entamées à Rome, à l'insu du Pape. Celui-ci, averti, annule les poursuites et fait l'éloge de Bernardin. — IV. Propagation de la dévotion au nom de Jésus, du vivant de Bernardin et après sa mort. Il apparaît comme l'initiateur de cette dévotion. — V. Bernardin est en rapport avec Sigismond. Il accompagne ce prince à Rome, lors de son couronnement.

En même temps que s'était répandue, sous J'impulsion de Bernardin, la dévotion au nom de Jésus, les formes nouvelles de cette dévotion, notamment l'ostension et la vénération des tablettes sur lesquelles étaient peintes les lettres du nom sacré,

avaient inquiété quelques esprits. Cette pratique leur paraissait tendre à la superstition ou même à l'idolâtrie; il était à craindre, selon eux, que le peuple ne vît dans la tablette une sorte d'amulette, et n'apportât son adoration à l'objet lui-même (1). Bernardin s'était gardé, quant à lui, de toute erreur de ce genre et avait eu soin d'en préserver ses auditeurs. « De même, disait-il, que vous adorez Jésus dans sa chair, de même vous devez adorer le nom de Jésus : je ne dis pas la sculpture ou la couleur, mais en quelque sorte la saveur; non le signe, mais ce qui est signifié; car le nom de Jésus signifie pour vous le Sauveur, le Rédempteur et le Fils de Dieu (2). » De telles déclarations, si formelles qu'elles fussent, n'avaient pas cependant désarmé les critiques. Peut-être, d'ailleurs, quelques-uns des Frères mineurs qui s'étaient empressés d'imiter Bernardin n'avaient-ils pas observé la même mesure; on racontait que, sous leur conduite, des processions avaient eu lieu où les tablettes avaient le pas sur le crucifix.

(1) Saint Antonin, rapportant les faits, quelques années plus tard, écrivait ; « Hoc elsi simplicibus videretur devotionem afferre, sapientes arbiirabantur idolatriam vel saltem ad super stitionem tendere. »

(2) Ce fragment est rapporté par un des biographes du saint, Amédée de Venise.

Parmi les plus empresses à soulever et à répandre ces critiques, étaient les partisans de Manfrède, ce Frère prêcheur dont Bernardin avait combattu les doctrines sur l'Antéchrist. C'était leur façon de venger leur maître. Ils étaient parvenus à faire partager leur manière de voir par un certain nombre de Dominicains. On a tort, sans doute, d'exagérer l'antagonisme qui a pu exister parfois entre les deux grands Ordres mendiants. Ni l'un ni l'autre n'oubliait le baiser fraternel qu'avaient échangé autrefois saint Dominique et saint François, et dont Fra Angelico a laissé une si touchante représentation aux murs du cloître de San Marco. L'amitié fidèle qui unissait saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin, l'accueil de saint Vincent Ferrier vieillissant, au jeune saint Bernardin dont il prédisait et saluait la gloire future, n'étaient-ils pas comme la continuation de ce baiser? Toutefois, force est de reconnaître que, chez les âmes moins hautes et moins saintes, la diversité légitime, la salutaire émulation qui existaient entre les deux Ordres, dégénéraient parfois en rivalité un peu jalouse. Dans les grandes batailles théologiques qui passionnaient le Moyen âge, quand les Mineurs étaient d'un côté, il n'était pas rare que les Prêcheurs fussent

lie l'autre, et réciproquement. Ainsi était-il arrivé, au commencement du quatorzième siècle, dans cette controverse sur la pauvreté du Christ et des Apôtres qui avait tant troublé les esprits et divisé jusqu'aux papes; ainsi, à la lin de ce même siècle, sur l'Immaculée Conception de ia Vierge, défendue par les Franciscains, contestée par les Dominicains; ainsi en sera-t-il encore, dans la seconde moitié du quinzième siècle, sur la question, singulièrement subtile et au moins oiseuse, de savoir si le sang répandu par Jésus-Christ, au temps de sa passion, continuait, une fois séparé du corps, à faire partie de la divinité et à mériter par suite l'adoration : dispute acharnée que le Pape ne pourra apaiser qu'en défendant à chaque partie de qualifier d'hérésie l'opinion contraire. Il n'est donc pas surprenant que, dans la controverse soulevée sur le nom de Jésus, les Dominicains fussent portés à contredire les Franciscains, non sans doute qu'ils blâmassent en elle-même la dévotion à ce nom sacré; c'eût été manquer à l'une des traditions de leur Ordre qui, au treizième siècle, avait précisément reçu mission de prêcher cette dévotion (1) ; mais ils croyaient que Bernardin et les siens y

(1) Le R. P. Ghapotin, La guerre de Cent ans, Jeanne d'Arc et len Dominicains, p. 167.

mêlaient des pratiques dangereuses et hétérodoxes.

La même opinion était soutenue par un savant et alors célèbre religieux de l'Ordre des Ermites de Saint-Augustin, André Biglio. Celui-ci n'était pas suspect de vouloir venger Manfrède, car il avait publié contre lui une Admonitio, Ce fut donc par d'autres motifs qu'il fit paraître un écrit intitulé : De institutis, discipulis ac doctrinâ fratris Bernardini, Ord. Minorum; il y rendait hommage à la vertu et à l'éloquence de Bernardin, mais blâmait son mode de prédication et l'accusait, lui et ses disciples, d'être des « semeurs de scandale et de superstition (1) ».

Cette polémique ne suffisait pas aux ressentiments des partisans de Manfrède. Ils prétendirent recueillir, dans les discours de Bernardin, des propositions contraires à la foi, rassemblèrent, sur sa

(1) MuRATORi mentionne celte publication, sans en préciser la date. {Rerum Italicarum scriptores prœcipui, t. XIX, p. 4.) Biglio, qui est devenu, dans la suite, provincial des Augustins, à Sienne, et qui est mort dans cette ville, en 1435, ne paraît pas avoir conservé ses préventions contre Bernardin. En effet, dans les manuscrits de la Bibliothèque communale de Sienne, on trouve une lettre de lui à Bernardin, où il le loue beaucoup de ses prédications aux Siennois et lui témoigne une grande vénération; il termine en l'assurant qu'il ne tient à rien plus qu'à son estime. (Notizie su S. Bernardino, par F. Donati, dans le Bulletino senese di Storia patria, 1894, p. 57.)

conduite, des témoignages plus ou moins sincères, et formèrent ainsi tout un acte d'accusation qu'ils adressèrent au Pape. Celui-ci, habilement circonvenu, jugea les faits graves, prit les plaintes en considération, et, sans s'informer davantage, cita brusquement Bernardin devant lui.

Le cardinal Otto Colonna, qui avait été proclamé pape, le 8 novembre 1417, à Constance, sous le nom de Martin V, et dont l'élection avait été saluée avec joie, par toute la chrétienté, comme la fm du schisme, était un Romain de vieille race, d'une grande dignité de caractère, politique prudent et énergique, de mœurs pures, d'une science étendue. Trouvant, à son avènement, les deux royautés temporelle et spirituelle du Saint-Siège également ébranlées, il s'était attaché tout d'abord à les raffermir. Il déployait de rares qualités de gouvernement et de diplomatie, pour réprimer l'anarchie et les usurpations qui avaient envahi les États de l'Eglise, et pour défendre la primauté pontificale contre les prétentions du concile ou des princes. Absorbé par cette double lutte, au point de négliger la réforme ecclésiastique, si nécessaire et tant demandée, il n'avait pas eu jusqu'alors occasion de connaître l'humble Franciscain, tout occupé de ses prédications : cela même explique

comment il put d'abord se laisser prévenir contre lui par ses adversaires.

Au reçu de la citation du Pape, Bernardin, prompt à l'obéissance, interrompt ses prédications et se met en route. Beaucoup d'habitants de Viterbe veulent l'accompagner, pour rendre hommage à sa doctrine (1). Arrivé à Rome, il se prosterne aux pieds du Pontife. Celui-ci lui fait un accueil sévère, lui déclare que, si les choses sont telles qu'on les lui a rapportées , il mérite le châtiment réservé aux ecclésiastiques téméraires et aux fauteurs d'hérésie; il lui interdit de remonter en chaire, d'exposer ses tablettes et de quitter la ville, jusqu'à ce qu'une enquête sérieuse ait fait pleine lumière sur sa conduite. Ses écrits et ses sermons sont déférés à l'examen d'une commission composée principalement de Frères prêcheurs et d'Ermites de Saint- Augustin. Enfin on fixe la date d'une réunion solennelle où doivent être mis en présence les accusateurs et l'accusé.

Ainsi traité en suspect, Bernardin voit l'opinion s'éloigner de lui. Dans les rues de Rome, on le montre au doigt comme « l'hérétique ». Ses adversaires portent partout la tête haute et croient tenir

(1) « ... frequentissimo, oh reverentiam doctrinœ, populo insequente. » (Wadding.)

la victoire. Dans plusieurs villes, des confesseurs refusent l'absolution à ceux qui ont dans leurs maisons, des tablettes avec les lettres du nom de Jésus. Quand les Frères mineurs sortent pour faire leur quête babituelle, la populace leur crie : « Foras Jesut Dehors Jésus! » Le soulèvement gagne ceux-là mêmes qui se sont dits jusqu'alors dévoués à Bernardin. Quant aux amis demeurés fidèles, ils sont désolés, désorientés, effrayés. De ce nombre est, à Florence, le célèbre Ambrogio Traversari : consulté par un Frère mineur, disciple de notre saint, Albert de Sarziano, qui songeait à venir prêcher à Florence pour apaiser et ramener les esprits, Traversari ne l'y encourage pas; il lui laisse voir combien, dans l'état de l'opinion, la tâche serait difficile; triste et inquiet, il a besoin, pour se raffermir, de se rappeler que les apôtres ont rencontré de semblables contradictions (1).

Le moins troublé de tous est Bernardin. Pas une parole de colère, d'animosité, d'impatience ne lui échappe contre ses accusateurs. A ceux qui s'étonnent de son calme : « Laissez faire Dieu » , répond-il. Il ajoute, du reste, « que ces persécutions

(1) Ambrosii Traversarii Epistolœ et Orationes (Florence, 1759), lib. II, 40. La lettre à laquelle je fais allusion n'est pas datée.

lui sont très utiles, et que, sans elles, son âme eût été certainement en grand péril ». Un jour qu'on le voyait, après avoir reçu des injures, entrer dans sa cellule pour travailler , ses amis lui disent : « Comment pouvez-vous, mon Père, vous appliquer maintenant à des études qui exigent la tranquillité de l'esprit? — Chaque fois, répond-il, que j'entre dans ma cellule, toutes les injures, tous les outrages restent à la porte; aucun n'ose entrer avec moi, de telle sorte qu'ils ne peuvent m'apporter d'entrave ni d'ennui. » C'est bien le même homme qui dira, quelques mois plus tard, du haut de la chaire, aux Siennois : « Depuis environ vingt-cinq ans que j'ai revêtu cet habit, je le dis, il n'est pas un de ceux qui m'ont causé quelque déplaisir à qui je n'eusse volontiers baisé les pieds, et même plus encore (1). »

Cependant, les Mineurs de l'Observance sont fort émus du danger couru par leur plus illustre frère, et plusieurs se rendent à Rome pour l'assister. Au nombre de ces auxiliaires est Jean de Capistran, qui doit, lui aussi, après une vie de prédications retentissantes , être canonisé. Bien qu'ayant seulement cinq ans de moins que Ber-

(1) Le Prediche volgari, édite da Luciano Banchi, t. III, p. 11.

nardin , il se disait son disciple et avait étudié la théologie sous sa direction : il n'était entré dans le cloître qu'en 1417, après avoir passé par le monde. Il prêchait à Naples, quand lui arrive la nouvelle des accusations portées contre son maître. Avec l'ardeur chevaleresque de sa nature, il quitte tout pour voler à son secours, court à Aquila prendre ses papiers et ses livres, fait peindre sur une tablette, en beaux caractères et au milieu de rayons d'or, les lettres du nom de Jésus, et, ainsi armé, se dirige en hâte vers Rome. Il y fait son entrée, suivi d'un certain nombre d'amis, le matin même du jour indiqué pour la réunion contradictoire. A la porte de la ville, ignorant probablement la défense du Pape, il fait élever la tablette sur une pique comme un étendard, puis s'avance à travers les rues, au milieu d'une foule qui grossit d'instant en instant et qui, entraînée par son attitude, chante avec lui les louanges du nom divin. On eût dit le cortège d'un messager de victoire. Il arrive ainsi jusqu'au Vatican. Le Pape, ému de ce grand concours de peuple et des sentiments qui l'animent , n'ose pas faire procéder, le jour même, à la discussion annoncée; il la renvoie à une date ultérieure, mais en donnant à Jean de Capistran l'assurance

qu'il pourra prendre la parole pour Bernardin. Enfin, au jour fixé, le débat s'engage dans la basilique de Saint-Pierre , devant le Souverain Pontife. Plusieurs des accusateurs, généralement de l'Ordre des Dominicains, prennent la parole. Leur attaque est subtile et passionnée (1). Bernardin et Jean de Capistran répondent. Malheureusement, rien n'a été conservé de ces discours. Le succès de la défense est complet. Le Pape, jusqu'alors si prévenu, reconnaît que rien ne prête à critique dans les paroles ou les écrits de l'accusé, et il lui paraît que la dénonciation a pu être inspirée par de méchants motifs. Le lendemain, il fait venir Bernardin, le comble de ses bénédictions, lui rend entière liberté de porter partout la parole de Dieu, de montrer aux peuples le « très doux nom de Jésus », et l'invite, pour commencer, à prêcher dans la basilique vaticane. Il ordonne en outre, afin de rendre la réparation plus éclatante, que des prières solennelles et une grande procession aient lieu, avec le concours de tout le clergé, en l'honneur du nom de Jésus, dont les lettres sont dès lors partout

{{) « Adversarii et œmuli sui, maximâ cum pompa et impUcatis syllogismis, in eum sanctum virum impetum effrœriatum fecere. 0 Deus immortalis, qualis fuit morsus eorum! » (BERNAUiBus.)

inscrites sur les portes des églises et des maisons (1).

Pendant quatre-vingts jours de suite. Bernardin prêche à Rome, soit à Saint-Pierre, soit dans d'autres églises, et lui-même a évalué à cent quatorze le nombre des sermons prononcés par lui dans cette ville (2). Le Pape et les cardinaux y assistent à plusieurs reprises. Une fois le public habitué au genre de l'orateur, à sa vivacité familière, le succès est éclatant. « Tous, dit iEneas Sylvius, le trouvent grand et admirable (3). » A sa parole, les haines font place

(i) Un érudit siennois, M. F. Donati, dans une notice publiée par le BuUeiino senese di sloria patria, 1894, paraît croire que le Pape, tout en donnant gain de cause à Bernardin sur la doctrine de la dévotion au nom de Jésus, lui aurait interdit l'ostension des tablettes. Les arguments apportés par M. Donati ne me semblent pas probants; ils ne peuvent ébranler l'autorité des anciens récits parlant d'un triomphe complet. D'ailleurs, le langage et la conduite ultérieurs de Bernardin, les honneurs que l'on a continué à rendre aux tablettes et qui ont persisté pendant des siècles, prouvent bien que celles-ci n'avaient pas été interdites. La vérité est qu'il paraît bien y avoir eu, sur le moment, chez certains esprits, une équivoque volontaire ou non sur la décision du Pape. Les adversaires de Bernardin étaient bien aises de se persuader que telle de ses pratiques avait été blâmée. Peut-être y avait-il là une confusion entre la première décision du Pontife à l'arrivée de Bernardin, décision d'avant faire droit en quelque sorte, qui lui interdisait en efïet l'ostension des tablettes, et la décision définitive, rendue après débat, qui paraît lui avoir été pleinement favorable.

(2) Le Prediche volgari, édite da L. Banchi, t. II, p. 420.

(3) « Magnus et mirabilis apud omnes habebatur. »

à la charité (1). Ainsi qu'il avait fait à Pérouse, il s'attaque aux usages barbares nés des discordes intestines : en vertu d'un de ces usages, un homme d'un parti avait-il tué quelqu'un du parti contraire, il faisait placer des barreaux de fer devant sa porte; dès lors, la justice n'avait aucune prise sur lui, tant qu'il ne sortait pas de sa maison; mais les amis du mort pouvaient l'y attaquer à main armée, d'où de nouveaux meurtres; Bernardin obtient la suppression de cette coutume. Des miracles viennent encore augmenter sa renommée. Entre les guérisons de malades rapportées par les biographes contemporains, détachons celle-ci. Comme il était très souffrant par suite de tant de fatigues et d'austérités, une pieuse dame eut l'idée de lui envoyer des confitures et autres mets aromatisés qu'elle croyait de nature à lui rendre des forces. « Je n'ai aucun besoin de ces choses, répondit le saint au messager qui les lui apportait; mais allez dans telle rue, vous y trouverez un homme très malade ; vous les lui donnerez, en lui disant : Frère Bernardin vous envoie ces mets, afin que vous les preniez au nom de Jésus

(1) Bernardin, prêchant peu après devant les Siennois, leur citait en exemple les Romains qui avaient, à sa demande, réuni assez d'argent pour délivrer trente prisonniers. (Le Prediche volgari, t. II, p. 59.)

et que vous soyez guéri. » A peine le malade eut-il fait comme avait dit le saint, qu'il se leva de son lit en bonne santé.

Ainsi Bernardin devenait chaque jour plus populaire à Rome. Pour le pauvre Frère que, peu auparavant, chacun traitait comme s'il était déjà convaincu d'hérésie, le revirement est aussi complet que subit. C'est désormais à qui lui témoignera le plus de vénération. La nouvelle de son triomphe, vite répandue dans toute l'Italie, y rétablit et y accroît son renom de sainteté (1). Les Florentins, suivant l'exemple de Rome, font procéder à des prières solennelles en l'honneur du nom de Jésus, et érigent, sur la place de Santa Groce, une grande pierre qui s'y voyait encore deux siècles plus tard, et sur laquelle ce nom était magnifiquement sculpté. De cette même ville de Florence, Traversari, naguère si triste, si découragé, écrit à un de ses amis de Rome, pour lui dire sa grande joie d'apprendre que toute la cour et toute la population romaines, de très hostiles qu'elles étaient à Bernardin, lui sont devenues très favorables; il ne peut attribuer un tel changement qu'à l'intervention divine et se

(1) « Crevit ubique, tum erga sacratissimum nomen, tum erga ianctissimum prœconem, veneratio. » (Wadding.) — « Crevit deinde suœ bonitaiis sanctitaiisque fama clarissima quasi totum per orbem. » (BERNABiEUS.)

félicite du bien qui en résulte pour les âmes, dans l'Italie entière; seulement, il est impatient d'avoir plus de détails sur la confusion des adversaires et supplie son correspondant de les lui envoyer pour l'amour de Bernardin; il termine en disant combien il eût été heureux de voir j de ses yeux, « la victoire triomphale du Seigneur Jésus, par le Frère Bernardin, cet homme de Dieu, bon, vrai, saint et juste (1) ». Prêchant peu après aux Siennois, notre saint rappellera, avec sa bonne grâce familière, les vicissitudes extrêmes qu'il vient de traverser à Rome. « Lorsque j'y arrivai, dit-il, les uns me voulaient frit, les autres rôti; après qu'on eut entendu mes prédications, malheur à qui aurait prononcé une parole contre moi. Quand je considère cela, j'en suis stupéfait, et je me dis à moi-même : Mets-toi avec Dieu, car tout n'est que changement dans les choses de ce monde; maintenant ils me veulent vivant, et peu auparavant ils me voulaient mort (2) . »

Dans cette faveur générale, il n'eût tenu qu'à Bernardin de recevoir des honneurs. Pendant qu'il prêchait à Rome, ses concitoyens de Sienne envoyèrent une députation pour demander qu'il fût

(1) Ambrosii Traversarii Episiolœ et Orationes, lib. II, 41.

(2) Le Prediche volgari, t. 1, p. 98.

élevé au siège épiscopal de cette ville. Le Pape approuva ce choix et en fît part à Bernardin. Celui-ci refusa sans hésiter. « Dieu, répondit-il, ne m'a pas envoyé baptiser, mais évangéliser, et j'estime qu'il m'est plus avantageux d'enseigner l'Évangile à toute la terre que de me renfermer dans les hmites d'un seul évêché. Quant aux honneurs et aux pompes de l'épiscopat, je les repousse, et j'aime mieux souffrir le dénuement avec les pauvres que d'être honoré avec les prélats opulents. Je ne me sens pas fait pour les soins multiples de cette charge, et, dans l'humble état que j'ai choisi sous l'inspiration de Dieu, je pourrai mieux tenir ce que j'ai promis. » Il estimait très haut la mission de porter partout la libre parole de Dieu. « On me ferait tort, disait-il en plaisantant, de me faire quitter, pour être chef d'une seule cité, une position grâce à laquelle je suis reçu comme un chef partout où je vais. » Quelques mois plus tard, il disait aux Siennois : « Si je fusse venu ici, comme vous vouliez que je vinsse, c'est-à-dire comme votre évêque, j'aurais eu la moitié de la bouche fermée. Voyez, comme ceci. (Et il faisait le geste de fermer la bouche.) Je n'aurais pu ainsi parier qu'abouche close. Si j'ai voulu venir comme je suis, c'est pour pouvoir parler ainsi à bouche

ouverte, pour pouvoir vous dire ce que je veux, pour pouvoir vous parler à ma façon de toute chose et vous admonester ardemment au sujet de vos péchés (1). » Volontiers eût-il répondu, comme cet autre Franciscain, Maillard, célèbre prédicateur français de la fin du quinzième siècle : « Nihil habeo nisi linguam. Je n'ai rien que ma langue. »

Si, en repoussant l'épiscopat. Bernardin contristait beaucoup de personnes, il répondait au vœu de quelques amis d'élite. Tel était Traversari, qui lui avait écrit pour le conjurer avec larmes de refuser cet honneur, indigne, à son avis, d'un prédicateur de la pauvreté ; mieux vaudrait mourir, ajoutait-il, que d'accepter cette malheureuse dignité, infelicissimam dignitatem, et de faire ainsi à son Ordre un tort dont se réjouiraient ses plus grands ennemis (2). Bernardin n'avait pas besoin qu'on lui apprît à mépriser les honneurs; luimême se chargeait d'enseigner ce mépris aux autres, et il le faisait avec le tour plaisant qui était dans sa nature. S'adressant à un Frère illettré qu'il aimait pour sa simplicité : « J'ai, mon cher Frère, lui dit-il, une heureuse nouvelle à vous annoncer. Les Siennois m'ont choisi unanimement pour leur

(1) Le Prediche vclgari, t. II, p. 69, 70.

(2) Traversarii Epist.f xxxix.

évêque. Cela ne vous parait-il pas très bien? — Oh ! mon Père, répond le Frère, n'allez pas perdre tout ce que vous avez gagné en instruisant les peuples, pour la vanité d'une si petite chose et pour un bien qui n'est qu'une ombre. — Quoi donc! si les Milanais, qui m'aiment plus que tout autre peuple , me nommaient leur archevêque, serait-ce aussi à dédaigner? — Oui, je crois qu'il faut le mépriser d'autant plus que c'est plus grand, si vous ne voulez couvrir d'opprobre vous et tous ceux qui, sur vos traces, annoncent la sainte parole de Dieu. — Eh quoi! si le Pape me nommait patriarche, est-ce que vous ne me conseilleriez pas d'accepter? » — Alors le Frère attristé : « Je vois que votre esprit penche vers les vanités du monde et que vous voulez leur sacrifier et l'amour des peuples que vous aviez acquis par un si grand travail, et la grâce de Dieu. — Mais enfin si je suis fait cardinal, dois-je aussi le mépriser? » Cette fois, le pauvre Frère ne peut se défendre d'être lui-même ébloui par l'éclat d'une telle dignité : « On ne saurait, dit-il, persister plus longtemps à refuser. Qui n'est pas séduit par un pouvoir si élevé? Allons, mon Père, dénouez votre corde et exécutez-vous. » Alors Bernardin, jugeant le moment venu de mettre fin à ce jeu, gourmande vivement son com-

pag-non, lui enseigne que les dignités sont d'autant plus périlleuses qu'elles sont plus hautes, et que, par conséquent, ce sont celles-là qu'il faut surtout mépriser, u Quant à moi, ajoute-t-il, je suis résolu à refuser non seulement l'épiscopat, le patriarcat, le cardinalat, mais la papauté même, et je me trouve beaucoup plus riche et plus heureux dans la vie humiliée et pauvre de saint François que dans les plus hautes positions (1). »

Tandis qu'il était à Rome, Bernardin avait su qu'on le désirait vivement à Sienne, où les divisions et les désordres, apaisés par lui en 1425, avaient reparu. Avant de se rendre à cet appel, il voulut attendre que l'affaire de l'évêché fût bien définitivement écartée, de peur que sa présence ne fournît occasion aux Siennois d'exercer une pression sur lui. Il n'arriva donc à Sienne que le 14 août 1427. Dès le lendemain matin, il montait en chaire sur la Piazza del Campo^ et continua

(1) MAPHiEUS VeGIUS.

ses sermons, quarante-cinq jours de suite (1). Il ne cacha pas à ses concitoyens quels fâcheux rapports lui avaient été faits sur leur compte. « A cause de l'amour que je vous porte, leur disait-il, tout ce que j'entendais sur vous, qui n'était pas à votre honneur, me portait un coup, m'era una bombarda. » Il leur reprochait d'être revenus, avec leur mobilité accoutumée, aux mauvaises pratiques dont il les avait corriges, et déclarait que, de toutes les villes où il avait prêché, nulle n'était autant retombée dans ses vieux errements. Mais il voulait la guérir. « Si je fais du bien aux autres, s'écriait-il, est-ce que je ne suis pas tenu, plus encore, d'en faire à mes compatriotes (2)? » De là, la charité vigilante avec laquelle il toucha, l'un après l'autre, tous les points malades. L'effet en fut bienfaisant. Comme ils avaient déjà fait deux ans auparavant, les magistrats confirmèrent l'œuvre du prédicateur par de nouveaux décrets de réforme (3) .

(1) Ce sont ces quarante-cinq sermons dont on a retrouvé une sorte de sténographie, et qui ont été publiés de 1884 à 1888, sous ce titre ; Le Prediche volgari di San Bernardino da Sieiia, dette neJla piazza del Campo, l'anno MCCCCXXVII, ora primamente édite da Lucïano Banchi, 3 vol. J'ai déjà eu l'occasion de citer cette curieuse publication, et je serai conduit à en parler avec plus de détails.

. (2) Le Prediche volgari, t. II, p. 69, 282, 284.

(3) Cf. une brochure intitulée : Sopra un codice cariaceo del

Durant les quatre années qui suivirent, de 1427 à 1431, Bernardin continua sa vie errante à travers la Toscane, la Lombardie, la Romag-ne, la Marche d'Ancône, évangélisant les campagnes comme les villes, allant de préférence à ceux qui avaient le plus souffert de la guerre, de la famine, de la peste, ou à ceux chez lesquels le christianisme était le plus affaibli. Établir avec quelque précision la suite chronologique de ces prédications, serait malaisé et de peu d'intérêt; les vieux biographes n'attachaient guère d'importance à ces questions de date ; ils se bornent à constater le bien accompli par notre saint et comment il savait vite attirer et toucher ceux-là mêmes « qui étaient, pour les choses de religion et de dévotion, durs comme la pierre (1) ».

secolo XV, Observazioni entiche delV Ab. Luigi de Angelis (Colle, 4820). L'influence exercée par Bernardin sur le gouvernement et l'administration de Sienne devait persister. Ainsi, en 1439, alors que notre saint était près de la ville, au couvent de la Capriola. les magistrats prirent, évidemment sous son inspiration, de nouvelles mesures pour étouffer les dissensions; ils interdirent notamment l'emploi des surnoms alors en usage de Chiassa et Graffio, « perché, disaient-ils, suonavano parzialità e divisione » ; tous ceux qui se serviraient de ces surnoms devaient être poursuivis devant les recteurs de la cité et condamnés à ne pouvoir ent''er, pendant trois ans, sous peine de cent livres d'amende, dans le palais des Magnifici signori. {Spoglio délie deliberazioni del Consiglio délia Campana.) (1) Voir sur l'effet produit par les sermons prononcés à Forli,

Tantôt Bernardin s'adressait à des populations qu'il n'avait pas encore visitées, tantôt il retournait à celles dont il avait commencé la conversion dans les années précédentes. Quelques-unes lui étaient particulièrement chères ; tels les Milanais qui avaient eu, en 1417, les prémices de son apostolat et qui, depuis, s'étaient toujours montrés plus avides que tous autres de l'entendre (1). Philippe- Marie Visconti, en dépit de ses vices et de son impiété, se félicitait que son peuple eût le bienfait d'une sainte prédication, tout comme, sans être lettré, il jugeait honorable et habile de posséder à sa cour l'humaniste Filelfo. Ce n'est pas cependant que l'arrogance du despote ne se heurtât parfois à la liberté de l'apôtre. A l'un de ses séjours, je ne saurais préciser lequel. Bernardin croit devoir s'élever, en chaire, et devant le duc lui-même, contre sa prétention d'exiger, pour ses ordonnances, des honneurs presque divins; il met le peuple en garde contre cette sorte d'idolâtrie et l'exhorte à ne pas accorder aux hommes, dont la

du 29 mars au 2 juillet 1431, la chronique contemporaine écrite par un habitant de cette ville. (Miscellanea francescana, t. V, p. 33, 34.)

(1) « Mediolanum sœpius, cujus memoria ex animo minime deleri poterat, revisebat. » (Maph^eus Veggius.) — « Ita gratè illum Mediolanensis populus audiebat ut nullum alium majori aviditate unquam audiverint. » (BernabjEus.)

grandeur est toujours si vaine, le culte dû à Dieu seul. Fort irrité, Philippe-Marie fait menacer Bernardin, s'il ne s'abstient de semblables discours, de l'enlever de sa chaire et de lui infliger les plus cruels supplices. Le saint rit de ces menaces qu'il rapporte au peuple dans le sermon suivant; il supplie ses auditeurs de ne pas le défendre, se déclare prêt à subir le martyre pour la vérité; puis, reprenant sa thèse, il blâme de nouveau l'usage sacrilège qu'on tentait d'établir (1). Intimidé par cette fermeté, le duc n'ose recourir à la force; mais, y substituant l'astuce, sur le conseil d'un de ses courtisans, il envoie au moine une grande somme d'argent, avec invitation d'en user à son gré et selon ses besoins. Son calcul était de le dénoncer au peuple, s'il acceptait, comme un homme qui ne pratiquait pas la pauvreté qu'il prêchait. Le saint refuse. Nouvelle ambassade, avec prière d'accepter l'argent au moins pour l'usage de ses Frères et pour la construction d'un monastère. L'ofl're n'a pas plus de succès. « Mais

(1) Celte indépendance et cette fermeté n'étaient pas rares cliez les prédicateurs de ce temps. Frère Maillard, en France, ayant déplu, par la liberté de sa parole, à Louis XI, celui-ci menaça de le faire jeter à la rivière, cousu dans un sac. Le moine répondit au messager du Roi, en faisant allusion à la récente création des postes : « Va dire à ton maître que j'arriverai plus tôt au ciel, par eau, que lui par ses chevaux de poste. »

que voulez-vous donc, s'écrient les envoyés, que nous fassions de cette somme? Nous avons ordre de ne pas la rapporter. — S'il en est ainsi, répond Bernardin, suivez-moi. » Il se dirige alors vers la prison pour dettes, paye ce qui est dû par les détenus et les rend à la liberté. Deux seuls restent que la somme remise n'a pas suffi à délivrer. Comme ils se lamentaient : « Ne vous laissez pas abattre, leur dit le saint religieux, ému lui-même, je vais m'occuper de vous libérer, et, si je ne puis y parvenir, je me constituerai prisonnier à votre place. » A peine le peuple a-t-il appris ce qui vient de se passer, qu'une collecte est faite qui fournit la somme nécessaire. Cependant le duc, ne voyant pas, 'cette fois, revenir son or, triomphait déjà et disait à ses courtisans : « Le Frère, en parole, tient l'argent pour rien; dans la réalité, il en use différemment. » Au retour de ses messagers, force lui est de reconnaître qu'il s'est trompé, et, répudiant tout soupçon et tout ressentiment, il loue hautement l'homme de Dieu.

Si Bernardin savait au besoin user de cette fermeté avec les princes, il n'était nullement dans ses habitudes d'affecter à leur égard l'attitude de tribun où se complaisaient parfois les prédicateurs du Moyen âge. Jugeait-il à propos, — ce qui lui

arriva en effet plus d'une fois, — d'enseigner aux gouvernants leurs devoirs, il disait simplement toute la vérité, sans souci de plaire ou de déplaire, mais se renfermait dans son office de moraliste chrétien, absolument étranger à la politique et supérieur aux partis (1). Maphaeus Vegius lui fait honneur de ce qu'il parlait toujours avec réserve des grands et des hommes revêtus du pouvoir; il eût craint, par un autre langage, d'exciter les troubles que partout il s'appliquait à réprimer, et il ne voulait pas, pour un avantage quelconque, ris- 1 quer de pi'oduireun scandale. « Conduite d'autant plus digiie de louange, ajoute Vegius, qu'elle est plus rare chez les prédicateurs; tant il est difficile à celui qui parle sur beaucoup de sujets, devant beaucoup de gens, de garder toujours la mesure. » Même mesure, non moins rare alors, à l'égard des autorités religieuses. Et cependant, en l'état où se trouvait l'Eglise au sortir du grand schisme, les sujets n'eussent pas manqué à la satire ou à l'invective. Bernardin s'en abstient. Il profes-

(1) Bernardin professait que les religieux devaient se tenir ^loignis dus fonctions civiles, et, dans un sermon prononcé à Sienne, en 1427, il s'élevait contre la coutume, établie dans cette ville, d( confier à un religieux camaldule l'office de Camerlingue de la Conjmuue. {Le Prediche volgari di San Bernardino da Siena, -édite da Lugiano Banchi, t. III, p. 217.)

sait qu'en semblable matière, le défaut de discrétion pouvait faire un grand mal. « Tel prédicateur, disait-il, s'attaque aux désordres les plus énormes, foudroie les coupables; qu'il introduise dans son discours quelque chose contre le clergé : aussitôt tout ce qui a été dit de plus grave contre des pécheurs scélérats est perdu de vue; on ne se souvient que de ce qui a été dit contre les prêtres; cela circule de bouche en bouche, comme une fable ; on ne l'oublie plus. Voici plus étrange encore. Si le peuple souffre, au sermon, de l'ennui, du chaud ou du froid, et que le prédicateur profère ou annonce seulement un petit mot contre les prêtres, contre les prélats et contre les religieux, aussitôt les dormeurs s'éveillent, les ennuyés s'égayent; pour ceux qui souffraient du chaud, la chaleur s'est changée en fraîche rosée; pour ceux que le froid tourmentait, à l'hiver a succédé l'été ou le printemps; ils en oublient la faim et la soif. Et, ce qui est pis encore, les pécheurs les plus criminels deviennent, à leurs propres yeux, des justes et des saints, quand ils se comparent au clergé (1). »

Parmi les prédicateurs contemporains, il est facile d'en trouver qui, par le contraste de leur

(1) Sancii Bernardini Senensis Opéra, t. I, p. 101.

propre intempérance, font ressortir davantage encore la sagesse de Bernardin. Tel un certain Thomas Couette, religieux carme, dont, au rapport d'un chroniqueur du temps, les sermons « moult longs » , prononcés devant des auditoires de seize et vingt mille personnes, faisaient grand bruit, en 1428, dans les Flandres. l'Artois et TiVmiénois. Il s'attaquait « par especial » aux « vices et péchés des nobles et gens d'Église » . Non content de dénoncer, comme tant d'autres, les excès du luxe et particulièrement l'extravagance des coiffures féminines, il ameutait les enfants contre les belles dames, les faisait crier après elles : Au hennin I et provoquait de violentes bagarres. Ainsi était-il devenu en grande faveur auprès du menu peuple. Des foules immenses, auxquelles se mêlaient les notables entraînés ou intimidés, se portaient au-devant de lui, arrachaient, pour s'en faire de pieuses reliques, les poils de son âne, et lui « faisoient révérence et honneur, comme on eust pu faire à ung des apostles de Notre Seigneur Jhesucrist ». Mais ce grand triomphe, ce « règne », — c'est le mot dont se sert la chronique, — devait mal finir. Peu d'années après, en 1432, Couette, étant allé continuer, en Italie, ses déclamations contre le clergé et y ayant mêlé des propositions malsonnantes sur l'excom-

muiîication, fut, assure-t-on, poursuivi à Rome et brûlé comme liérétique (1).

La paix est toujours la principale préoccupation de Bernardin ; partout où il la voit en péril, il accourt. En 1431, il prêchait dans la marche d'Ancône, quand lui arrive la nouvelle que les Siennois unissent leurs armes à celles du duc de Milan pour attaquer Florence et menacer les États de l'Eglise. 11 interrompt sa prédication et court à Sienne, « sa très douce patrie qu'il a tant aimée pendant toute sa vie » , dit son vieux biographe ; il confère avec les magistrats, parle au peuple, montre à tous les dangers et l'injustice du parti qu'ils ont pris, et fait tant, par ses sermons comme par l'autorité de sa sainteté, qu'il amène ses compatriotes à rompre l'alliance avec le Visconti et à renoncer à la guerre. Ce résultat obtenu, il retourne dans la Marche, pour y reprendre sa prédication interrompue.

Chez les peuples témoins de cette vie, l'admiration et la vénération pour Bernardin allaient grandissant. De nouveaux miracles paraissaient d'ailleurs une confirmation donnée par Dieu même de la sainteté du religieux. L'évêché de Ferrare,

(1) La Chronique d'Enguerrand de Monstrelet, éd. par la Société de l'Histoire de France, l. IV, p. 303 à 306. — Histoire littéraire de la France, t. XXIV, p. 379.

peut-être aussi celui d'Urbin, lui furent offerts; il les refusa comme naguère celui de Sienne. Plus il acquérait de gloire, plus son langage, sa tenue, sa démarche, jusqu'à son port de tète témoignaient que, loin de se croire la moindre supériorité, il s'estimait au-dessous des autres, sans rien d'affecté, mais avec l'aimable et courtoise simplicité qui le distinguait. On le voyait se soumettre à des novices et demander conseil à des inférieurs. Au Frère Vincent, qui l'accompagnait d'ordinaire, il avait donné ordre de ne jamais le louer pour ses prédications, et au contraire de relever tout ce qui lui paraîtrait blâmable. Un religieux de son Ordre lui demandait un jour le moyen le plus facile de bien remplir les devoirs de son état; il lui répondit ces seuls mots : « En bas, en bas ! » et en même temps il inclinait tout son corps vers la terre, voulant signifier, par sa parole et son geste, que tout était dans l'abaissement volontaire.

On eût dit que Dieu lui-même avait souci d'entretenir et d'exercer l'humilité de son serviteur. Vers 1431, au moment où la réputation de Bernardin semblait le mieux assise, éclatait une crise nouvelle qui la remettait en péril. Pour la seconde fois, il se voyait accusé de pratiques hérétiques.

A vrai dire, les adversaires de Bernardin, bien que déboutés par Martin V, n'avaient jamais complètement désarmé. Préchant à Sienne, quelques mois après le jugement du Pape, notre saint s'était plaint, dans plusieurs de ses sermons, que Ton continuât à attaquer, même du haut de la chaire, sa doctrine sur le nom de Jésus. Il repoussait hautement ces attaques, et, avec une autorité qui se sentait appuyée par le Saint-Siège, il maintenait solennellement son enseignement. « Je sais, disaitil , que je vous ai prêché la vérité sur ce nom divin. » Il comparait ses « détracteurs » à « ceux qui mettent des épines au tronc du poirier pour empêcher que les gamins ne montent dessus ; ainsi entourent-ils d'épines le pied du bon arbre, pour qu'on n'en puisse pas goûter les fruits ». A l'entendre, ces « envieux », ces « semeurs d'erreurs » étaient plus nombreux dans sa propre patrie que partout ailleurs. « Allez donc, s'écriait-il, contredire, à Pérouse, àRome, ou en d'autres lieux, la doctrine que je prêche, et vous verrez ce qu'on

VOUS répondra ! . . . On ne me dit jamais rien, quand je suis là, ajoutait-il; mais, une fois que je suis parti, combien on parle contre moi ! » Aussi ne se lassait-il pas de sommer ceux qui voulaient le contredire, de le faire tout de suite, en sa présence, au lieu de l'attaquer par derrière, en trahison. Quant à lui, ce qu'il avait dit, il se faisait honneur de l'avoir dit hautement, clairement, sur la place publique. Il enjoignait à ses auditeurs de ne pas écouter les prédicateurs qui viendraient après coup le combattre, promettant, s'il était informé de quelque chose de ce genre, de quitter aussitôt tout pour venir se défendre. Il déclarait, en effet, consentir à ce qu'on dît du mal de sa personne, mais non de sa doctrine sur le nom de Jésus, car l'affront serait fait à Jésus lui-même; pour cela, il ne pouvait être patient, pas plus qu'il ne supporterait qu'on insultât l'hostie consacrée, tandis qu'il la tenait en ses mains, pendant la messe. « Ut partunens clamaho, disait-il; je veux crier comme celle qui enfante, et ainsi j'ai déjà crié (1). »

(1) Le Prediche volgari, édite da Luciano Banchi, passim. — Cf. notamment t. L p. 188 ; t. II, p. 253, 282, 285, 415 et sq. — Dans ces sermons de Sienne (t. II, p. 416), Bernardin avait dû mettre ses auditeurs en garde contre ceux qui, par une étrange méfiance à l'égard du nom de Jésus, voulaient qu'on y adjoignit toujours celui de Christ, et qui corrigeaient dans ce sens VAve Maria et plusieurs passages de l'Évangile. C'étaient sans doute ces

Un tel langage avait dû en imposer aux adversaires. D'ailleurs, ceux-ci, tant que Martin V vivait, ne pouvaient se flatter de le faire revenir sur le solennel jugement qu'il avait rendu en 1427. En février 1431, Martin V meurt et est remplacé par Eugène IV. Chez le nouveau pontife, moine austère et pieux, rien ne fait présager des dispositions moins favorables à Bernardin; cardinal, il lui a témoigné affection et estime. Mais aussitôt sur le trône, il se trouve aux prises avec les plus graves difficultés : turbulence et complots des Romains qui l'obligeront bientôt à s'enfuir de Rome; inimitié du puissant et perfide Philippe-Marie Visconti ; enfin et surtout, réunion

mêmes gens qui aflectaient de croire que Bernardin et ses partisans supprimaient le nom de Clirist pour ne conserver que celui de Jésus. On trouve trace de cette prétention d'opposer l'un des noms du Sauveur à l'autre, dans une lettre du célèbre humaniste Poggio à un autre érudit, Francesco Barbaro. En se mêlant à cette querelle toute théologique, ce sceptique épicurien n'obéissait probablement qu'à son antipathie contre les moines. Poggio, dans sa lettre, félicitait Barbaro, qui était d'ailleurs beaucoup meilleur catholique que lui, de ce qu'il s'était décidé à joindre le nom de Christ à celui de Jésus. « Je me réjouis, lui disait-il, de ce que tu es enfin devenu chrétien, en abandonnant ceiiejésuiterie (relictà tllâ jesuitate) que tu inscrivais en tête de tes lettres. Ainsi tu t'es écarté de l'impudence de ceux qui, s'attachant au seul nom de Jésus, ont formé une nouvelle secte d'hérétiques et ont cherché, en grandissant ce nom, à se faire une réputation auprès du vulgaire, de la plèbe ignorante, dont ils sollicitent les dons. )> (PoGGii Epistolœ, éd. Tonelli, lib. III, cp. 26.)

du concile de Bâle qui laisse tout de suite voir les prétentions usurpatrices contre lesquelles le Pontife sera réduit à combattre pendant tout son règne. Les ennemis de Bernardin se flattaient-ils qu'un pape absorbé par de telles luttes serait plus facile à surprendre? Toujours est-il que, peu après son avènement, ils relèvent la tête et recommencent leurs attaques.

Cette fois encore, c'est à Sienne que ces attaques se produisent. A peine, en 1431, Bernardin a-t-il quitté cette ville, après l'avoir détournée de servir les mauvais desseins de Visconti, qu'il apprend que des prédicateurs y contredisent sa doctrine sur le nom de Jésus. Il n'hésite pas, retourne à Sienne, monte en chaire et réfute les critiques, avec fermeté, mais sans amertume. Convaincus par sa parole, le clergé et les magistrats ordonnent des prières et des manifestations solennelles en l'honneur du nom sacré.

De Sienne, Bernardin se rend à Bologne, où il parle si bien de ce nom, que les chanoines en font peindre magnifiquement les caractères sur un grand tableau et placent ce tableau au-dessus du maître-autel de l'église San Petronio. Irrités de cette démonstration, les adversaires crient à l'hérésie et, le prédicateur parti, l'attaquent en chaire.

L'inquisiteur Ludovico Pisano, gagné à leur cause, ordonne d'effacer du tableau les lettres saintes et d'y substituer l'image du crucifié. L'émotion et le scandale sont grands parmi les chanoines et dans le peuple. Le Pape, informé, adresse des reproches sévères à l'inquisiteur et lui prescrit de rétablir sur l'autel un tableau où les lettres du nom de Jésus surmonteront le Christ en croix.

Les incidents de Sienne et de Bologne n'étaient que des escarmouches préliminaires. C'est à Rome même que, cette fois encore, les ennemis de Bernardin essayent de lui porter le coup décisif. Profitant de ce que Martin V avait concédé au Promoteur de la Foi pouvoir d'entreprendre, sans bruit et sans formes judiciaires, des poursuites contre les personnes suspectes d'hérésie, ils obtiennent que le promoteur Michael Plebano agisse dans ces conditions contre Bernardin et ses fauteurs, et que le jugement soit confié au cardinal Jean de Casanova, des Frères Prêcheurs. L'affaire est poussée avec grande rigueur. Le cardinal, après avoir entendu de faux témoins produits par Michael, lesquels déposent des actes d'hérésie, des excès et des scandales imputés aux accusés, cite ceux-ci, par lettre du 24 novembre 1431, à comparaître devant lui. Bernardin et ses frères

se rendent à cette citation. L'accueil qu'ils reçoivent, les affronts qu'on leur fait, ne sont pas pour leur laisser d'illusions sur les sentiments du juge. Le calme du saint n'en est pas troublé. Des audiences, il sort tout joyeux d'avoir été jugé digne de souffrir pour le nom de Jésus (1).

Le procès a été mené si secrètement que le Pape n'en a rien su. Cependant, au dehors, les amis de Bernardin s'émeuvent. Les Siennois envoient à Rome, avec mission de prendre en main la cause de leur illustre compatriote, un ambassadeur spécial; celui-ci se concerte avec le cardinal Cassini, ancien évêque de Sienne, pour avertir et éclairer le Pape. Eugène IV, justement indigné du coup monté contre un religieux qu'il a pu apprécier lors de la première accusation, n'hésite pas à interposer son autorité. Par une bulle en date du 7 janvier 1432, il annule les poursuites (2). Le Pontife constate, dans cette bulle, que le procès a été entamé à son insu et sans son agrément (sine scitu et voluntate nostrâ) ; il note que les témoins ont fait de fausses et méchantes dépositions (minus veraciter et improbe deposueriint) ; puis il ajoute :

(1) « Imo gaudens ibat a conspectii concilii, quoniam dignun halebatur pro nomine Jesu contumeliam pati. «

(2) Le texte de la Bulle a été publié par Wadding, Annales Minorum, t. X, 190.

« Nous avons su d'une manière indubitable, par des témoins graves, que Bernardin de Sienne, de rOrdre des Frères Mineurs, était regardé et considéré comme un homme de bon renom, d'une vie digne de louange, pieux et vertueux ; que non seulement il est catholique et chrétien fidèle, mais encore ennemi ardent de l'hérésie; que, par l'intégrité de sa vie, par un louable enseignement de la parole de Dieu et par les fruits salutaires de ses bonnes œuvres, il est devenu un prédicateur illustre et un docteur irréprochable dans presque toute l'Italie et au delà; qu'il est connu et compte communément parmi les hommes les plus fameux de notre époque qui annoncent la divine parole; que jamais il n'a été, comme on le prétend, accusé d'hérésie par des hommes honorables et sérieux; que bien plus, au, su de tous, il s'attache, de toutes ses forces, aux traditions et à la doctrine de l'Église romaine, des souverains pontifes, des docteurs et des Pères, enseigne et prêche tout ce que cette même sainte Église, la mère des autres, ordonne et enseigne, ne s'en éloigne en aucun point, porte les fidèles à obéir, comme il a coutume de le faire lui-même avec humilité, à ses préceptes et à ses ordres aussi bien qu'aux nôtres. Nous donc, désirant voir le

même Bernardin s'appliquer à ses saintes prédications et autres œuvres divines, avec d'autant plus de liberté qu'il sera plus entièrement à l'abri des attaques odieuses dont nous avons parlé,... pour les raisons exposées et d'autres à nous particulières, avec une connaissance parfaite de cette cause, de ces insinuations, de l'origine des moyens employés dans cette affaire et de tout ce qui a rapport soit anciennement, soit présentement, à cette citation, par la teneur des présentes, nous abolissons, cassons et déclarons nulles toutes ces choses... » Pour le coup, on pouvait dire : Causa finita est. L'acharnement des accusateurs de Bernardin n'avait abouti qu'à lui valoir, pendant sa vie même, de la part du chef de l'Église, une glorification comme les saints n'en obtiennent d'ordinaire qu'après leur mort (1).

(1) Les opposants devaient cependant tenter encore un dernier effort. Repousses par Eugène IV, comme ils l'avaient clé par Martin V, ils s'adresseront au concile de Bâle, en lutte avec le Pape. En 1438, un religieux augustin y dénonce Bernardin, à raison du culte des tablettes portant le nom de Jésus. Mais, sur l'affirmation de l'un des Pères que ce culte a été interdit par Martin V et que, depuis. Bernardin y a renoncé, l'affaire n'a pas de suite. {Historia concilii Basilensis, par Augustinus Patricius, cap. 79, reproduit par Labbe, Concilia, t. XIII, 4561.) L'interdiction alléguée n'était pas exacte, pas plus que l'abstention de Bernardin : elles sont en contradiction avec tous les faits rapportés ci-dessus; les Bollandistes constatent, comme moi, cette inexactitude. (Cf. la vie de saint Jean de Capistran, au t. X du mois

Avant même cette seconde approbation du Saint- Siège, la dévotion au nom de Jésus était devenue fort populaire, non seulement en Italie, mais dans les autres pays de la chrétienté. Dès le 8 juin 1427, peu après la décision de Martin V, dans un chapitre général des Frères mineurs, tenu à Yerceil, pour proclamer le triomphe de Bernardin, les religieux avaient été invités à propager partout cette dévotion (1). Parmi ceux qui s'y appliquèrent, il convient de noter le Frère Richard, prédicateur populaire et patriote, fort en faveur en

d'octobre.) Cet incident témoigne seulement de l'équivoque, déjà signalée, qui, avait été jetée volontairement ou non sur la décision de Martin V. (Cf. ci-dessus, p. 119.) Peut-être est-ce à la même fausse interprétation que faisait allusion Poggio, quand, dans une lettre non datée, il louait Bernardin « d'avoir renoncé à la seule chose qui avait été jugée en lui un peu répréhensible ». (PoGGii Epistoïœ, éd. Tonelli, lib. IX, ep. 3.)

(1) Ce fait est rapporté par M. Siméon Luce, dans son livre sur Jeanne d'Arc à Domremy, p. 243. Wadding parle de ce chapitre, mais n'en avait pas retrouvé les actes. — A propos du livre de M. Siméou Luce, disons que certaines assertions de ce livre, relatives aux Dominicains, doivent être confrontées avec la réfutation qu'en a faite le R. P. Chapotin, des Frères prêcheurs, sous ce titre : La guerre de Cent ans, Jeanne d'Arc et les Dominicains.

France, à l'époque de la mission de Jeanne d'Arc. A Troyes en 1428, à Paris en 1429, à Orléans en 1431, par sa verve tour à tour joviale ou pathétique, il retient des milliers d'auditeurs, pendant cinq et six heures de suite, autour de sa chaire généralement élevée sur la place puhlique, les excite à la pénitence, fait brûler les atours des femmes et les « jeux de plaisance », « tournant plus le peuple àdévocionquetousles sermonneurs qui, depuis cent ans, avaient presché » ; il recommandait, comme sauvegarde dans les périls de l'heure présente, de petites médailles de plomb portant le trigramme du nom de Jésus tel que Bernardin avait l'habitude de le représenter (1). A la môme époque, sainte Colette, en pays picard et bourguignon, prenait le nom de « Jhesus » comme devise de la réforme qu'elle suscitait dans l'Ordre franciscain : ce mot, tantôt seul, tantôt joint à celui de Maria, était inscrit en tête ou à la fin de ses lettres, parfois également au-dessus de l'adresse. Jeanne d'Arc, qu'on a prétendu, sans preuve jus-

(1) Journal d'un bourgeois de Par/s, année 1429. — On a retrouvé quelques-unes de ces médailles, et la Revue archéologique (nouvelle série, t. III, p. 432) en a donné une reproduction. Les Parisiens, après avoir accepté volontiers ces médailles, les avaient plus tard détruites ou jetées dans la Seine, quand ils avaient su que Frère Richard était avec les Armagnacs.

qu'ici suflisjmte, avoir été affiliée au tiers ordre (le Saint-François, mais qui, en tout cas, a eu des rapports affectueux avec les Frères mineurs, avait aussi adopté le culte du nom divin; ce nom était, avec celui de 3Iaria, peint sur son étendard, gravé sur son anneau et inscrit en tète de ses lettres (1). Un petit dessin à la plume, tracé sur un registre du parlement de Paris , représente Jeanne d'Arc tenant à la main un étendard et, sur cet étendard, le trigramme conforme au type de saint Bernardin (2). La dernière parole de la Pucelle, brûlée vive le 30 mai 1431, fut une invocation au nom de Jésus, et l'un des témoins du procès de revision rapporte « avoir entendu dire que le nom de Jésus apparut inscrit dans la flamme du bûcher » .

Le nouvel et éclatant triomphe remporté en 1432 par Bernardin sur ses accusateurs imprime un élan plus puissant encore à cette dévotion. Ses disciples se donnent pour mission de la répandre partout : saint Jean de Capistran (3) expose les tablettes à la vénération des foules immenses qu'en Italie, en France, en Allemagne, il attire par sa

(1) Cf. Simeion Luge, Jeanne d'Arc à Domremy.

(2) Ce dessin est reproduit dans le beau livre que les RR. PP. Capucins ont publié, à la librairie Pion, sur Saint François d'Assise.

parole, et il invoque le nom sacré, quand il conduit avec Hunyade les croisés contre les Turcs ; par la vertu de ce nom, saint Jacques de la Marche (1) guérit les malades; le Bienheureux Bernardin de Feltre (2), dans le centre de la Péninsule, le Bienheureux Mathieu de Girgenti (3), en Sicile, s'emploient à ce que ce nom soit gravé sur toutes les v

'1, portes et mieux encore dans tous les cœurs; le ;

Bienheureux Thomas Illyricus fait de même dans | le midi de la France, et, suivant l'exemple de Ber- I nardin, il détermine les fabricants de cartes à ^ peindre des feuilles qui contiennent le nom de Jésus et que les habitants mettent en divers endroits de leurs maisons. Toujours au quinzième siècle, cette dévotion s'étend en Espagne, comme on en peut juger par la Casa del Cordon^ à Burgos, maison ainsi appelée parce qu'au tympan de la porte est sculpté un cordon de Saint-François; au milieu, sont les armes du comte et de la comtesse de Haro, protecteurs à cette époque des Franciscains de l'Observance, et, au-dessus, le trigramme de saint Bernardin. Au seizième siècle, c'est ce même trigramme que saint Ignace de Loyola donne comme

(3) Mort en 1451.

L'EPREUVE. liî)

armes à sa compagnie. Enfin, clans des temps plus modernes, le Franciscain saint Léonard de Port- Maurice (1), qui recommence, trois siècles après Bernardin, l'apostolat de l'Italie, porte, dans ses prédications, un étendard sur lequel le nom de Jésus est écrit en lettres d'or.

Dans les villes oii Bernardin a laissé quelqu'une de ses tablettes, notamment à Sienne, Volterra, Bologne, Rome, Orte, Trévise, Camajore, etc., elles ont continué à être l'objet d'un culte qui, sur plusieurs points, s'est prolongé jusqu'à nos jours; confiées parfois à la garde de confréries, ces reliques étaient, à certains jours, solennellement portées en procession (2) . Enfin, l'Église elle-même a fait place à cette dévotion dans sa liturgie. Saint Bernardin avait, croit-on, commencé à composer, en l'honneur du nom de Jésus, un office que compléta un de ses disciples, le Bienheureux Bernardin de Busti. En 1530, Clément VII, cédant aux instances déjà anciennes de l'Ordre des Frères mineurs, lui permit de célébrer, le 14 janvier, une fête spéciale consacrée à ce saint nom. Cette fête, accordée au diocèse

(2) Dans une petite histoire populaire de saint Bernardin, publiée sous ce titre : l'Apostolo deW Italia nel secolo XV, M. G. Olmi a réuni, sur ce sujet, des renseignements recueillis dé divers points de la Péninsule, p. 273 à 335.

de Sienne en 1S82, à celui de Florence en 1684, fut étendue, en 1722, à toute la chrétienté par Innocent XIII. sur la demande de l'empereur Charles YI, et fixée au deuxième dimanche après l'Epiphanie. Telle a été la destinée de la dévotion que Bernardin avait inaugurée, au milieu de contradictions si ardentes. Il en apparaît, aux yeux de tous, comme le fondateur. Dans les nombreux portraits qui ont été faits de lui au quinzième et au seizième siècle, et qu'on voit partout en Italie, il porte presque toujours , de ses deux mains , une tablette, le plus souvent carrée, quelquefois ronde, encadrée d'or, au milieu de laquelle sont les trois lettres I H S entourées de rayons : en haut du portrait, quelque exergue comme celuici : « Manifestavi nomen tuum hominibus. » De ces peintures, on peut rapprocher deux belles médailles de Bernardin, gravées, peu après sa mort, par Antonio Marescotti, sculpteur ferrarais : toutes deux ont d'un côté le buste du saint, de l'autre le trigramme entouré de rayons ; l'une a pour devise : « Manifestavi nomen tuum hominibus » ; l'autre, ces mots : « In nomine Jhe omne genu flectatur celestium. terrestriv. inferno (i). » Aussi comprend-on qu'un

(1) Cf. la troisième livraison de l'ouvrage do M. A. Heiss, Les Médailleurs de la Renaissance, pi. lY, n"' 2 et 4.

vieux chroniqueur italien, voulant résumer l'œuvre de notre saint, dise avec un laconisme énergique :

« Bernardino percorre l'Italia, portando Gesù (1). ^

Cette année 1432, au début de laquelle Bernardin a été comblé des éloges du Pape, nous le montre, à la fin, traité en ami par le chef du Saint-Empire romain. Le César allemand n'était plus, il est vrai, ce que l'Italie l'avait connu du onzième au treizième siècle, alors que son prestige balançait celui du Pape. La déchéance datait de la défaite des HohenstaufTen. Les empereurs qui, depuis lors, étaient descendus dans la Péninsule, y avaient fait figure d'aventuriers impuissants, besogneux, sans soldats ni argent, ne suivant aucun grand dessein politique, se bornant à battre monnaie avec les privilèges qu'ils se croyaient encore le droit de conférer.

Sigismond gouvernait l'Empire, depuis vingt et un ans, avec le titre de roi des Romains, quand,

(1) Ugollm, Storia del ducato di Urbino, cité par Muratori, t. XXI.

en 1432, il avait passé les Alpes pour tâcher de se faire sacrer empereur. Mais il s'était échoué à Sienne, négociant sans grand succès avec le Pape qui lui reprochait d'être allié à Visconti et d'appuyer le Concile de Baie, trop faible pour s'ouvrir de force la route de Rome, entre les troupes hostiles de Florence et de Venise. C'est pendant ce séjour à Sienne qu'il se trouva connaître Bernardin. Quelle fut l'origine de leurs relations? Est-ce le religieux qui fut conduit vers le prince, pour démentir certains faux rapports? Estce le prince qui se montra curieux de voir un prédicateur si célèbre? Sur ce point règne quelque incertitude. Ce que l'on sait, c'est que Sigismond se prit aussitôt du goût le plus vif pour Bernardin. Il ne pouvait se passer de lui, assistait à sa messe, à ses sermons, ou le faisait venir pour l'entretenir. Toute journée passée sans le voir était, disait-il, une journée sans lumière. Le saint, nullement ébloui de cette royale intimité, n'y cherchait qu'une occasion de donner au prince des conseils utiles au salut de son âme et au bien de l'Église.

Sigismond était à Sienne depuis neuf mois, quand, en avril 1433, ayant fourni à Eugène IV les satisfactions et les garanties demandées, il put

enfin signer avec lui un accord qui rendait son couronnement possible. Il se mit aussitôt en route pour Rome, emmenant avec lui Bernardin. Le sacre eut lieu en grande pompe, dans la basilique vaticane, le 31 mai. Étranger aux fêtes célébrées à cette occasion, Bernardin employait son temps libre à évangéliser les divers quartiers de Rome.

Peu de jours après le couronnement, Sigismond reprit la route de ses Etats, toujours suivi de notre saint. Celui-ci, demeuré Frère mineur au milieu de la cour, n'avait voulu d'autre monture qu'un petit àne. La figure qu'il faisait ainsi, au milieu du brillant cortège, ne laissait pas que d'exciter parfois quelques railleries. Les biographes rapportent que comme il traversait, en cet équipage, la ville d'Aquila, un couvreur, du haut de son toit, se moqua de lui et lui cria ironixjuement : « Où va donc ainsi notre pontife? » Aussitôt un grand vent s'élève et précipite sur le sol l'ouvrier. Celui-ci, grièvement blessé, se fait porter auprès du Frère, lui demande pardon et le prie de tracer sur lui le signe de la croix : ce que fait, il se relève complètement guéri.

x4.rrivé aux frontières de la Toscane, Bernardin put enfin prendre congé de l'Empereur qu'il laissait disposé par ses conseils à mieux servir

l'Église. Après avoir vécu au milieu d'une cour, il avait hâte de retrouver le recueillement du cloître. Aussi fut-ce avec joie qu'il se dirigea vers ce cher couvent de la Capriola qu'il avait lui-même fondé, en 1405, à la porte de Sienne, et oii il avait résidé plusieurs années, avant d'adopter la vie errante du missionnaire.

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