‹ Un prédicateur populaire dans l'Italie de la Renaissance: Saint Bernardin deChapitre 13 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L Bernardin s'est toujours beaucoup occupé de l'Observance. Du vivant de saint François, des divergences s'étaient produites sur l'interprétation de sa règle, particulièrement en ce qui toucbe la pauvreté. Ces divergences s'aggravent par la suite. Les Conventuels et les Spirituels. — II. Humbles débuts de l'Observance. Ses progrès facilités , en Italie et en France , pai* le grand schisme. La réforme chez les Dominicains. — III. État de l'Observance au moment où y entre Bernardin. 11 travaille à la propager. Il veille au maintien de la règle. Martin V et Eugène IV favorisent les Observants. — IV. L'Observance et les Humanistes. Attaques de Poggio. Bernardin et les lettres. Motifs de l'hostilité des Humanistes. Poggio est embarrassé du scandale qu'il produit. — V. Comment concilier l'evi ''^nr.Q de l'Observance avec l'unité de l'Ordre des Mineurs? SybU.i.e des vicaires. Échec des tentatives faites pour supprimer ou atténuer la différence des règles. Bernardin est nommé vicaire général pour l'Observance. — VI. Zèle et sagesse de Bernardin dans l'exercice de ses fonctions. 11 obtient, en 1442, d'en être déchargé. Grands progrès réalisés par l'Observance. — VII. L'Observance après la mort de Bernardin. Ses disciples. Saint Jean de Capistian. Les Observants sont devenus les plus nombreux. Leur séparation d'avec les Conventuels. Leur situation actuelle.

Après avoir consacré environ trois ans, dans sa cellule de la Capriol^j à rédiger ses sermojis^ Bçr-

nardin reprit, en 1436, avec une ardeur que l'âge ni la fatigue ne pouvaient refroidir, sa vie errante de missionnaire. Il avait hâte de répondre aux appels qui, durant sa retraite temporaire, lui étaient parvenus de plusieurs contrées de l'Italie. Mais à peine eut-il employé deux années à des courses apostoliques, dont il serait difficile de préciser l'itinéraire, que, bien malgré lui, il s'en vit de nouveau distrait. En 1438, il était investi, avec le titre de vicaire général, du gouvernement de tous les couvents de la stricte Observance, en Italie.

Bernardin avait eu, de tout temps et au milieu même de son apostolat, une grande sollicitude pour ce qui touchait à l'intégrité et à la propagation de cette réforme monastique. Pendant les années de son vicariat, cette sollicitude va être plus absorbante et plus exclusive ; elle occupera à peu près tout son temps et toute son activité. Le moment est donc venu de rechercher ce qu'était cette Observance, qui a tenu tant de place dans la vie de notre saint. Pour s'en bien rendre compte, pour comprendre les raisons de l'intérêt qu'il y portait, pour mesurer la 3)art qu'il a prise à son développement, il convient de revenir en arrière sur rhistoire, quelquefois imparfaitement connue, de l'Ordre des Frères mineurs*

Depuis deux siècles qu'il existait, cet Ordre avait eu une vie à la fois très intense et très tourmentée : d'une part, un élan sublime d'amour et d'enthousiasme, une fécondité prodigieuse, une armée de près de deux cent mille moines, beaucoup de saints, de martyrs, de docteurs ; de l'autre, des contradictions passionnées entre Frères, des menaces de schisme, des accusations réciproques d'infidélité ou d'hérésie. Peut-être le caractère même du génie de saint François est-il pour quelque chose dans ce phénomène. C'était l'un des plus puissants séducteurs et excitateurs d'âmes que le monde ait connus; nul homme n'a à ce point soulevé, enflammé les cœurs et les imaginations; nul n'a semé et récolté, en si peu de temps, une telle moisson de sainteté, d'héroïsme et de poésie ; son impulsion a remué profondément et transformé l'Église, la société et jusqu'au monde des lettres et des arts. Mais peut-être n'avait-il pas au môme degré les quahtés de l'organisateur et du législateur; après avoir fait sortir de terre une armée immense, on eût dit qu'il était un peu embarrassé de la constituer et de la discipUner. Aussi bien, au début, semblable en cela à tous les autres fondateurs d'Ordres, ne se doutait-il pas qu'il créait une grande institution. IJ

n'avait cru d*abord former, avec ses premiers compagnons, qu'une troupe de pénitents, sans couyeat, sans église à eux, errant par les villages de rOmbrie à la façon des mendiants, insouciants de toutes les choses humaines, chantant l'amour divin qui les brûlait, préchant là où Ton voulait bien d'eux, rendant grâces quand on les maltraitait, tout enveloppés de ce charme tendre et naïf qui inspirait encore, Un siècle plus tard, le petit livre des Fioretti. Pas d'autre règle, d'autre gouvernement que la parole du saint, son regard, sa divination surnaturelle, l'attrait de sa grâce et de sa bonté, la lumière qui émanait de lui. Mais cette délicieuse et pieuse idylle ne pouvait se prolonger indéfiniment, pas plus que l'Église n'eût pu toujours se contenter de l'organisation embryonnaire à laquelle elle était réduite, aux jours où les Apôtres, ses premiers évéques, suivaient Jésus à travers les campagnes de la Galilée. A mesure que l'Ordre se développait — et sa croissance fut d'une rapidité prodigieuse — il était manifeste que l'action personnelle du fondateur ne suffisait plus. Celui-ci ne pouvait être partout et ne devait pas durer toujours. D'ailleurs, dans la foule des moines nouveaux, se glissaient des éléments plus mélangés. II y a trop de Mineurs I » entendait-on dire

parfois à François. Une règle précise, une constitution fortement agencée devenaient indispensables. Conscient de ce qui lui manquait pour une telle œuvre, le saint accepta, avec une humilité confiante, l'assistance d'un prélat, tout nourri de l'esprit d'organisation et de gouvernement, traditionnel à Rome, le cardinal Hugolin. Sous son influence, le Poverello rédigea successivement deux règles im peu étendues. Toutefois, même dans ces conditions, sa pensée avait peine à se fixer en articles impératifs ; elle avait tendance à tourner en exhortations, en effusions, en aspirations : forme touchante sans doute, mais qui prêtait plus qu'une simple règle aux interprétations divergentes.

Ces divergences commencèrent à se manifester du vivant même du fondateur, principalement au sujet de la pauvreté. Pour saint François, la pau- \Teté n'était pas seulement une vertu abstraite qu'il invitait à pratiquer; elle prenait corps et vie à ses yeux ; c'était une noble dame injustement déchue dont il se constituait le chevalier, une fiancée qu'il embrassait avec amour, la veuve même du Christ, délaissée depuis douze siècles (1), qu'il épousait à

(1) Ainsi chantait Dante (Paraît*, ch. xi) :

Questa privata M primo marito^ Mille e cent' anni e piit dispetta e scura, Fi»o a co9tui si ileti€ tenza invilo

son tour. Aussi entendait-il se donner à elle, sans réserve et sans mesure. Non content d'obliger les Frères personnellement au dénuement absolu, il interdisait à l'Ordre de rien posséder, pas mémo le couvent où habitent ses membres, l'église où ils prient. Une telle défense heurtait les idées régnantes, non seulement dans le clergé séculier, alors partie intégrante de la hiérarchie féodale, mais dans le clergé régulier, représenté, à cette époque, par les opulentes abbayes bénédictines. Ceux-là mêmes qui étaient heureux de voir réagir contre la trop grande richesse de l'Église, se demandaient si cette interdiction de toute propriété n'était pas une impossibilité pratique, et s'il convenait de prendre absolument à la lettre ce qui paraissait une aspiration plus généreuse que sage. Ces doutes, ces inquiétudes pénétraient chez les Mineurs et y jetaient le trouble. Ils étaient d'ailleurs plus ou moins ouvertement propagés par l'un des compagnons de François, choisi de sa main pour gouverner l'Ordre en qualité de vicaire général, le célèbre Frère Élie, esprit supérieur, mais dont l'idéal religieux différait de celui du Poverello. Ces indices d'opposition n'échappaient pas au saint et furent la grande tristesse, la poignante angoisse de ses dernières années. Plus d'une fois, il laissa

échapper, ace sujet, de douloureux pronostics ; plus d'une fois, et notamment dans les paroles suprêmes de son testament, il éleva une protestation émue contre ceux qui menaçaient d'altérer son œuvre. Le fondateur mort, les partisans de la mitigation levèrent la tète plus hardiment encore et se multiplièrent. Le succès même de l'Qrdre, les grands couvents, les magnifiques églises que construisait pour lui la libéralité des peuples, les hautes dignités que la confiance des Papes ou des princes accordait à plusieurs de ses membres, semblaient peu compatibles avec la rigueur de pauvreté et d'humilité rêvée par saint François. Bientôt, ce ne fut plus seulement la mitigation, ce fut le relâchement. Dès le milieu du treizième siècle, saint Bonaventure le dénonçait, et, quelques années après, Dante, faisant parler ce même Bonaventure au Paradis, mettait dans sa bouche une plainte amère siu* cette famille franciscaine qui, après avoir marché d'abord fidèlement sur les traces de son père, lui tournait le dos, littéralement : « posait maintenant la pointe du pied où il avait mis les talons (1) » . En face de la mitigation, de jour en

(1) La sua famiglia^ che si mosse driiia

Co' piedi aile su' omie, è tanio voUa Che quel dinanzi a quel dirietro gitta.

(Paradis, ch. xii.)

jour plus répandue et plus puissante, l'Observance rigoureuse n'avait pas cependant disparu. Maintenue avec une ferveur jalouse dans d'humbles couvents, entretenue et comme réchauffée par les récits de ceux qui se donnaient pour les vrais dépositaires de la tradition d'Assise, elle résistait avec une, fermeté tantôt douce, tantôt farouche, aux exemples comme aux pressions, et inspirait contre ce qu'elle jugeait être une infidélité et une trahison, des protestations dont l'accent remuait le monde chrétien.

Avec le régime non centraUsé des anciens monastères bénédictins la solution eût été simple : les Franciscains se fussent divisés en deux branches, quelque chose comme Cluny et Cîteaux.

Mais une autre idée avait présidé à la fondation des deux grands Ordres mendiants du treizième siècle, l'idée de l'unité sous un seul chef. Dès lors chaque parti devait chercher à imposer à l'autre sa manière de voir. Il fut bientôt visible que les mitigés, appelés a Frères de la Communauté » ou « Conventuels », étaient beaucoup plus nombreux que les Zelanti ou « Spirituels ». A peu d'exceptions près, les premiers occupaient tous les postes de supérieurs généraux ou provinciaux. Ils n'usaient pas tous de même de leur autorité : les uns,

modérés, conciliants, cherchaient à jouer un rôle d'arbitres et de pacificateurs ; les autres se montraient ardents à réprimer ce qui leur paraissait une révolte et ne reculaient pas devant de véritables mesures de persécution.

Les Spirituels supportèrent sans faiblir cette persécution, qui leur donnait, par moments, Texaltation et Tauréole du martyre. Mais leur fermeté finit par tourner en obstination, leur résistance en rébellion. Ils se croyaient encouragés, par des paroles de saint François, à rejeter l'autorité des supérieurs, quand ils la jugaient en désaccord avec la règle. La conscience qu'ils avaient de leur plus grande austérité éveillait chez eux des tentations d'orgueil et de mépris des autres. Ce mépris, ils retendaient à l'Église entière qui leur paraissait envahie, elle aussi, par le relâchement et destinée à une prochaine rénovation. Infidèles, à leur tour, à ce que leur fondateur, au milieu de ses aspirations les plus mystiques, avait toujours gardé de clair et sain bon sens, de discipline d'esprit, de docilité envers l'autorité religieuse, do scrupuleuse orthodoxie, ils se laissaient gagner à Tilluminisme apocalyptique qui avait germé, à la fin du douzième siècle, dans l'imagination d'un Cistercien de Calabre, Joachim de Flore. A la

suite de ce nuageux prophète, les docteurs, les historiens et les poètes des Spirituels, Jean de Parme, Pierre-Jean Olive, Ubertin de Casai, Angelo Clareno, Jacopone de Todi, rêvaient plus ou moins d'une troisième révélation qui devait transformer le monde religieux : la première, celle du Père, avait été le règne de la Loi ; la deuxième, celle du Fils, était le règne de la Grâce; la troisième serait le règne du libre Amour, dans lequel les moines, les contemplatifs devaient remplacer l'Église séculière et temporelle. Egarés par leur dévotion envers saint François, ils divinisaient son image, grandissaient outre mesure son rôle, exagéraient ce que Tun d'eux appelait ses « conformités » avec Jésus, recevaient sa doctrine comme un second Évangile, faisaient de lui un nouveau Messie, le Messie de la révélation annoncée par Joachim, et considéraient l'Ordre des Mineurs comme destiné à absorber l'Église universelle et à donner à l'humanité sa forme dernière.

Les Papes furent conduits à intervenir fréquemment pour tâcher de rétablir la paix et l'unité dans la famille franciscaine. En général, sauf Célestin V, ils tinrent plus ou moins en suspicion les Spirituels, surtout à cause de leur joachimisme. Mais, s'ils appuyaient d'ordinaire les mitigés, ils les met-

taient en garde contre le relâchement. Plusieurs des Spirituels, notamment Ubertin de Casai, au commencement du quatorzième siècle, refusèrent de se soumettre aux décisions du Saint-Siège ; ils lui déniaient le pouvoir de modifier une règle révélée de Dieu. Sur ce terrain, la résistance était téméraire : les Spirituels s'y brisèrent.

C'était finir en sectaires une entreprise inspirée à l'origine par une pensée haute et pure, et où avait été dépensé beaucoup de vertu. Aussi l'impression qu'elle laisse est-elle mélangée et incertaine. On admire cette fidélité à garder et ce courage à défendre l'idéal franciscain ; on s'alarme d'y voir mêler des doctrines suspectes et un esprit d'indiscipline. On ne sait trop si l'on a affaire à des saints ou à des hérétiques, à des martyrs ou à des révoltés. Cette hésitation paraît avoir été partagée quelque peu par l'autorité ecclésiastique ellemême, qui poursuivait, de leur vivant, un Jean de Parme ou un Jacopone de Todi, et qui les béatifiait après leur mort (1).

(1) La controverse qui s'éleva, dans la première moitié du quatorzième siècle, sur la pauvreté du Christ et des Apôtres, et qui agita si étrangement la chrétienté, en paraissant diviser les Papes eux-mêmes, a été souvent rattachée, par erreur, à la question des Spirituels. Elle ne divisa pas les Mineurs entre eux ; elle lea mit aux prises avec d'autres Ordres, notamment avec les Dominicains. Seulement, on y voit à quel point le monde franciscain

tC2 SAINT BERNARDIN DE SIENNE.

Vers le milieu du quatorzième siècle, il semblait donc que la cause de la règle stricte eût succombé avec les Spirituels, et qu'elle fût irrémédiablement compromise par leur indocile témérité. D'ailleurs, au lendemain de la grande peste et à la veille du grand schisme, le vent n'était pas, dans les cloîtres, à la ferveur et à l'austérité. C'est pourtant à cette époque que commence, obscurément et sans bruit, le mouvement qui, sous le nom d'Observance, devait finir plus tard par ramener à l'austérité primitive la presque totalité des Frères mineurs. Il naît avec Jean de Valle, au pauvre petit couvent de Brogliano, entre Camerino et Foligno, non loin d'Assise, dans une contrée montagneuse plus particulièrement pénétrée de la pure tradi-

était alors troublé : uo chapitre entra en conflit avec le Pape ; le ministre général et les personnages les plus considérables de l'Ordre prirent parti contre le Saint-Siège, pour Louis de Barière et pour son antipape qui était lui-même un Mineur. Mais on y voit aussi à quel point l'Ordre avait l'instinct de ii<tô]itc catholique; la masse ne suivit pas les chefs révoltés, s'en dégagea, et unit par les amener eux-cnéœes à résipiscence.

tion franciscaine, et qui avait été, depuis plus d'un siècle, comme la citadelle des Zelanti (1)^

Les compagnons de Jean de Valle n'étaient pas sans lien avec les Spirituels , dont ils avaient accueilli l'un des survivants, Angelo Clareno; comme eux, ils étaient amants fervents de la pauvreté et se tenaient à la règle stricte ; mais, plus prudents, plus modestes, plus dociles, ils se dégageaient du joachimisme , ne parlaient plus de transformer l'Église ni de faire schisme dans leur Ordre, et demandaient seulement aux supérieurs qu'on les laissât, dans leur humble petit coin, observer la règle à leur manière.

Les autorités franciscaines se montrèrent d'abord tolér£mtes et même bienveillantes. La vertu des dissidents inspirait sympathie et respect; leur petit nombre et leur obscurité rassuraient. Parfois cependant, la méfiance renaissait, et des velléités de répression se manifestaient : un moment, Gentile de Spolète, qui avait remplacé Jean de Valle, fut jeté en prison et ses communautés dispersées. En dépit de ces alternatives, le petit groupe continuait à subsister, et même, dans une faible mesure, à se développer. Avec le Bienheureux

(1) Sur ces origines de l'Observance, cf. Otto Huttebrauker, Der Minoritenorden zur Zeii des grossen Schis7nas. (Berlin, 1893.)

Paoluccio de Trinci, successeur de Gentile, en 1363, le progrès fut même un peu plus marqué. Par un phénomène singulier, le désordre du grand schisme, qui éclata en 1378, se trouva servir la cause de l'Observance. Dans l'Ordre, divisé comme TÈglise en deux obédiences, les supérieurs s'abstenaient d'exigences qui eussent pu rejeter les dissidents dans l'obédience opposée. Paoluccio obtint ainsi le droit de recevoir des novices, de fonder et de s'affilier des maisons nouvelles. Les Observants ne prétendaient pas, sans doute, se séparer de l'Ordre des Mineurs ni se soustraire au gouvernement du ministre général; mais ils vivaient à part, selon leurs règles, indépendants des provinciaux, et dirigés par leur supérieur particulier. En 1390, quand à Paoluccio, mort en odeur de sainteté , succéda Jean Stronconio , l'Observance était sortie du recoin montagneux où elle avait été d'abord confinée, et elle faisait son apparition en divers points de l'Italie • Si peu que ce fût, le mouvement d'expansion était commencé; il ne devait plus s'arrêter.

A cette même époque, sans qu'on puisse saisir de communications avec les Observants d'Italie, des symptômes de retour à la règle stricte se manifestaient chez quelques Mineurs d'Espagne ou de

Portugal, et, avec plus de force, chez les Mineurs de France. Dans ce dernier pays, cette réforme allait même recevoir, au début du quinzième siècle, une vive impulsion de la main d'une femme, extraordinaire entre toutes, sainte Colette (1). Cette fille d'un charpentier picard surgit soudainement, comme Jeanne d'Arc sa contemporaine, dans la France déchirée et envahie, étonne le monde par ses austérités et ses miracles, ne se borne pas à réformer les religieuses Clarisses dont elle est, mais suscite et dirige, avec une efficacité et une autorité toutes surnaturelles, la réforme des Frères mineurs qui prennent le nom de Colettins.

C'est d'ailleurs dans tous les cloîtres que se manifeste alors une réaction contre le relâchement. On la constate, dès la fin du quatorzième siècle, dans l'autre grand Ordre mendiant, chez les fils de Saint-Dominique. Le souvenir des exhortations de sainte Catherine de Sienne, l'exemple de la Bienheureuse Claire de Gambacorta, réformatrice des Dominicaines, déterminent les Bienheureux Raymond de Capoue, Jean Dominici et Laurent de Ripafratta, à commencer, dans les couvents des Frères prêcheurs, une réforme, qu'au quinzième

(1) Née en 1381, morte en 1447.

siècle saint Antonin devait continuer en Italie et que d'autres devaient propager dans le reste de la chrétienté (1).

Quand, en 1402, Bernardin prit, à Sienne, l'habit de Frère mineur, l'Observance avait conquis, en Italie, son droit à l'existence. Les supérieurs pouvaient hésiter sur le plus ou moins d'autonomie à lui concéder, mais il n'était plus question de la supprimer. Et surtout elle avait bon renom et s'était dégagée des suspicions qui pesaient naguère sur les Spirituels. Si elle ne comptait guère dans la Péninsule que vingt-cinq petits couvents, peu en vue, habités seulement par environ cent trente Frères, elle avait en outre pour alliés un certain nombre de Mineurs qui, tout en résidant dans les

(1) Sur cette réforme dominicaine à la fin du quatorzième siècle et au commencement du quinzième siècle, et particulièrement sur la part qu'y a prise ce Dominici que saint Antonin a appelé : primui suscitator obiervantiœ regularis in Italià, voyez P. Augustin Rossler, Cardinal Johannes Dominicit ein Reformatorenbild aus der Zeit des grossen Schisma. (Freiburg, 1S93.) Cf. aussi le P. Chapotin, Éludes historiques sur la province dominicaine de France. Cf. enfin les Bollandistes, passim.

maisons coQventuelles, étaient de cœur avec elle, aspiraient à vivre selon ses règles, ou, s'ils n'en avaient pas le courage, reconnaissaient sa supériorité morale. Des rapports ainsi existant entre certains Conventuels et les Observants, on peut se faire une idée par les débuts mêmes de Bernardin. Entré d'abord dans le couvent mitigé de Saint- François à Sienne, n'avait-il pas été, presque aussitôt après, autorisé, encouragé par le gardien de ce couvent, à chercher une règle plus stricte dans le monastère de Colombaio (1) ?

A peine affilié à l'Observance, le jeune Bernardin travailla à la propager dans le cercle encore restreint où s'exerça d'abord son action, et l'on sait comment un de ses premiers actes fut de fonder, en 1405, le couvent de la Capriola, à la porte de Sienne. Hors de son rayon, d'ailleurs, le progrès persistait, lent, mais continu. En 1415, les réformés entraient en possession du plus ancien couvent de l'Ordre, celui de Sainte-Marie des Anges, au pied d'Assise. On évaluait, vers cette date, à environ trente-quatre le nombre des couvents italiens où la règle stricte était appliquée.

La croissance de l'Observance prit une allure

(1) Voir plus haut, p. 20.

bien autrement rapide, dès que Bernardin fut devenu célèbre par ses prédications en Lombardie et dans le reste de l'Italie. Partout, à la parole de Fapôtre, naquirent non plus de petites maisons cachées dans des lieux déserts, mais de grands monastères établis aux portes des villes importantes. Le signal fut donné, en 1419, par les Milanais qui fondèrent, sous le vocable de Sainte- Marie des Anges, un couvent considérable, aussitôt rempli de jeunes gens dont quelques-uns appartenaient aux meilleures familles de la ville. L'exemple fut suivi, dans les années suivantes, à Pavie, Bergame, Brescia, Florence, Pise, etc. Ailleurs, c'étaient les anciens couvents qui se transformaient. Dans toutes ces maisons, on se réclamait de Bernardin, on se guidait d'après ses avis. Les moines, doués pour la parole, se faisaient, à sa suite, prédicateurs populaires, quelques-uns avec beaucoup de succès. Lui-même parlait, un jour, aux Siennois, des « merveilles » opérées parles sermons de certains de ses compagnons, notamment de Mathieu de Sicile et de Jean de Pouille (1). Pour se faire bien accueillir, un prédicateur avait intérêt à se dire disciple de Frère Bernardin :

(1) Le Prediche volgari, édite da Luciano Banchi, 1. 1, p. 72, 73.

si bien que ce dernier mettait les populations en garde contre ceux qui prenaient ce titre sans y avoir droit. « Ne les croyez pas, disait-il, si vous n'avez pas une preuve écrite de ma main (1). » Ce n'était pas seulement le talent oratoire de Bernardin, c'étaient ses vertus, que les Frères de l'Observance tâchaient d'imiter. Dans ces cloîtres, la sainteté florissait, comme il n'arrive d'ordinaire qu'à l'aurore des grandes fondations monastiques. On y trouvait, dès cette époque* pour ne nommer que les plus illustres, saint Jean de Capistrân, saint Jacques de la Marche et le Bienheureux Albert de Sarteano, qui, tous trois, avaient pris l'habit entre 1415 et 1417.

Ne pouvait-il pas être à craindre que, dans cette faveur nouvelle du public, l'Observance ne fût plus aussi humble, aussi austère, aussi fidèle à la stricte pauvreté, que dans ses jours d'épreuve et d'obscurité? Bernardin y veillait. Il n'admettait pas qu'un Alineur acceptât de l'or, même pour de pieux motifs. On a vu sa résistance aux libéralités perfides de Visconti (2). Lui léguait-on des sommes importantes pour bâtir des monastères, il les refusait, ne voulant, dit son biographe, ni regarder, ni toucher,

(1) Pred. volg,, 1. 1, p. 72, 73; t. HI, p. 372.

(2) Cf. plus haut, p. 1£9.

ni conserver aucun argent (1). Cette question de l'argent était la pierre de touche à laquelle il entendait qu'on distinguât ceux de ses frères qui étaient bons. A ce propos, il rappelait, dans un de ses discours aux Siennois, que beaucoup de Mineurs s'en allaient quêtant de l'argent, ramassant des fragments de métaux précieux et des anneaux brisés, afin, disaient-ils, d'en faire des croix et des calices pour les églises. « Si quelqu'un d'entre eux vous tombe sous la main, dit-il, et qu'il prétende être de ceux qui vont avec Frère Bernardin, ne le croyez pas. De même que l'orfèvre a des signes auxquels il reconnaît le métal sans alliage, de même, à la question d'argent, al fatto del denaiuolo^ vous reconnaîtrez ceux qui sont miens ou qui ne le sont pas (2). »

Édifié du zèle des religieux de la stricte Observance, rassuré sur leur orthodoxie, le Saint-Siège, loin de les traiter avec la méfiance qu'il avait longtemps gardée à l'endroit des Spirituels, les considérait d'un œil favorable et se plaisait aies encourager. Martin V intervint, par de nombreuses bulles, pour autoriser l'institution des nouveaux couvents

(1) « Pecuniam ejusmodi née aspicere, nec conirectare, nec coniervare volebat. »

(2) Le Prediche volgari, t. I, p. 71, 72.

OU pour transférer aux Observants quelques-uns des anciens (1). Ainsi les mit-il, à la grande mortification des Conventuels, en possession de la Vema, la montagne sacrée où saint François avait reçu les stigmates. Un moment, en 1427, ce crédit fut mis en péril par l'accusation dirigée contre Bernardin, à propos de la dévotion au nom de Jésus (2) ; mais ce ne fut que pour peu de temps.

Le successeur de Martin V, Eugène IV, moine lui-même, comptait principalement sur les moines pour défendre le catholicisme contre les dangers qui le menaçaient; par suite, il attachait beaucoup de prix à leur ferveur; s'il ne jugeait pas possible de poursuivre la réforme générale de l'Église, il voulait du moins seconder celle des cloîtres. Très attaché aux Dominicains, chez lesquels il demeura pendant son long séjour à Florence, il ne témoignait pas moins de bienveillance aux Franciscains, particulièrement à ceux de l'Observance. Il avait pour Jean de Gapistran une amitié particulière, et Ton sait comment un de ses premiers actes fut de venger Bernardin des accusations qui avaient été de nouveau portées contre lui. Vers la même épo-

(1) Wadding, Annales Minorum, t. X, pa$êwn, meationoe ou cite plusieurs de ces bulles de Martin V.

(2) Voirpltrs haut, chap. m.

que, il invita les Observants à choisir parmi eux six hommes, « graves, instruits et habiles », qui devaient être mis à sa disposition et employés plus particulièrement à l'exécution de ses desseins. Jean de Capistran, Jacques de la Marche, Albert de Sarteano furent au nombre des religieux ainsi désignés. On peut s'étonner de ne pas trouver dans cette liste le nom de Bernardin, que tous les Observants regardaient comme leur maître. Peut-être ne voulait-on pas le distraire de son apostolat. Quoi qu'il en soit, Eugène IV chargea Jean de Capistran d'affaires épineuses en Italie, délégua Jacques de la Marche en Bosnie et en Pannonie où l'hérésie sévissait, et enfin envoya Albert de Sarteano, avec plusieurs Frères, en Orient, pour y préparer la grande œuvre du retour des églises schismatiques à l'unité : ce retour paraissait alors facilité par le péril extrême que les progrès des Turcs faisaient courir à l'empire de Byzance, et par le besoin que celui-ci sentait de s'appuyer sur les chrétiens d'Occident. En même temps, le Pontife encourageait, comme l'avait fait son prédécesseur, l'extension croissante d'une famille religieuse qui lui fournissait d'aussi précieux agents ; comme lui, il tendait à déposséder les Conventuels au proflt des Observants;

ainsi, en 1434, transférait-îl à ces derniers les sanctuaires de Terre Sainte.

Il ne faudrait pas croire cependant que les Observants rencontrassent partout fav€*ir et bienveillance. Us avaient encouru la disgrâce d'une puissance qui passait alors pour redoutable, je veux parler des humanistes. L'un des plus célèbres, sinon des plus estimables, d'entre ces humanistes, Poggio, ne manque pas une occasion d'exciter au mépris des Frati, principalement de ceux qui se disent Observantins. Il ne tarit pas contre a ces vagabonds, hos circulatores, qu'on voit partout, sordides et la tête penchée » , contre ces « fâcheux aboyeurs, hos molestos latratores ». A l'entendre, ce sont des bouffons grossiers, ignorants, dont le succès n'est dû qu'à une mimique de singe et à des poumons infatigables; ce sont des hypocrites, avides de gain, qui poursuivent non la conversion des pécheurs, mais la faveur de la populace. Il les accuse de semer les scandales, et de former moins « une congrégation de reli-

gieux qu'une officine de crimes » ; sa pudeur — et, par ses autres écrits, on sait ce qu'elle est — l'empêche de raconter plus explicitement leurs actes déshonnêtes. Il ne craint pas d'impliquer nominalement Bernardin dans ces attaques ; sans pouvoir contester son éloquence et le succès de ses prédications, il lui reproche d'avoir plus souci de sa propre louange que du bien des âmes (1).

D'où venait cette animosité? Si parmi les Frati il en était quelques-uns dont la rudesse un peu inculte et grossière pouvait choquer les beaux esprits, ce n'était pas le cas de Bernardin et de ses principaux compagnons. Dans sa jeunesse, notre saint avait étudié avec succès les belleslettres ; à en croire un contemporain, il se serait, un moment, adonné à la recherche des anciens manuscrits (2). Pour avoir été, depuis, attiré et absorbé par les sciences sacrées, il ne traitait pas en ennemie la culture profane. On ne trouve même pas trace, chez lui, de l'inquiétude qu'éveillait alors, chez d'autres religieux, l'importance donnée aux auteiu's païens dans la formation des esprits. Rien, dans ses sermons, des avertisse-

(1) PoGOius, Historia eonvivialis de Avariiià; Dialogus adversus hypocrisim; Dialogus de Miserià humanœ eonditionh. Cf. aussi Epistoîœ, éd. Tonellis, passim,

(2) Mbbus, ViUi Ambrosii Traversani,

ments que ce danger avait suggérés, peu auparavant, à Jean Dominici (1), ni des anathèmes qu'il devait plus tard faire sortir de la bouche de Savonarole. Bernardin entretenait, du reste, des relations amicales avec plusieurs humanistes célèbres, Ambrogio Traversari, Leonardo Giustiniani, Francesco Barbaro, Guarino de Vérone. Deux autres humanistes, Bernabœus de Sienne et Maphaeus Vegius, devaient être ses biographes. L'un de ses disciples préférés, qu'il recommandait aux Siennois comme le plus cher de ses fils (2), et qui devait être l'un des chefs de l'Observance, Albert de Sarteano, était un brillant élève de Guarino ; devenu moine et prédicateur, il continuait à étudier le grec avec son maître. Quand il rencontrait de tels lettrés parmi les Frères, Bernardin se préoccupait sans doute de les former à l'humilité monastique; dans ce dessein, il les mettait sous la direction de religieux qui n'étaient savants que dans les choses de Dieu et de la vie intérieure ; mais il se gardait de les détourner d'une culture qui, bien dirigée, lui paraissait devoir aider à leur apostolat.

Au nom des lettres, Poggio ne pouvait donc

(1) Voir, entre autres, un écrit de Dominici, intitulé : Lucula noclii,

(2) Le Prediche volgari, t. III, p. 372.

arguer d'aucun grief contre Bernardin et ses compagnons. Son antipathie avait une autre cause. Des libertins de mœurs et d'esprit, des épicuriens et des sceptiques, rêvant plus ou moins de ramener le monde au paganisme, devaient nécessairement voir des ennemis dans ceux qui étaient, par leur vie, par leur doctrine, par leur parole, par leur seul aspect, la personnification la plus en vue, on dirait presque la plus provocante, de l'ascétisme et de la pénitence. Des incidents venaient parfois aviver une opposition qui tenait au fond des choses. Ainsi Poggio, en 1429, reprochait-il particulièrement à Bernardin de s'occuper à fonder un couvent, près de Florence, en un lieu charmant où le rhéteur avait souvenir d'avoir eu d'agréables réunions avec d'autres beaux esprits. Qu'un tel endroit fût désormais le séjour de misérables Frati^ il s'en indignait comme d'une profanation, faisait des pieds et des mains, à Rome, pour obtenir une interdiction, et invectivait avec colère ces moines coupables de choisir, pour s'installer, des lieux aussi délicieux, « loca amœna^ voluptuosa^ omni referta jucunditate (1) ».

Si grand que fût alors le crédit d'un Poggio, ses

(1) Poggii Epislolœ. Voir notamment une lettre du 16 décem' bre 1429, liv. IV, ép. m.

attaques paraissent s'être brisées contre le bon renom de Bernardin et de ses compagnons; elles nuisaient plutôt à leur auteur. Celui-ci ne laissait pas que d'être parfois embarrassé du scandale qu'il avait ainsi causé; il cherchait alors à s'en excuser, et en arrivait à rendre à la vertu, à la science, à l'éloquence de Bernardin ou d'Albert de Sarteano un témoignage auquel son hostilité donnait une valeur particulière (1). Filelfo, autre humaniste, alors en guerre de plume avec Poggio, ne manquait pas, dans ses satires, de dénoncer à l'indignation générale l'homme capable d'avoir mal parlé de si saintes gens (2). Ce qui n'empêcha pas, il est vrai, ce même Filelfo, qui au fond ne valait pas mieux, de chercher plus tard^ lui aussi, à mordre Bernardin et les Frères mineurs; la chose ne lui réussit pas mieux qu'à Poggio (3).

Plus les monastères de l'Observance se multiphaient et prenaient d'importance, plus se posait,

(1) Poggii Epistolœ, lib. UI, ep. XXXV; lib. IV, ep. III.

(2) Satyrœ Philelfi, satire II, 3, et satire VI, 5.

(3) JoAKKEs JoviAKus PoKTANCs, De Sermoïie, lib. V, cap. i.

urgent et difOcile, le problème de concilier leur existence avec Tunité de TOrdre franciscain. Les soumettre purement et simplement à la liiérarchie commune, toute aux mains des Conventuels, c'était les exposera être entravés, persécutés. Les soustraire à cette hiérarchie, c'était entrer dans une voie qui semblait devoir conduire à la séparation. La question, depuis longtemps pendante, avait donné lieu à beaucoup de tâtonnements, de contradictions, sans avoir reçu de solution définitive. Aux heures où prévalait l'esprit de conciliation, on instituait, entre les maisons de l'Observance et les autorités supérieures de TOrdre, des vicaires, appartenant h la réforme, mais choisis par le ministre général et dépendant uniquement de lui ; l'étendue de leurs pouvoirs était très variable; au commencement du siècle, Stronconio avait été vicaire général pour tous les Observants d'Italie; en 1421, Bernardin apparaissait, un moment, comme exerçant les fonctions de vicaire seulement pour les provinces de Toscane et de Saint-François. En France, à la suite de conûits assez aigus, les Observants avaient obtenu, en 1415, du concile de Constance, une indépendance mieux garantie : les vicaires qu'ils choisissaient eux-mêmes ne pouvaient être refusés par

les autorités conventuelles ; cette régule ne s'étendit pas en Italie, où l'institution des vicaires demeura à la discrétion du ministre général.

Tant que l'Observance n'avait compris qu'une petite poignée de moines obscurs, les Conventuels avaient jugé qu'il était sans conséquence de lui concéder une certaine autonomie. Il n'en était plus de même depuis qu'elle s'était tant développée. Alors , il paraissait beaucoup plus à craindre que l'autonomie de fait ne fût un acheminement à la scission de droit. Martin V, bien que personnellement favorable aux réformés, était préoccupé de ce danger. Ainsi fut-il amené à se demander s'il n'y aurait pas moyen de faire accepter par les Observants le gouvernement direct des Conventuels, à condition d'obtenir de ceux-ci une plus exacte application de la règle. Il se sentait d'autant plus encouragé à chercher dans cette direction la solution du problème, que l'un des principaux disciples de Bernardin, Jean de Capistran, s'y montrait favorable. Il convoqua donc, en 1430, à Assise, un chapitre de l'Ordre : le ministre général, Antoine de Massa, suspect de favoriser le relâchement, fut déposé et remplacé par Guillaume de Casai, homme pieux qui passait pour aimer les Observants; ceux-ci renon-

cèrent alors à leurs vicaires particuliers. Dans des conférences où Jean de Capistran paraît avoir eu une action prépondérante, des statuts furent rédigés, appelés StatutaMartiniana, qui avaient surtout pour objet de réprimer les abus des monastères conventuels; sans ramener ceux-ci à la règle stricte, ils les en rapprochaient ; quant aux Observants, ils demeuraient libres de vivre à leur façon et étaient recommandés à la bienveillance des supérieurs; ces statuts, soumis au chapitre, furent approuvés par acclamation, et Jean de Capistraa fut établi socius du ministre général, pour veiller à leur exécution.

L'illusion de ce touchant accord ne devait pas durer longtemps. Quelques semaines ne s^étaient pas écoulées, que beaucoup de Conventuels trouvaient le fardeau trop lourd, regrettaient l'engagement pris en une heure d'enthousiasme et sollicitaient des dispenses. Le ministre général, bien que de cœur avec les fervents, craignait d'attrister et de rebuter les tièdes : dans son embarras, il ne tenait pas la main à l'exécution des statuts. De là, plaintes des Observants qui voyaient ainsi leur échapper ce qui était la compensation de leur sacrifice et qui demandèrent le retour à l'organisation antérieure des vicariats. Entre les deux

partis, la contradiction renaissait plus vive que jamais.

C'est sur ces entrefaites qu'Eugène IV succéda à Martin V, en 1431. Il prêta l'oreille aux réclamations des Observants ; tout en essayant d'imposer aux Conventuels l'exécution des Statuta Martiniana^ il permit aux Observants de se réunir en un chapitre à part et leur accorda, en principe, le rétablissement de leurs vicaires, tels qu'ils existaient avant le chapitre d'Assise. Il ne paraît pas cependant que ce rétablissement ait eu lieu tout de suite, probablement à cause des résistances des Conventuels. Ce fut seulement en juillet 1438 que le ministre général, Guillaume de Casai, tombé malade à Sienne, se décida enfin à donner satisfaction aux Observants ; il nomma un vicaire général, avec pleins pouvoirs pour gouverner à sa place toute l'Observance italienne, et confia cette mission au religieux que les partisans de la règle stricte eussent choisi eux-mêmes, à Bernardin. Le Pape, qui désirait depuis longtemps cette mesure, se hâta de l'approuver.

Page 1