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GUERRE DE MOUVEMENT (j.i
Ces billets du mois d'août sont extrêmement laconiques ; très respectueux des consignes, ils ne renferment aucun nom d'oflîciers ni de localités. Heureusement, les notes de l'agenda vont nous permettre de suivre le Père au jour le jour. Les premières expériences sont souvent décisives au seuil d'une vie nouvelle.
Arrivé à Revigny au milieu de la nuit du 11 au 12, il erre, avec M. l'abbé Souris, son compagnon, à la recherche d'un billet de logement. Des « civils » qui rôdent dans les U r.èbres , cela paraît louche ; pris pour des espions, ils sont arrêtés... Mais tout se termine par un gîte convenable à l'hôtel du Lion d'Or. Le 12 au matin, en route! par un vicinal, ^uis à pied, jusqu'à Vaubécourt, où l'état- major du l^r corps colonial (général Lefèvre) leur fait un accueil très sympathique. Tout de suite, le Père Lenoir est affecté à la 2e division, commandée par le général Leblois, et, aux termes du règlement concernant les aumôniuis, il est envoyé au Groupe des Brancardiers divisionnaires (G, B.D.). C'est à Nubécourt, — « patrie et maison de Poincaré » , note-t-il, — qu'il rejoint sa formation. M. le médecin-chef Léger et ses collègues le reçoivent si cordialement que, dès cette première entrevue, il se sent en confiance et peut écrire : « Enfin, famille au complet !* » Son sourire commença»it à lui gagner les cœurs.
Tout est au mieux, déclâre-t-il à ses parents... Si vous apprenez dans quelques jours une grande bataille, dites-vous que j'y étais, protégé comme toujours. Ce sera une victoire. l*'spérons-la décisive et que bientôt vos quatre fils la fêtent ensemble autour de leurs chers séparés 1
Victoire décisive! ... Déjà! Nous sourions de ces espoirs ; mais ils faisaient alors partie de Tallégresse commune. Ils faisaient surtout partie de l'âme vibrante
* Les passages, ici et dans la suite, notes entre guillemets sans aucune référence sont empruntés à l'a^jenda.
du Père Lenoir; même aux moments les plus sombres, pas un instant ils ne Tabandonneront ; malgré la teinte légère d'illusion qui les nuança, ils ne seront pas indifférents à la confiance dont l'aumônier saura se faire rinconfusible semeur.
En prévision de cette bataille, dès le lendemain 15 août, on faisait en avant un bond gigantesque. Après avoir longé le cours de TAire par Fleury, Froidos et Rarécourt, les colonnes, laissant à gauche Clermont-en-Argonne, s'enfoncèrent sous les ombrages de la forêt de Hesse. Ayant passé au pied de la cote 304 et du Mort- Homme, alors encore sans gloire, elles atteignirent Malancourt vers 14 heures. Malgré ces quarante- deux kilomètres d'étape, le Père se mit aussitôt en devoir de dire la messe, — car c'était fête de l'Assomption, — seulement « pas en public, car les soldats étaient éreintés ». Nullement entraîné aux marches, l'aumônier devait Têtre aussi; mais déjà cela ne comptait pas... Et « le soir à 5 heures et demie, les hommes ayant fait auprès des officiers supérieurs une réclamation pour que le 15 août ne fût pas sans office, on organisa un grand salut. Beaucoup de communions le soir jusqu'à 8 heures et confessions tout le temps . »
Le 16, on s'avance par Montfaucon jusqu'à Nantillois. Auparavant, les habitants des villages traversés se contentaient, par précaution, d'enterrer leurs provisions; ici « ils se terrent eux-mêmes et font les récalcitrants ». Pour améliorer l'ordinaire, à prix d'argent 'bien entendu, on doit organiser des chasses dans les bassescours. Spectacles banaux de la vie des camps, que bientôt Taumônier ne songera plus à noter ; mais actuellement tout lui est nouveau, il regarde à pleins yeux; et de ces mille observations se formait peu à peu ce langage pittoresque où il excella. Le soir, à peine était-il étendu sur la paille, qu'il fallut
se relever. Le 17, on cantonne à Dun-sur-Meuse, et le 18 à Baalon, auprès de Stenay. Nous comprenons que, ce jour-là, il puisse écrire : « Chers parents, les jours et les nuits sont très pleins... » Mais il ajoute aussitôt : « Bien que la vie de guerre soit très fatigante, les consolations immenses de mon ministère me donnent des forces... »
Quelles étaient ces consolations? Huit mots, écrits et plusieurs fois soulignés sur l'agenda au départ de Malancourt, le matin de l'Assomption, nous les font entrevoir : « Jésus-Hostie avec moi : force, vie, salut, VICTOIRE. » Le 19 août, il s'en explique nettement dans une lettre. Dès lors, il a compris la nécessité de porter constamment sur lui la Sainte Eucharistie. Il ouvre sa custode de vermeil « plus de dix fois par jour pour nourrir les âmes ». Voilà ce qui le console, bien plus que r « empressement du 22® colonial, qui, pour avoir des médailles, a failli l'étouffer ».
Comme il y a cependant à Baalon un arrêt dans la marche, sachant combien l'inaction est démoralisante, l'aumônier projette sans retard d'y remédier, en se constituant imprésario. Et justement le lieutenant du Train du G. B. D., M. Dropsy, connu dans le monde des lettres sous le nom de Jean de Nodes, est l'auteur d'une émouvante pièce patriotique en vers « La relique des aïeux ». Bien volontiers il accepterait qu'on la jouât...
« Mais où trouverez-vous des acteurs? » demande-t-il au Père Lenoir.
L'objection n'était pas pour déconcerter l'habile metteur en scène à! Antigone et à'Alcesle,
« Mais des gens sans barbe , insista quelqu'un , où les prendre... pour les rôles de femmes ? Allez-vous les jouer, vous?
— Moi? »
On dut sourire ; et lui tout le premier, puisq^io &
V agenda enregistre fidèlement ce « Moi? » de surprisse. A ce trait de bonhomie, les intimes du Père Lenoir n'auront pas de peine à le reconnaître. « Après tout, se disait-il, pourquoi pas, si les âme,s doivent en bénélicier? »
C'est à Baalon que 1 aumônier eut un premier contact avec le 4^ colonial, dans des circonstances où se révèlent déjà ses méthodes apostoliques. On connaît l'épisode de Bazeilles en 4870. N'ayant plus de cartouches et sur le point d'être pris, quelques marsouins du 4^ , pour empêcher que leur drapeau ne subît la honte des ovations prussiennes, le mirent en pièces, et chacun emporta un de ces lambeaux comme compagnon de captivité. Au retour, la glorieuse mosaïque fut reconstituée, et aujourd'hui elle est conservée sous verre à Toulon.
Or dans l'église de Baalon, l'autel de la Sainte Vierge est surmonté d'un vitrail dédié à Notre-Dame des Armées. C'en fut assez. Certains, croyant peut-être se trouver à Balan près de Bazeilles, virent dans ce vitrail un ex-voto commémoratif de la fameuse prouesse. Et justement le 4^ colonial venait d'arriver^ le 21 août, à Baalon. Dans un village oii les distractions n'abondaient pas, on juge du défilé. Les plus malins faisaient bien remarquer que pas un seul des soldats entourant la Madone n'avait la veste ni l'ancre coloniales; hussards, dragons, cuirassiers, chasseurs à pied et à cheval, biffîns, artilleurs, zouaves et marins, tous étaient représentés, sauf les marsouins. Mais qu'importait! Un lascar qui, parce qu'il avait fait campagne au Tonkin , passait pour bien connaître la géographie des Ardennes, avait dit : « C'est un souvenir de Bazeilles; faut voir ça! » Et l'on suivait comme des moutons...
Le Père Lenoir avait déjà commencé, dans les villages, à faire de l'église son séjour habituel. Il était là près de l'autel de la Sainte Vierge. Et voici la petite
scène qui s'y déroula. Nous la transcrivons textuellement dans le style télégraphique de lagenda :
« Ils viennent voir ce vitrail... Piège de Kotre-Seigneur pour la confession. Beaucoup y sont pris Quelques-uns d'abord : « Non, » puis cèdent et disent: w Bien content! »
Hâtons-nous de sourire; demain, il n'en sera plus temps. Déjà en Lorraine de graves échecs ont eu lieu à Sarrebourg etMorhange, qui vont avoir de si cruelles répercussions.
On ne s'en doute pas à Baalon, o\i Ton parle couramment de la démoralisation des Allemands et de leur pain, que « le général a vu, pire que le pain du siège de Paris ». Le 21, le 3® chasseurs d'Afrique pousse une vive reconnaissance et ramène comme butin des casques à pointe et des lances. On devine les hourras; c'est un avant-goût!
Le 22, brusquement, marche épuisante de quarante kilomètres. C'est au cours de cette étape, — entre Baalon et Pin, — qu'il faut situer cette rencontre rapportée longtemps après dans une lettre au Père Courbe :
J'ai eu îa consolation de recevoir la dernière confession de cette belle âme de Psichari, la veille ou l'avant- veille de sa mort, la nuit, en traversant un village de Belgique. Il sentait venir le dernier sacrifice. Voilà une de ces innombrables vocations, — et qui s'annonçaient combien fécondes ! — sur lesquelles j'ai pleuré sans comprendre : Viœ meœ non sunt viae vesLrx^.»,
Le 2^ d'artillerie coloniale, auquel apparten^ait le lieutenant Psichari, devait appuyer la 3° division colo-
* Au Père Courbe, S Janvier 1916.
LOUIS LENOIU S J
niale, qui formait 1 aile droite du corps d'armée. Le 22 août, dès laube, le 1*' colonial, ayant franchi la Semoy et dépassé Rossignol, avait pénétré dans la forêt de Neufchâteau, sans que l'ennemi décelât sa présence. Quand, vers 8 heures, lattaque de (lanc se produisit soudain, 1 artillerie formée en colonne de route put très difficilement mettre en batterie et subit de lourdes pertes. La lutte fut terrible Les éléments d'infanterie des \^^ et 2« coloniaux, complètement entourés, renouvelèrent les plus beaux exploits de notre histoire. Généraux et officiers, sauvant 1 honneur des armes, tombèrent le fusil à la main. Ainsi périrent les généraux Haffenel et Rondony et le colonel Gallois.
Le général Montignault , atteint de quatre blessures graves, resta sur le champ de bataille. Quant aux artilleurs, après avoir tiré leurs derniers projectiles, ils combattirent sur leurs pièces à coups de mousquetons. Mais le soir, de cette belle artillerie divisionnaire, « il ne restait plus qu'un charnier^ ». Au premier rang des victimes était le petit-fils de Renan, tué d'une balle à la tempe, ayant autour du poignet son chapelet enroulé.
Pour la 2^ division, la situation était critique. Et cette soirée du 22, où la population de Pin, en Belgique, avait fait au groupe des brancardiers, à 7 heures du soir, un accueil parfait, s'achevait subitement par l'arrivée de deux ou trois cents blessés dans Téglise.
Les grandes horreurs de la guerre commençaient.
Elles s'ouvrirent, pour le Père Lenoir, — dans la sacristie de l'église de Pin, — par un prélude de mots héroïques échappés aux blessés. Soigneusement, ce pieux ami des âmes les recueille et les note : c Pansezmoi Vite, que je retourne me battre! — Je n'ai rien,...
' Expression d un témoin cilé par Henri Massis, Vje de Psichari, p 61. Voir A.- M. Goichon, Ernesi Psichari, p. 355-362.
simplement le bras cassé; je recommencerai demain. — C'est honteux de tomber à la première bataille ; laissezmoi repartir! » Plusieurs, en buvant, s'arrêtent: « C'est assez, il en faut pour les camarades. »
Attendre les blessés ne suffit pas au bon Samaritain. Dès l'aube, sans s'accorder la consolation de dire la messe, — un dimanche pourtant! — le Père Lenoir est sur le champ de bataille de Jamoigne et, pour la première fois, il contemple ces scènes affreuses, — poitrines, gorges, mâchoires ouvertes, — qui vont pendant trente mois devenir pour ses yeux un spectacle trop ordinaire. Il y reste, faisant connaissance avec les obus, tant que l'ordre de départ n'est pas donné; puis il se replie par Pin et Orval, jusqu'à Margut, où des gens dévoués le recueillent pour la nuit.
11 avait dû se contenter ce jour-là de se communier sur le bord d'un fossé. Le 24, il compense et ce fut grande joie; car, malgré des préoccupations de toute sorte, malgré sa formation sanitaire perdue, il n'a garde d'oublier que c'est le troisième anniversaire de son sacerdoce, source des richesses dont il est l'heureux dispensateur. Après les soins aux blessés du village, devoir professionnel qui prime tout, il célèbre cet anniversaire par une messe à peu près solitaire; et sa pensée le reporte à ce 24 août 1911 d'Ore Place : « Quelle destination la Providence réservait aux pouvoirs que je recevais alors ! Et quel contraste avec la paix délicieuse de notre réunion d'Hastings ! »
Mais le temps n'est guère aux méditations. Il faut ramener les blessés à l'arrière. Car déjà la retraite se prépare, ce grand repli « lamentable, mais en ordre », suite de combats ininterrompus, que l'on ne savait pas devoir aboutir au soleil de la Marne...
70 LOUIS LËiNOlK S. J.
Cette retraite se fit, pour la 2* division coloniale, en trois stades principaux, marqués par les noms respectifs de Meuse, Aisne et Marne.
Durant quatre jours d'abord (25-28 août), les coloniaux firent front, entre Stenay et Beaumont, dans la forêt de Jaulnay, pour permettre à la IV^ armée de repasser sur la rive gauche de la Meuse et d'en faire, le 26, sauter les ponts. Ce soir-là, les brancardiers divisionnaires sont en lisière sud -ouest de la forêt de Dieulet, à la Forg-e. Les deux journées suivantes se passent, pour le Père Lenoir, de Taube à la nuit, dans les bois de Jaulnay à relever les blessés et à les absoudre : « Scènes affreuses, écrit-il, cris, larmes, effusions, blessures, crânes ouverts ou en deux morceaux, entrailles, jambes seules. Cris affreux des abandonnés, o Mais il alla trop loin. Malgré son brassard et son mouchoir pourtant bien mis en évidence, et tandis qu'il traversait les champs de blessés allemands , catholiques pour la plupart \ une patrouille prussienne lui tira six balles, à cent mètres; une seule l'atteignit^ traversant soutane et chemise au bras droit : « à la peau une éraflure à peine sensible ». Dès ce jour commençait à s'implanter en lui cette conviction, qui devint très vite celle de tous : « Les balles et les obus semblent bien décidés à m'épargner. »
Un ami, allié de sa famille, M. Roger Graffin, qui avec une charité toute chrétienne saccageait son magnifique château de BelvaP pour y recevoir nos blessés, eut la joie de le rencontrer le soir du 27 août et de le
^ Détail précisé dans deux lettres du 20 septembre 1914 au Père Courbe et du 29 septembre 1914, au R. P. de Boynes. 2 A sept kilomètres environ au sud-ouést de la forêt de Jaulnay.
restaurer un peu. Le Père Louis, écrit -il, était « exténué, et Ton ne pouvait supposer qu'un tempérament si délicat pût résister longtemps aux fatigues et aux émotions ».
L'aumônier lui-même, au matin du 29, confie à son agenda cet aveu : « Je suis à bout. » Et pourtant, dès 4 heures du matin, une alerte s'étant produite, il faut partir. Non pas que les Allemands aient forcé la Meuse sur le front du corps colonial ; bien au contraire , ils avaient été culbutés dans le fleuve, le 27, par de vigoureuses et sanglantes contre-attaques^. Mais la situation générale entraînait le repli de la IV^ armée sur l'Aisne.
Les marsouins avaient mission de la protéger.
Dans un mouvement de ce genre, il n'est pas facile d'assigner aux brancardiers divisionnaires leur place de bataille. S'ils restent à l'arrière-garde, comment les blessés seront -ils évacués en avant, vers l'intérieur du pays? Pourtant, l'on n'a pas le droit de se désintéresser de cet arrière, où traînent les épuisés et les malades. Un perpétuel va-et-vient s'impose, qui a bien vite « vidé » les muscles les plus durs.
Ainsi s'expliquent en partie les mouvements oscillatoires imposés au G. B. D. en ces journées terribles. Pour établir leur base d'évacuation en avant des troupes en retraite, les brancardiers divisionnaires doivent faire, le 29, une pointe de 30 kilomètres au sud -ouest, jusqu'à Longwé; puis ils remontent, le 30, à Boultaux-Bois; le 31, encore au nord, jusqu'à Bellevillesur-Bar, d'où ils assistent anxieux au duel d'artillerie d'Authe, épisode de la grande bataille livrée ce jour-là entre la Meuse et Rethel. « Nos malheureuses troupes, porte l'agenda, luttent désespérément sous un soleil lorride. » Un instant on a pu croire au succès: « Une
' Le 4* colonial joua un g:rand rôle dans ce combat. Le nom de Janlnay reviendra fréquemment dans les discours du Père Lenoir comme celui d'une victoire.
série d'avions nous ont survolés; des autos d'état-rhajor ont passé à toute allure. »
Et, de fait, les documents officiels nous apprennent que, le 30 août, le général de Langle de Cary a obtenu Tautorisation de suspendre la retraite de la IV® armée. L'ennemi paraît s'être avancé prématurément sur la rive ouest de la Meuse. Mais après avoir poussé jusqu'au delà de Châtillon et de BrieuUes, notre contre-oiïensive est arrêtée ; elle a coûté la vie au chef de la 4* brigade coloniale, le colonel Boudonnet.
Le Père Lenoir est entraîné par le repli « jusqu'à la Croix- aux -Bois. On dîne dans la nuit, sur l'herbe. On couche entassés dans une maison abandonnée... Les brancardiers n'ont que deux sujets de conversation : bouffer et critiquer les chefs... Chacun, s'il commandait l'armée, ferait autrement mieux!... Ils regrettent le temps où les moines faisaient ce service d'ambulance. »
Mais les causeries doivent s'interrompre.
Un troisième recul est jugé nécessaire. Dès le l®' septembre, il est marqué par une marche intermittente de vingt-deux heures. Première halte à Senuc, où « je puis, écrit le Père, prier quelque temps à l'église, chose bien rare depuis le début de la campagne : prière pour la guerre, prière pour le conclave, prière pour tous les miens, parents, élèves et soldats ». Deuxième halte à Condé-lez-Autrj, « chez un curé charmant, où ie me lave corps et âme ». Enfin à Rouvro.y, où « je trouve un accueil parfait chez l'instituteur, M. Lecourtier ».
Les anciens de Marneffe ne liront pas sans émotion ce mot d' « élèves » parmi les intentions de prière en un pareil moment. Le Père Lenoir se considère toujours comme professeur : la guerre ne durera, penset-il, que le temps des vacances. S'il en réchappe, il ne faut pas qu'il soit rouillé. z\ussi, ayant trouvé à Rouvroy un exemplaire d'Hérodote, il relit, le 2 septembre,
pour se délasser de l'étape, l'expédition de Xerxès et, la comparant à l'ambition de l'empereur Guillaume , il note : « Même puissance, môme orgueil, espérons même chute. »
En attendant, l'ennemi continue sa poursuite. Le 3 à minuit, il faut partir en direction de la Marne ; on fera ce jour-là près de soixante kilomètres. Heureusement, pris de pitié, le lieutenant du Train a prêté un cheval à Faumônier...
Pour atteindre Saint-Rémy, au sud-est du camp de Châlons, les coloniaux passèrent bien près de Massiges et de Beauséjour. Mais il faisait nuit encore... et personne ne se doutait qu'o/i y reviendrait... « En route, M. Boussenot, médecin, député — de la Réunion, je crois, — me fait partager un bout de saucisson... Vers 2 heures du soir, je vais à l'église (de Saint-Rémy) consommer les saintes espèces. Détonations; le village est bombardé. Déroute navrante, traînards... Fuite jusqu'à Somme- Vesles , où nous soignons et évacuons quelques blessés, puis jusqu'à Moivre, où j'assiste encore des mourants dans l'église. »
Ce jour-là les Allemands avaient pénétré à Suippes et à Château-Thierry, et le Gouvernement français s'était transporté à Bordeaux.
Après de pareilles fatigues, encore accrues le 4 septembre, par une rude étape de Moivre à Bassu, et le o, de Bassu à Luxémont, au sud-est de Vitry-le- .François, on est étonné qu'une carte du Père Louis à ses parents puisse débuter par ces mots : « Toujours en bon état, meilleur même... » J'imagine qu'après avoir écrit cette ligne, il dut s'arrêter et se prendre en flagrant délit d'inexactitude. Car il précise immédiatement : «... meilleur même, en ce sens que je m'habitue peu à peu à ces alertes de toutes les nuits, à ces repos de deux ou trois heures pris sur la paille, à ces repas de (juelques bouchées grossières pris en selle ou dans les fermes abandonnées... Heureuse vie, si elle nous
donne la victoire! » Pour lui, même à cette heure où Ton étoulîait d'angoisse, il ne doute pas du résultat final. A peine si son robuste optimisme avait subi quelques instants une légère éclipse : « Après les premiers éionnemenis , je crois enfin comprendre et suis tout à l'espoir. »
Les parents qui reçurent cette lettre, sans nulle indication sur les événements qv.i l'avaient occasionnée, soupçonnèrent-ils toute l'acuité des étonnements qu'elle mentionnait?...
Ils attendirent des explications. Mais les explications ne vinrent pas. Trois jours se passèrent, puis quatre... Point de lettre. Jamais leur fils ne les avait encore laissés si longtemps sans nouvelles. Quand on annonça la victoire de l-a Marne, ils constatèrent que l'optimisme de Louis avait vu juste. Mais quelle anxiété! Les balles et les obus auraient-ils failli à leur « résolution » de l'épargner?
Deux jours encore et soudain arrive une lettre datée du il septembre, débutant ainsi : « Enfin me voici évadé! » Le Père avait été fait prisonnier le o, en revenant du champ de batailie avec des blessés. « Ces jours de captivité ont été assez durs de tout point de vue. Il me faudrait des heures pour vous en conter les détails. »