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CHAPITRE III

UN ÉPISODE DE LA BATAILLE DE LA MARNE (5-11 Septembre 1914)

Les heures nécessaires pour conter ces détails par écrit, le Père Lenoir ne les eût jamais trouvées, si, seize mois plus tard , sa troisième blessure ne l'avait ramené précisément dans cette ville de Vitry, où il avait été captif.

Cédant aux instances de M. le chanoine Nottin, qui avait déjà publié des pag-es émouvantes sur l'occupation allemande de Vitry -le- François \ il accepta de rédiger ses souvenirs pour le Bulletin paroissial ; ils y parurent en mars 1916. Ces pages, longtemps ignorées du grand public, furent reproduites en larges extraits deux ans plus tard, et présentées comme « un curieux aspect épisodique de notre immortelle victoire de la Marne- » . C'est le récit du Bulletin paroissial que nous suivrons ici , mais en le précisant de deux manières : par les notes, plus fidèles encore, de l'agenda, écrites au soir même

* L. Nottin, V il r y rie -François , pendant la bataille de la, Marne. 0 Mon Carnet de guerre. » ( Vitry-le-François, Imprimerie Centrale.)

2 Lectures poub tous, du 1*' mai 1918, dans un article intitvilé L'auiaônier de la Coloniale.

des évéHemenls, et par le témoignage d'un compagnon de captivité, le R. P. Gabriel Picard.

Le samedi soir, 5 septembre, vers 6 heures et demie, tandis que nos troupes se repliaient au sud de Vitry-le- François, le Père Lenoir était remonté au nord, vers Vitry-en-Perthois, avec des voitures et cinq ou six brancardiers . pour recueillir les derniers blessés. Recherche dif.icile, car la nuit tombait, et partout le silence... Ils rencontrent enfin quelques soldats du 4^ colonial portant trois camarades grièvement atteints, que Ton met en voiture. Des civils, « espions ^ans doute, » entraînent le petit convoi trop loin, jusqu'à mille mètres au nord de Vitry-en-Perthois. Il faut revenir sans avoir trouvé personne.

En arrivant à Marolles, vers 21 heures, au débouché de la grand'route de Saint- Dizier, « nous apercevons, écrit l'aumônier, à dix mètrt*5 devant nous, un groupe de uhlans... »

Aussitôt ils se précipitent, nous encerclent avec des hurlements de joie, menaçant chacun de leurs lances et de leurs revolvers. Ils sont une cinquantaine. Je proteste en montrant le drapeau de la Croix de Genève sur nos voitures et nos brassards. L'officier hésite un instant, puis dit: « Vous vous expliquerez avec le commandant; ça ne me reg:arde pas. Vous êtes prisonniers. »

Encadrés de cyclistes et de cavaliers, nous sommes conduits à Vilry -le -François.

Sur la place, un groupe d'officiers. Notre guide explique le cas à l'un d'eux, qui, une lampe électrique à la main, nous dévisage. Je proteste à nouveau. Il ne m'écoute pas; mais, s'adressant à tous : « Où sont les Français? Dans quelle direction sont-ils partis? »

Indig-né, je lui réponds que Ton n'insulte pas ainsi des Fi-ançais, après les avoir injustement arrêtés : « Pour qui nous prenez- vous, de nous poser pareilles questions? »

Un peu interloqué, Tofticier demande à son voisin de lui traduire mes paroles. Alors, sortant son revolver, il me le

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met sur la tempe : « Je vous demande dans quelle direction sont partis les Français. Ne savez-vous pas ou ne voulez-vous pas répondre? — Je ne veux pas. »

Racontant la scène plus tard à son ami Gries, le brigadier Hamelin, l'un des prisonniers, exprimait ainsi son émotion : « Ça y est, pensait-il en lui-même. Les carottes sont cuites; notre compte est bon*. »

Cependant roffîcier bésite, puis abaisse son arme et, faisant le salut militaire : « C'est bien. Si j'étais votre prisonnier, j'aurais répondu la même chose. » Puis il donne des ordres, et les cyclistes emmènent les prisonniers dans la direction de Ghâlons.

* Extrait d'une lettre de M. Gries, publiée par le Messager de la Creuse, 14 janvier 1915.

78 LOUIS LEiNOIR S. J.

Sur la ^rand'route, continue le Père Le-noir, cohue des envahisseurs. Ils exultent bruyamment : « Nach Paris! Nach Paj^is! » La route est encombrée par deux et même trois colonnes parallèles, à travers lesquelles nous défilons péniblement, un à un. Chez presque tous, attitude correcte. Parmi les milliers d'hommes que nous croisons ainsi, j'en entends seulement quatre ou cinq nous injurier de loin : « Schwein! » — aussitôt rappelés à Tordre, et violemment, par les gradés. Un homme, que je frôle, ne me remarque qu'au moment où je le dépasse; aussitôt il me prend par le bras pour me faire détourner la tête et me dévisager. Un officier accourt en bousculant les rangs et lui administre en abondance gifles et coups de pied. — Procédés habituels dans le corps d'armée que nous traversons. A chaque instant nous assistons à des scènes de brutalité, à des commandements rogues et injurieux, appuyés de coups de botte ou de cravache.

A Gravelînes, on nous fait entrer dans une écurie, à droite de la route. Quelques soldats allemands y dorment déjà. Des stalles danimaux y sont encore libres ; on nous permet de nous y étendre, entassés, après avoir jeté un peu de paille sur le fumier. Un sous-officier, appelé comme interprète, et qui parle le français sans autre accent que celui des faubourgs parisiens, nous avertit que la moindre tentative d'évasion sera punie de mort pour tous.

Sommeil jusqu'à 5 heures du matin, mais un peu froidement, car pour la première fois je m'étais séparé de mon sac et de mon manteau. Combien surtout je regrette ma chapelle !

Le dimanche matin au petit jour, entre un sous-officier de gendarmerie, rogue, brutaL II plaisante grossièrement et longuement, puis nous fouille. Nos couteaux de poche sont l'occasion de scènes grotesques : il veut nous faire croire que nous allons être fusillés et en fait le simulacre, parce que, malgré le brassard de la Croix de Genève, nous avons des armes.

Je demande à aller dire la messe dans une église voisine. On me répond poliment qu'il n'y a pas d'église dans les environs.

Des soldats allemands parlementent avec un gardien et

obliennent l'autorisation de nous donner du pain et du café. Un tout jeune, qui me regarde avec attention depuis le matin, profite d'un moment où le sous -officier s'était éloigné pour m'attirer dans l'écurie voisine, où il a préparé pour moi un quart de chocolat a-u lait. C'est un Polonais catholique, il me montre son chapelet, ses médailles, la photographie de sa mère et me demande de prier pour qu'il lui soit rendu.

Ses compagnons sont chiargés de creuser la fosse d'un civil fusillé la veille au soir. C'est un vieillard. On me permet, non sans peine, d'aller réciter sur lui les prières de l'Eglise.

Puis on nous prévient qu'un blessé français est sur la route du côté de Vitry, que nous pouvons aller le chercher.

Sous la conduite de deux cyclistes, je pars avec deux de nos brancardiers, à qui l'on donne une brouetté pour ramener le blessé.

A un kilomètre environ, nous trouvons, en effet, le long de la route, un soldat très grièvement atteint à la poitrine. On l'a étendu avec soin sur des capotes. Il me dit que les Allemands, après l'avoir pansé, lui ont donné à boire et à manger, et ont laissé à sa portée un bidon d'eau. Je lui donne les derniers sacrements et, avec l'aide soigneuse de nos cyclistes, nous l'installons sur la brouette.

De tous côtés, dans les champs, des débris du combat : sacs, vêtements, armes; beaucoup de livrets militaires épars : que sont devenus les corps?... Passe une charrette, avec un peu de paille. Le conducteur accepte de prendre le blessé et nous avec lui. Nous revenons à notre écurie.

Mais en cette journée du 6 septembre, les envahisseurs commencent à trouver de la résistance. Devant le Père Lenoir, « un officier se lamente sur la guerre, en bon français » , et prétend même que a les Allemands reculent ». De fait, vers 11 heures, ils font évacuer par leurs prisonniers la ferme de Gravelines pour les reporter plus au nord.

La route est atroce. On nous fait marcher très vite, malgré la chaleur accablante. Après quelques kilomètres, nous

demandons à faire une halte : refus rogue, — à ralentir le pas : même réponse.

Près d'une grande ferme, occupée par les troupes, nos gardiens s'arrêtent pour boire. Sur l'offre des soldats qui sont là, ils permettent qu'on nous fasse manger un peu sur la route pain et fromage. Puis nous sommes réquisitionnés pour creuser la fosse d'un cheval crevé. Le travail fait, nous reparlons.

Tout le long du chemin, quand nous croisons des officiers supérieurs, je leur expose l'illégalité de notre arrestation. Ils répondent poliment qu'ils n'y peuvent rien , les uns ajoutant qu'on avait le droit de nous arrêter, d'autres le niant.

Toute là journée, le Père Lenoir ne cessera de protester ainsi. Le soir, deux officiers s'étonneront qu'il soit là : (( On ne devait pas vous arrêter ; on doit vous relâcher. Mais c'est l'affaire du général commandant le corps d'armée ; il vous verra ce soir ou demain. »

Entre temps, on était parvenu à La Chaussée. Là un nouveau genre de soufTrances attendait l'aumônier. On introduit les nouveaux venus dans une ferme où se trouvent déjà cent vingt-cinq prisonniers, dont la plupart assurément sont des braves qui ont vaillamment fait leur devoir. Mais il y en a d'autres, victimes des propagandes mauvaises d'avant-guerre, qui se vantent bruyamment d'avoir levé la crosse en l'air, et quelquesuns de s'être rendus, sur l'ordre d'un sous -officier. « Contact odieux, égoïsme et lâcheté, » qui provoquent un douloureux étonnement dans l'âme du prêtre. Au reste, « même écœurement dans notre petit groupe de brancardiers; tous ont hâte de sortir d'ici ».

Nos gardiens s'excusent de ne pouvoir nous donner à manger, u Leur ravitaillement n'arrive pas, parce qu'ils ont marché trop vite. »

Cependant on nous apporte un sac de pommes de terre et un mouton que l'on nous permet de tuer et de faire cuire. Dans un coin, nous découvrons un sac de son ; de quoi faire

un semblant de pain, un peu dur, car nous n'avons rien pour le faire lever.

Le 7 septembre se passe dans les mêmes granges de La Chaussée y au bruit d'une canonnade de plus en plus intense.

A Vitrj, on avait l'impression d'être enserré dans un cercle de fer et de feu. C'est le jour où, dans cette ville, les Allemands réquisitionnent successivement, pour le service des blessés, la vaste et superbe église, la Caisse d'épargne, le pensionnat de l'Immaculée-Conception, l'école libre, puis le collège des jeunes filles et l'école maternelle... Sans arrêt, d'innombrables files de voitures d'ambulance viennent y déverser leurs chargements de misères. Les Allemands ne s'attendaient pas à une bataille si sanglante. Chirurgiens et infirmiers manquaient*.

Par crainte du bombardement, un certain nombre de personnes s'étaient réfugiées dans les caves du calorifère de l'église. Mais, comme les fourgons à croix rouge arrivaient toujours, et que les blessés gémissaient pour avoir nourriture et pansement, le vénérable archiprêtre, oubliant que ces malheureux étaient la veille encore des ennemis, courut au soupirail et cria : « Remontez; venez dans les ambulances; là, je vous l'assure , vous n'entendrez plus le canon ! » Ce qui fut fait. Et les Allemands se gardèrent bien de refuser le renfort qui leur arrivait pour soigner leurs blessés.

Personne ne songeait encore à faire appel aux brancardiers français de La Chaussée.

Au matin du 8 septembre, le Père Lenoir réclame avec plus d'instance que la veille et l'avant-veille la permission d'aller dire la messe : c'est la fête de la Nativité de la sainte Vierge... Même refus implacable.

Triste fête, écrit-il. Mais Jésus est là présent dans ma

* L. NoTTiN, op. cit., p. 71 et suivantca.

custode. Après m'etre communié comme les jours précédcnL, j'ai la consolation de confesser et de communier deux de mes compag^nons de captivité...

A-utre joie, mais plus austère : il peut consoler et assister deux Français moribonds. Puis on le ramène dans une cour, au milieu des infirmiers allemands.

Je constate chez tous, hommes et officiers, l'esprit que j'ai remarqué déjà chez nos gardiens : l'orgueil, l'infatuation de la victoire et de la supériorité nationale. « UAllemUgne est grande, me répètent-ils sans cesse, V Allemagne est forte, personne ne peut lui résister, seule elle tient tête à toute l'Europe. » Quelqu'un ajoute : « Dieu est avec nous, car nous l'invoquons. Avant la bataille, le capitaine fait mettre tous les soldats à genoux et prier. » Tous accusent la France et l'Angleterre d'avoir déclaré la guerre à la pacifique Allemagne.

Ils maudissent la guerre qui les a enlevés aux douceurs du foyer; mais il leur fallait bien se battre pour se défendre contre nous qui les attaquions. — D'ailleurs la guerre ne sera pas longue, elle est déjà presque terminée; une armée allemande vient d'occuper Londres et le Kronprinz est à Paris. « Nach Paris! Folies -Bergères! » C'est le refrain joyeux de tous les groupes. Paris est tout près : ils y entreront demain ou après-demain. De Vitry à Paris, il y a quinze à vingt kilomètres. A preuve, une petite carte polycopiée que les officiers leur distribuent, où sont portées les principales étapes du corps d'armée, depuis la frontière germanobelge et où l'on voit Châlons et Vitry tout à côté de Paris. — Puis c'est la critique de tous les détails de notre armement, de notre équipement, de notre organisation, avec le mépris profond de tout ce qui est français et l'éloge dithyrambique de tout ce qui porte la marque allemande.

Les blessés sont moins arrogants.

On nous fait déjeuner avec eux. Ils sont très complaisants, nous prêtent gamelle ou quart, et nous offrent leurs bonbons, ayant soin de dire : « Vous voyez comme noua

traitons bien nos prisonniers. » Mais ils se lamentent sur la guerre.

Cependant, à Vitry, Taffluence des blessés dépassait toutes les prévisions. Les files de voitures sanitaires arrivaient sans cesse. Plus de place nulle part.

Les deux ambulances qui sont ouvertes ce jour-là dans le vaste local du collège des jeunes filles et dans Técole maternelle sont envahies en un instant. Et pour soigner les blessés qu'on amène toujours, « pas un médecin, pas un infirmier* ».

Cet état de choses eut son contre-coup sur les prisonniers de La Chaussée,

Dans la soirée, un officier supérieur, très hautain, nous fait aligner. Il examine un à un nos brassards de la Croix de Genève. Ceux qui portent l'estampille du ministère de la Guerre sont déclarés authentiques; les autres faux. Leurs porteurs, constitués prisonniers de guerre, resteront dans celte ferme jusqu'à nouvel ordre. Nous qui, par un hasard providentiel, avons le privilège du bon tampon, nous serons ramenés à Vitry, où les ambulances, nous dit-on, so-nt encombrées de blessés. Nous y rendrons service jusqu'à la fin de la bataille ; après quoi nous serons déportés en Allemagne, dans quelque hôpital, où nous continuerons nos services sanitaires ou religieux. Et pas d'explication à demander!

La nuit est tombée déjà quand nous apercevons Vitry et la vallée de la Marne tout embrasée par les lueurs de Tartillerie. On nous mène au Service de Santé. Les médecins s'étonnent, déclarant bien haut que Ton doit respecter notre Croix de Genève et nous relâcher. Mais les ordres supérieurs i-orit là : an nous conduit à l'Hôpital général.

Le médecin-chef Herr Schmitz est appelé. Rogue, brutal,

* L. NoTriK, op. cit., p. 87

il déclare que nous aiderons les infirmiers, mais que si un seul d'entre nous franchit la porte de Thôpital , nous serons tous fusillés.

Nous passons devant lui. Il me remarque, m'arrête aussitôt et, d'un air furieux, donne Tordre de m'enfermer : pourquoi? Je ne vois d'autre explication à cet acte de brutalité qu'un accès de haine anticléricale.

Le sous-officier cycliste qui nous conduit fait remarquer que nous n'aA'ons pas mangé et demande que j'aille d'abord avec les autres à la cuisine. L'autorisation est donnée, mais à la condition qu'un soldat restera près de moi et au premier mot me fusillera.

A la cuisine, les sœurs nous font un accueil exquis. Quel soulagement de retrouver des Françaises et des religieuses !

Malgré l'ordre du médecin-chef croquemitaine, je puis en ce premier soir échanger avec elles quelques mots : mes gardiens sentent le ridicule de l'ordre donné et en paraissent quelque peu honteux...

J'arrive même, dans le va-et-vient de la cuisine, à glisser un mot à l'aumônier de l'hôpital. Quelle bonne surprise! C'est un jésuite, le Père Gabriel Picard.

Au sortir de la cuisine, six hommes, baïonnette au canon, m'escortent jusqu'à l'écurie de l'hôtel de la Cloche, où ils se livrent d'abord à des plaisanteries grossières, à des menaces ridicules, et finalement m'autorisent à m'étendre sur un sommier brisé, plein d'angles de fer et de puces, véritable instrument de torture.

Le 9 septembre, aux demandes réitérées cTaller dire la messe, les gardiens opposent un nouveau refus, accompagné de moqueries ; mais cette fois on ne peut prétexter qu'il n'y a pas à proximité d'église ni de prêtre. Le Père Lenoir s'impatiente, d'autant plus que, dès 5 heures, la canonnade a repris, violente et scandant son chant de mort. Il pense aux victimes qui auraient, là-bas dans nos lignes, tant besoin de son ministère. Lui, si endurant quand son intérêt seul est en jeu, va le prendre de très haut.

PRlSOxNNIER ! ^5

A un sous-officier dont je connaissais les bonnes dispositions, je déclare exiger que Ton me conduise immédiatement à qui de droit, pour obtenir ma mise en liberté. Le brave homme finit par céder : il commande un autre cycliste et je pars entre eux deux.

Pour me tromper sur la direction, on me fait faire deux fois et demie le tour de la ville et, finalement, nous prenons la route de Châlons; après avoir passé la Saulx, nous montons à travers champs, jusqu'au grand arbre du Mont-de- Fourche qui domine toute la plaine. Le commandant du corps d'armée — ou de l'armée — (von Hœssler, me disent mes gardiens) est là, sur un pliant, une carte sur les genoux, la lorgnette aux yeux, donnant des ordres que, derrière lui, on répète au téléphone. Tout auprès un jeune prince de la famille impériale et une vingtaine d'officiers d'état-major.

A deux cents mètres, tout un monde d'autos, de chevaux, d'ordonnances, de cuisiniers.

On me regarde avec surprise, politesse, mais avec un mécontentement non dissimulé de me voir là.

Le chef d'état-major me conduit un peu à l'écart, me prie de tourner le dos à la bataille, — que, de là, on domine admirablement, — et examine mes papiers. Avec des excuses, il me demande mon carnet, l'ouvre au hasard, à la page où j'ai noté quelques expressions allemandes pour m'aider, en cas de besoin, à confesser les blessés allemands*.

11 sourit et ne m'en demande pas plus.

Puis il m'explique que la Convention de Genève laisse le droit d'arrêter infirmiers et brancardiers, quand les opérations l'exigent, et de ne les relâcher qu'après quelque temps. Puis, se contredisant encore : « Seuls, dit- il, les médecins et les aumôniers peuvent porter la Croix de Genève; les infirmiers et brancardiers, non. Ce sont des soldats. Aussi vos infirmiers arrêtés seront conduits en Allemagne dès qu'on n'aura plus besoin d'eux à Vitry. Quant à vous, vous serez délivré après cette bataille... non pas maintenant, car vous pourriez porter à votre armée des renseignements; mais dans deux jours environ la bataille sera terminée. Si nous avançons, vous serez conduit aux lignes françaises par un parlementaire. Si, au contraire, comme il est k craindre^

* Cf. plus haut, p. 55, à la date du 10 août.

86 LOUIS LENOIK S. J.

nous sommes ohlij,^és de reculer, vous vous retrouverez chez vous... Celte bataille est décisive, ajouta-t-il, encore une ou deux de la sorte, et la guerre sera finie... Mais nous ne nous attendions pas à rencontrer ici pareille résis* tance ! Quels sont donc tous ces corps d'armée que nous avons devant nous? »

C'était sa première question indiscrète. Il l'avait posée sans doute par mégarde, car, sur ma réponse évdsive, il se reprit aussitôt, comme vexé : « Oui, oui, en effet, vous ne pouvez pas savoir. »

11 me parla encore du 75 : « Quelle arme terrible! elle fait des blessures atroces, elle devrait être interdite. — Et bien d'autres choses aussi, » lui répondis-je.

11 n'insista pas. Sur un bout de papier, il rédigea une note pour le médecin-chef de l'hôpital, s'interrompit un instant pour me prier à nouveau de tourner le dos au champ de bataille, et me traduisit sa note. Elle ordonnait que je fusse laissé libre de circuler dans l'hôpital, pour y attendre ma délivrance après cette bataille. Il ajouta : « Dans notre corps, beaucoup de soldats sont catholiques. Je vous demande de bien vouloir donner à nos blessés, comme aux vôtres, les secours de la Religion et je vous en remercie d'avance. » Il salua courtoisement.

Cette bienheureuse note ne devait pas si facilement triompher du mauvais vouloir de Herr Schmitz.

De retour à l'hôpital, le cycliste porteur de l'ordre m'introduit dans la sa}le d'opération, où le médecin-chef est en train de charcuter un blessé. 11 lit le papier, le froisse, rageur, et le jette : « C'est bien. »

Je vais retrouver le Père Picard. Les sœurs, avec leur exquise charité, veulent aussitôt me faire déjeuner avec lui. Nous causons... Le repas n'est pas fini, que des soldats se présentent avec un officier, qui me prie de le suivre.

A l'angle du corridor, le médecin-chef m'attend, l'œil haineux : « Suivez ces soldats, et si vous dites un mot, vous serez fusillé. » Je proteste, je rappelle l'ordre de l'état-major. Furieux, il prend son revolver : u Si vous ajoutez un mot, je vous tue. » Rien à faire avec cette brute, je cède et suis les soldats...

prisonnier! 87

On me conduit au premier étage, dans une salle assez vaste. Les gardiens s'installent à côté, près de la porte ouverte, seule issue de la pièce. A mes réclamations, ils répondent qu'en effet le médecin-chef ne devrait pas agir contre Tordre de l'état- major, mais qu'il est le maître ici. w Et puis, que vaulez-vous? C'est la guerre! »

Dans l'après-midi, on vient plusieurs fois s'assurer que la consigne était exécutée et me réitérer la menace : « Si vous dites un mot à qui que ce soit, vous serez fusillé. » Dire un mot? a qui? Je suis tout seul... Par bonheur, mes gardiens d à-côté sont fort occupés avec des saucisses trouvées dans le pillage d'une boutique.

La canonnade fait rage. Je supplie Notre-Seigneur, que je porte toujours sur moi, de me remettre au milieu de mes pauvres niarsouins, qui ont tant besoin d'un prêtre en ce moment. Etre enfermé, paralysé dans cet hôpital, quand à quelques pas de moi des centaines d'hommes réclament l'aumônier !...

Vers le soir, moment de joie : le Père Picard entre dans ma salle. Je me précipite, mais il met le doigt sur la bouche, et 1 officier qui l'accompagne nous explique que nous avons défense de nous parler. C'est un grand jeune homme blond, aux yeux bleus, aux traits fins et doux, à l'élocution pénible, mais dont les gestes sont significatifs : « Si un mot, fusillés. Comprenez? — Pourquoi? — Si un mot, fusillés. Comprenez? » On nous assigne deux coins opposés de la salle, et la surveillance continue un peu plus attentive. Mais elle se relâche bientôt: nous en profitons pour causer, par signes d'abord, puis à voix basse. — De temps à autre, l'officier revient, « ce grand monsieur très doux qui parle toujours de fusiller, » comme dit mon compagnon ; car c'est uniquement pour cela qu'il vient et revient, il n'a pas autre chose à nous dire : « Si un mot, fusillés. Comprenez? — Oui, oui, comprenons. » Et, quand il a franchi la porte, nous sommes pris de fous rires inextinguibles.

Au matin du 10 septembre, les deux relig-ieux expliquent à leurs gardiens qu'ils ont à prier ensemble. On les laisse se rapprocher quelques instants.

Alors, sur le bois d'une petite table, je dépose ma précieuse custode et notre véritable « Gardien ». Nous adorons Jésus-Hostie et nous nous communions Tun Tautre. Moment divin, dont le réconfort permet d'alTronter tout avec une tranquillité parfaite.

Au reste, la bonne humeur n'abandonnait pas les deux captifs. A midi, alors que robligation du silence strict pesait encore officiellement sur leurs têtes, le Père Picard, en savourant une soupe brune dans laquelle nageaient quelques filaments de viande, dit à son compagnon qui « se restaurait » de môme à Tautre bout de la salle : « Tout de même, je ne m'attendais guère à faire avec vous, le 10 septembre, un pareil pique-nique dans l'hôpital de Vitry. » Et le Père Lenoir de répondre du même ton, sans quitter son bouillon des yeux : « Je vous invite pour ce même jour à en faire un autre à MarnefTe, l'an prochain. »

Cependant, la délivrance approchait. Des mouvements insolites commençaient à se produire dans Vitry. Les Allemands devenaient plus nerveux, plus agités. Les chefs avaient l'air inquiet; leur ton était plus dur encore dans leurs ordres aux soldats ^

Lé matin, à l'église, un grand remue-niénage avait agité les blessés qui s'y entassaient : « De l'entrée du sanctuaire, écrit M. le chanoine Nottin, un officier a lancé quelques mots que je n'ai pas compris, et à l'instant, c'est un grouillement indescriptible dans toute l'église. Tous se lèvent ou font effort pour se lever. Ceux qui le peuvent se hâtent vers les portes qui ouvrent sur la place, les plus valides soutenant les autres, quelques-uns se traînant ou s'aidant d'une chaise. J'en vis plusieurs qui n'étaient blessés qu'à la

* L. Nottin, op. cit., p. 113.

tête, portant des camarades absolument incapables de se mouvoir. Le spectacle était à la fois grotesque et touchant... »

Interrogé sur les motifs de ce déménagement précipité, Toflicier qui présidait au départ répondit, raide, flegmatique : « Parce que d'autres, plus blessés, vont venir les remplacer. »

L'intensité croissante de la canonnade ne donnait que trop de vraisemblance à cette réponse.

Toutefois, pour la troupe combattante, aucun signe de retraite ne se manifestait. Au contraire, vers la lin de la matinée, plusieurs batteries d'artillerie lourde avaient traversé la ville, se dirigeant en renfort vers le champ de bataille.

Vers 16 heures, après une accalmie relative, la voix du canon redoubla de violence et l'on entendit distinctement le tir des mitrailleuses. Gela dura trois heures sans interruption. Puis silence presque complet...

Que se passait-il?

A l'hôpital, les Allemands exultaient.

Vers 19 heures, écrit le Père Lenoir, les gardiens tout joyeux nous annonçaient que les Français étaient ea déroute et, par les fenêtres, nous entendions, de l'autre côté de la cour, des chants de triomphe.

Cette nuit du 10 au 11 commença bien triste.

Soudain, vers minuit, branle-bas général. On vient avertir nos gardiens de se sauver au plus vite. Ils déguerpissent, abandonnant capotes, munitions, friandises et... prisonniers.

Cette fois, c'était bien la déroute,... mais la déroute allemande ! Nous étions délivrés...

Au matin, mon premier soin fut de célébrer la sainte messe en action de grâces de la victoire. Je me rendis à Téglise ; puis je parcourus la ville, rencontrant des patrouilles ennemies qui ne s'inquiétaient que de leurs traînards.

De retour à l'hôpital, je retrouvai les bonnes sœurs dans la joie. Nous décidâmes de leur laisser plusieurs de nos brancardiers dont elles avaient besoin, et je partis...

A la nuit tombante, j'avais retrouvé le corps colonial.

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