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Bernardin eût préféré décliner une charge qui gênait son humilité et interrompait sa prédication. Mais il ne pouvait résister à Tordre de s»es supérieurs et au vœu unanime de ses frères. La tâche acceptée, il s'y donne avec son zèle accoutumé. De la Capriola, où il réside le plus habituellement, il a l'œil à tout, se porte là où sa présence est nécessaire pour fonder ou réformer un couvent, résoudre une difficulté, réprimer un désordre. Ainsi le voit-on, quelques mois après sa nomination, à Aquila, dans le royaume de Naples, où il sévit contre un ancien supérieur, devenu fauteur de trouble. Sous son impulsion, l'Observance fait de nouveaux progrès. Il s'attache surtout à ce qu'elle conserve son véritable esprit de pauvreté et d'humilité. Comme Albert de Sarteano revenait, avec un de ses compagnons, de la périlleuse mission qu'il avait, sur Tordre d'Eugène IV, remplie dans le Levant, en Egypte et en Abyssinie, le Pape avait envoyé au-devant de lui un brillant cortège ; les deux moines se
trouvaient donc faire kur entrée dans une ville, sur des chevaux richement harnachés, entourés d'une fouie qui les acclamait et baisait leurs vêtements ; parmi les assistants, était Bernardin, monté sur Tàne dont ses infirmités l'obligeaient à se servir. En voyant les homieurs rendus à son cher disciple, il s'émeut et craint pour lui ime tentation d'orgueil. « Mon frère Albert, lui crie-t-il, regardez à vos pieds, souvenez-vous de la mort et prenez garde que les hommes ne vous élèvent plus qu'il ne convient. » A cette voix, Albert saute à terre, court à Bernardin, le presse dans ses bras et le prie de lui laisser l'âne et de prendre le cheval, «t Non, dit le saint, il convient que nous marchions d'une façon différente ; mais ayez soin qu6 la vaine gloire ne se glisse pas furtivement dans votre cœur et ne vous ravisse pas le prix d'un si grand travail. — Rassurez- vous, mon père, répond Albert; au milieu des honneurs, je n'ai cessé d'adresser à Dieu cette prière : « Ne nous a donnez pas la gloire. Seigneur, ne nous donnez « pas la gloire ; mais donnez-la à votre nom. »
Les Conventuels ne voyaient pas sans ombrages les pouvoirs conférés au vicaire général et les progrès qu'il faisait faire à la réforme ; Bernardin s'attache à dissiper ces ombrages , à force de pru-
dence et de charité. Le zèle, chez lui, n'exclut pas la discrétion. Pendant une de ses absences, en
1439, les Frères de la Capriola ont admis clandestinement un tout jeune homme et, pour le soustraire aux recherches des siens, l'ont envoyé dans un autre couvent. Sur les plaintes de la famille, les magistrats de Sienne s'adressent à Bernardin. Celui-ci répond en déplorant un fait qu'il n'eût pas toléré s'il eût été présent (1); il ajoute qu'il a aussitôt donné Tordre de faire revenir le jeune homme et de le présenter devant les magistrats (2). S'il tient, sur tous les points essentiels, à la stricte observation de la règle, il est, avec son bon sens accoutumé, ennemi des exagérations, des minuties, et met en garde les esprits simples contre les scrupules que ferait naître une conception trop étroite et trop craintive de cette règle; dans ce dessein, il adresse à ses moines, le 31 juillet
1440, une lettre encyclique qui interprète les points douteux : cette interprétation, qu'il dit avoir été délibérée avec Jean de Capistran et plusieurs
(1) « Quia taliter fleriin seandalum non consensissem », écrivait Bernardin.
(2) Cette correspondance se trouve dans les manuscrits de la Bibliothèque de Sienne. La réponse do Bernardin a été imprimée dans une brochure intitulée : Dieci letlere di Senesi illustn, publicaleper le nozzedelcav, Luciano Banchi.
Frères, donne presque toujours la solution large et modérée (1).
La même largeur d^esprît se manifeste dans toutes les décisions du vicaire général. Les premiers Observants, dans leurs pauvres couvents de l'Apennin, tout entiers à Foraison et à la mortification, rustiques, incultes, un peu sauvages, ne se piquaient nullement de travailler les lettres sacrées. Ceux-là seuls possédaient quelque science, qui l'avaient acquise avant d'entrer en religion. L'étude paraissait être un danger d'orgueil, une méconnaissance de la simplicité abaissée qui devait être le propre du Mineur. On croyait trouver dans saint François, du moins dans le saint François un peu idyllique de la première période, un encouragement à cette humble ignorance. On oubliait que, plus tard, le Poverello^ instruit par l'expérience, avait reconnu, quoiqu'à regret, la nécessité des écoles. Bernardin s'attache à redresser ces idées; il estime la science nécessaire à qui peut avoir charge d'enseigner du haut de la chaire ou de diriger des consciences. Aussi prescrit-il l'ouverture d'écoles où les Observants puissent étudier la théologie et le droit canon.
(1) Voir le texte de cette lettre dans Wadding, Annales Minorum, t. XI, p. 102 et sq.
Peu après, en 1444, Jean de Capistrati s'autorise de Bernardin pour combattre, lui aussi, la thèse, non encore complètement vaincue, de Thumilité ignorante, et il publie im traité Ih promovendo studio inter Minores.
Tout en remplissant son office avec cette bienfaisante aetivité. Bernardin aspirait à en être déchargé. Dès 1440, il fait une première démarche, en ce sens, auprès du Pape. Cetui-ci lui répond qu'il est très heureux de voir l'accroissement continu de rOty&ervànce, mais que cet accroissement rend nécessaire d'en maintenir le gouvernement entre ses mains. Il lui permet seulement de prendre un coadjufteur (1). En vertu de cette autorisation. Bernardin s'adjoint, quelques mois après, Jean de Capistran comme visiteur et commissaire des provinces de Gènes, Milan et Bologne.
Deux ans plus tard, en 1442, la mort de Gruillaume de Casai, le ministre général de fOrdre des mineurs, est, pour Bernardin, l'occasion de revenir à la charge auprès d'Eugène IV. Il invoque avec tant d'insistance le poids de son âge, sa mort prochaine et son désir de reprendre ses prédications, que le Pontife, cette fois, lui permet de se démettre.
(1) Voir le texte de cette lettre dans Wadding, Annales Minojitm, t. XI, p. 100, 101.
LJl stricte observance. 287
On ne nomma pas tout de suLLe un nouveau vicaire pour TObservance. Peu auparavant, les Mineurs de la province de Padoœ ayant à élire un provincial, le cLoix unanime des Conventuels comme des Observants a'étaii porté sur l'un de ces derniers, Albert de Sarleano. Ce fait, si nouveau, avait paru au Pape l'indice d'un retour possible de toute la famille fraiiciâcaine à l'Observance. Pour aider à une évolutioa qu'il désirait vivement, il chargea ce même Albert, aussitôt après la mort du ministre général et en aUendant la nomination régulière du successeur qui devait avoir lieu un an plus tard, de gouverner provisoirement l'Ordre ender avec le titre de vicaire général. C'était le désigner aux suffrages des Mineurs pour l'élection définitive. Le chapitre qui se réunit l'année suivante ne réalisa pas l'espérance d'Eugène IV. Devant l'opposition qui se manifesta chez les mitigés. Bernardin et Albert de Sarteano se déclarèrent prêts à accepter un ministre général conventuel; ils proposèrent et firent nommer Antonio Rusconi, qui, sans appartenir aux réformés, leur témoignait de la bienveillance. On revint alors au système des vicaires spéciaux pour l'Observance; Jean de Capistran et Jean Haubert furent institués, avec des pouvoirs étendus, l'un pour l'Ita-
lie, Tautre pour les pays au delà des monts.
Quelque parti, du reste, que prissent les Conventuels, ils ne pouvaient arrêter le progrès croissant de l'Observance. En 1443, celle-ci entrait en possession, par la volonté du Pape, du monastère de YAraceli, résidence habituelle du ministre général à Rome depuis saint Bonaventure. Si Ton se reporte au jour où Bernardin est entré dans rhumble maison de Colombaio, quel changement! Au lieu des cent trente adhérents que comptait alors la réforme en Italie, elle en a maintenant plus de quatre mille. Bernardin a été pour beaucoup dans ce résultat, et son biographe n'évalue pas à moins de trois cents le nombre des couvents qu'il a fondés (i).
Un si merveilleux progrès ne devait pas être arrêté par la mort de Bernardin. Celui-ci laisse derrière lui des disciples qui maintiendront le prestige de l'Observance. Le Bienheureux Albert de Sarteano ne survit que peu d'années à son maître. Mais
(i) Ce chiffre est donné par Bernabœus Senensis.
saint Jacques de la Marche ne meurt qu'en 1476, et il prêche ou remplit des missions presque jusqu'à son dernier jour. L'apostolat de saint Jean deCapistran a plus d'éclat encore. Son zèle déborde hors de l'Italie. Pieds nus et ensanglantés par la marche, en haillons, mendiant son pain, petit, sec, épuisé, n'ayant que la peau, les nerfs et les os, gardant, dans la plus extrême fatigue, un courage que rien n'effraye et aussi cette gaieté qui est la marque d'un vrai disciple de Bernardin (1), il parcourt sans cesse, souvent en qualité de légat du Pape, la France, l'Espagne, peut-être l'Angleterre, surtout l'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie, la Pologne. Le bruit de sa renommée le précède. Les peuples viennent au-devant de lui, en processions immenses, au son des cloches, au chant des hymnes, par les routes jonchées de feuillages et ornées de fleurs ; c'est à qui touchera son vêtement. Pour les multitudes qui se pressent autour de sa chaire, la place publique est trop étroite ; il faut la rase campagne. Et pourtant^ dans plus d'un pays, en Allemagne notamment, l'ignorance où il est de l'idiome local l'oblige à parler en latin et à avoir auprès de
(1) iENEAS Sylvius, qui Ta vu en Allemagne, le dépeint en ces '.termes : « Pusillum corpore, siccuin, aridum, exhaustuni, solà cule nervisque et ossibus compactum, lœtum tamen et in labore forlem. »
lui un interprète qui traduit son discours. Ceux même qui ne comprennent pas son langage sont touchés et convertis par son accent et son geste (1). A ceux qui sont trop loin pour rien entendre, il suffit de le contempler. Les miracles qu'il opère attirent les malades en foule : on en voit trois, quatre et même cinq mille, rangés le long des chemins, sur son passage, criant miséricorde, tandis que le saint, ému de leur détresse, verse des larmes si abondantes que lui-même semble à demi mort. « Jamais, depuis le temps des apôtres, ajoute le spectateur auquel j'emprunte ces divers traits, on n'a entendu parler d'une telle secousse imprimée aux peuples (2). » L'Observance profite naturellement d'un si grand succès, a A la parole de Jean, rapporte un témoin illustre, iGneas Sylvius (3), les couvents de l'Observance semblaient sortir de terre, tandis que les monastères mitigés semblaient s'écrouler et disparaître. » Une mort
(1) JoANNES CocHLiEUs, qni écrivait, au seizième siècle, une histoire des Hussites, dit de ces sermons latins de saint Jean de Capistran : « Talis erat pronunciatio ut etiam non intelligentes ad lacrymas et vitœ emendationem provocaret, »
(2) Lettre écrite, le 24 juillet 1451, aux* supérieurs de Toscane, par Nicolas de Para, compagnon de Jean de Capistran, pendant sa mission d'Allemagne; cette lettre est publiée par Waooing, Annales Minorum, t. XII, ad anû. 1451.
(3) Cité par les Bollandistes.
héroïque ajoute encore à Téclat de cette vie extraordinaire. Quand, en 1456, Mahomet II, à la tète de deux cent mille Turcs, presse Belgrade, menace de pénétrer au cœur même de l'Europe, et que, seul, dans la chrétienté désunie, insouciante, aveuglée, Hunyade fait face à l'ennemi, le vieux Jean de Capistran, alors âgé de soixante-dix ans, est à côté du soldat de la Croix. C'est lui qui, par sa parole, lui a suscité une armée ; c'est lui qui, sur le champ de bataille, le crucifix en main, allume au cœur des combattants l'enthousiasme qui les fait vaincre. Comme Hunyade et quelques semaines après lui, il meurt en plein triomphe, victime de l'épidémie causée par l'accumulation des cadavres ennemis.
Parmi les Observants de ce temps, j'en pourrais nommer plusieurs autres, justement célèbres aussi, par exemple le Bienheureux Bernardin de Feltre (I), dont notre Bernardin avait prévu et annoncé le glorieux apostolat, et qui, pour sauver le peuple de l'usure, se fait, dans la seconde moitié du quinzième siècle, le propagateur des montsde- piété. Le trait commun de ces moines est qu'ils considèrent tous saint Bernardin de Sienne
(1) Né vers 1437, mort en 1494.
comme leur maître et leur père. C'est en son nom que saint Jacques de la Marche opère des miracles. C'est avec ses reliques que saint Jean de Capistran guérit les malades ; c'est son image qu'il fait peindre sur l'étendard des croisés d'Hunyade. C'est aussi de lui que se réclament, toujours à la même époque, d'autres Mineurs de l'Observance qui se font un nom dans la prédication populaire, notamment Robert de Lecce (1), salué par les humanistes comme le plus disert des orateurs (2), en même temps que sa verve et sa mimique toute napolitaine obtiennent auprès du peuple un succès extraordinaire : Robert proclame très haut que tous ces prédicateurs et lui-même se proposent Bernardin comme modèle (3).
Tandis que l'Observance continue à grandir en renommée et en nombre, les Conventuels, naguère si puissants, déchoient de plus en plus. A la fin
(1) Voir sur Robert de Lecce un article de M. F. Torraca, Arch. Stor. Napolit.j 7« année, fasc. 1.
(2) L'humaniste Pontanus écrivait : « Nemo post Paulum Tarsensem melius Roberto Licensi divina tractavit eloquia. » (Cité par Wadding.) Il avait coutume de dire : « Morlo Roberto, morira Varie di lopredicar. » (Cité par Torraca.) Filelfo fait aussi un éloge enthousiaste de Frère Robert, dans une lettre d'avril 1457. (Francisci Philel/î Epislolarum familiarum libri XXXVII,)
(3) Voir un panégyrique de saint Bernardin qui se trouve à la fin d'un des volumes de sermons de Robert de Lecce, intitule: Sermones Roberli de Licio, de laudibus sanclorum.
du quinzième siècle, la proportion entre les deux groupes est renversée. Les Observants sont devenus de beaucoup les plus nombreux. Exemple unique, ce me semble, d'un Ordre qui, loin de se relâcher avec le temps, revient, après deux siècles, par son propre effort, à la rigidité qu'il avait commencé par estimer impraticable.
L'Observance ne pouvait plus, dès lors, être subordonnée aux Conventuels. En 1517, Léon X, après avoir tenté, une dernière fois, d'unifier la règle et le gouvernement des Frères mineurs, décide qu'il y aura désormais comme deux Ordres indépendants l'un de l'autre, différents par le nom, le costume, la manière de vivre : d'une part, les Frères mineurs conventuels^ usant des dispenses, portant des chaussures, pouvant posséder en commun ; de l'autre, les Frères mineurs de l'Observance régulière^ chez lesquels la règle est complètement appliquée. Chacun des deux Ordres a son supérieur, mais le Pape décrète que, seul, celui des Observants portera le titre de Ministre général de tout l'Ordre des Frères mineurs^ successeur de saint FrançoiSy et aura l'usage du sceau traditionnel de la famille séraphique.
Depuis lors, la fécondité de l'Observance ne s'est pas démentie. Des branches nouvelles ont jailli de
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son tronc, sans s'en détacher, Déchaussés en Espagne, Réformés en Italie, Récollets en France. Au seizième siècle, à côté d'elle et pour réagir contre un certain relâchement, naissent les Capucins, qui ont leur organisation à part. Aujourd'hui encore, la famille franciscaine se compose de ces trois groupes. Le chiffre total a diminué, mais la proportion marque de plus en plus la prépondérance des réformés. Les Observants sont, à l'heure actuelle, environ 15,000, les Capucins 7,700, soit près de 23,000 réformés, tandis que les Conventuels ne sont plus que 1,345. En constatant ce triomphe définitif de la règle stricte, ne convient-il pas de rappeler, une fois de plus, que l'évolution qui y a conduit, date de notre saint Bernardin, que c'est lui qui a donné l'impulsion devenue si complètement victorieuse?