CHAPITRE Xlll
AFFECTIONS DE FAMILLE. LA NOSTALr,lE DU FRONT
(26 Septembre — 11 Novembre 1915)
Après une dizaine de kilomètres à pied et le reste en auto, le Père Lenoir arrivait le lendemain matin à 3 heures à Sainte - Menehould ; les blessés v affluaient de toutes parts.
A 9 heures, on nous mettait dans un train sanitaire qui, vingt-huit heures après, nous débarquait à Autun, exaspérés et affamés depuis le 24. Le Service de Santé est vraiment inférieur à sa tâche; je ne me plains pas pour moi, blessé lég-er, mais pour les milliers de blessés graves que Ton aggrave encore par cette incurie ^..
Délicatesse de la Providence : l'hôpital sur lequel est dirigé le Père est le seul , parmi les sept fonctionnant à Autun, qui possède des religieuses : vraies filles de la Charité, elles sont aux petits soins pour tous. On commence par déb^irrasser le blessé de ses vêtements en loques, couvv'^rts de sang- et de boue; la sœur préposée au vestiaire , en soulevant cet amas informe , ne peut s'empêcher de témoigner sa stupéfaction :
« Mais eniin. Monsieur, interroge-t-elle naïvement, êtes-vous Français?
* A ses pareaLs, 21 septembre.
— Eh! oui, répond-il avec son fin sourire, aumônier français... »
(( Elle était bien excusable, ajoutait-il plus tard, en racontant cette anecdote, car vraiment je ne ressemblais à rien ! »
Ce qu'il ne dit pas , c'est qu'il refusa une chambre particulière. On la lui avait oiï'erte et l'on eût trouvé tout naturel qu'il l'acceptât. Je ne suis môme pas sûr que certains, hypnotisés par une conception désuète des convenances ecclésiastiques, ne lui reprochèrent pas de ne l'avoir point fait. Aux yeux du Père Lenoir, la première de toutes les convenances était de ne pas s'isoler de ceux dont il était l'apôtre. On l'installa donc dans une salle commune; et dès lors, comme l'écrit la supérieure de l'hôpital , « son lit devint une chaire vivante, où notre R. Père donnait de précieux exemples de courage et de résignation* ».
Il demande aussitôt, pour le lendemain, qu'on lui apporte Notre -Seigneur, et il le recevra ainsi tous les jours. Il fait placer près de lui, sur une petite tal)le, son grand crucifix qui a reçu le baiser de tant de mourants.
(c Oh ! qu'il aimait son crucifix ! » s'écriera plus tard l'aumônier de l'hôpital, l'abbé Germain.
A côté, son livre d'évangiles.
Toutefois cette immobilité lui pèse bien vite ; son esprit se reporte incessamment vers ceux qu'il a quittés.
La blessure sera vite guérie, écrit-il le jour même. J'espère bien être remis sur pied et être à mon poste avant huit jours. Il me tarde de retrouver mes enfants parmi lesquels, tous les jours, la mort va se choisir encore de nouvelles victimes. Le bon Dieu ne pouvait pas me demander de plus dur sacrifice.
* Lettre de la Révérende Mère Lauga, 29 août 1919.
Mais ne vous inquiétez pas du tout : j'ai perdu très peu de san^, je soulTre à peine et je nai pas Tombre de fièvre.
La joie de l'avance réalisée lutte dans son âme avec la tristesse que lui fait éprouver le souvenir des morts. Apprenant qu'un régiment voisin du sien a eu 500 tués et 900 blessés, il conclut ainsi une lettre à sa famille :
Comme mon rég^iment a souffert plus encore que celui-là, vous avez dans ces chiffres une nouvelle raison de vous réjouir que je n'aie été que blessé le 25 ; et moi, une nouvelle raison de m'en désoler...
Et quand, enfin, il reçoit des détails sur ses marsouins : « Pauvre 4©! s'écrie-t-il. La plupart des officiers et un grand nombre d'hommes, — les meilleurs bien entendu, — sont tombés. Je vous demande une prière pour ces pauvres enfants morts. Obtenez aussi que je sorte bientôt de mon trop bon lit pour aller rejoindre les survivants. »
Fragiles espoirs, hélas! Sa patience n'est pas à bout d'épreuves. Le premier désenchantement ne tarde pas
à se produire, en date du même jour, après la visite
du major, le docteur Huot.
Ce n'est plus la blessure heureuse, qui permet de rester au poste*... Pour comble, le major d'ici déclare que je ne pourrai quitter l'hôpital avant trois semaines 1 Je suis furieux, et n'arrive pas à l'indifférence. Quitter le rég^iment juste à l'heure où commence le massacre et n'être pas là pour aider ces pauvres enfants à mourir! Vous devinez mon angoisse, ma désolation, mon impatience de retourner là-bas^...
* On se rappelle le passage du sermon de la Pentecôte sur la blessure heureuse, qui avait tant frappé le général Berdoulat. Voir plus haut, p. 180.
> Au R. P. de Boyoes, S7 septembre.
Il essaie bien de se consoler à la pensée que « le Sacré-Cœur, avec une prédilection visible à l'égard du % régiment qui lui est consacré, avait merveilleusement, 1 presque miraculeusement, disposé toutes choses, pour ^ lui permettre de préparer les âmes à cette attaque... Combien parmi ceux qui sont tombés à l'assaut étaient réconciliés depuis quelques jours seulement avec le bon Dieu! Combien aussi dont la sanctification rapide en ces derniers mois avait tout naturellement fait éclore une vocation religieuse!... »
Puis il concluait, parlant à son supérieur, auquel il n'avait rien à celer :
Si ma blessure ne m'éloignait du régiment à l'heure où il y a tant à faire pour aider les mourants, pour encourager les survivants, dont la lutte va se continuer extrêmement dure, je concéderais sans peine à la bonne Providence qu'elle a bien choisi son moment pour me donner du repos forcé. Je me sentais assez faiigué, usé, depuis quelque temps. Trop peu de sommeil : mais comment faire, des hommes venant se confesser jusqu'à une heure avancée de la nuit et d'autres venant le matin avant le jour? Les Nicodèmes qui se présentent une nuit, s'ils ne trouvent pas Taumônier, ne reviendront pas. De plus, je ne pouvais presque jamais prendre quoi que ce soit avant midi, et, ces trois dernières semaines, il m'était impossible de manger le soir, le défilé des confessions étant ininterrompu. A la longue, la fatigue venait. Voici le repos : je vais en profiter pour rattraper les heures de sommeil perdues...
Le « repos » en question, — qualifié « d'arrêts de rigueur » dans une autre lettre, — se décompose ainsi : « Je dors énormément, j'écris beaucoup, je souffre passablement et je prie un peu^ »
Il aurait pu dès lors ajouter : Je reçois d'incessantes visites. C'est qu'en effet, sans plus tarder, un nouveau
* Au Père Courbe, i? octobre.
champ s'ouvre à aon zèle : apostolat « discret et délicat », dont Sœur Lauga résume le secret en ces trois mots : « Il savait faire plaisir. » Aussi les petits soldats venus avec lui, et d'autres que leurs blessures n'empêchent pas de marcher, assiègent-ils sa chambre. Ses trois camarades de lit, le lieutenant Leroy surtout, conserveront longtemps le souvenir du saint religieux.
Les visites les plus douces au cœur de l'apôtre furent celles de son père et de sa mère. Nous touchons ici à un point délicat. Et nous savons qu'il existe des paroles de Jésus, sur Tamour que ses disciples doivent avoir pour leurs parents, qui ont t:, iublé bien des cœurs. En raison de circonstances particulières, soit parce que les mœurs plus rudes d'une époque pouvaient le porter, soit au contraire par réaction contre une sensiblerie trop généralisée, Dieu a inspiré à certains apôtres une interprétation de ces conseils parfois un peu austère. La manière plus douce dont le Père Lenoir les observa ne nous semble pas moins héroïque.
« Qui ne hait son père et sa mère , ses frères et ses sœurs, ne peut être mon disciple... » Oui, le religieux le sait, cette parole est de son bon Maître. Mais, parce qu'elle a jailli de son cœur infiniment affectueux, il ne peut douter que ce ne soit une parole d'amour. Les ûmes à instruire et à nourrir, les âmes à sauver, voilà qui prime tout. Aussi, quand l'amour des âmes l'exigera, n'hésitera- t-il pas à imposer à ses parents le sacrifice bien dur de permissions longtemps espérées ; pour trente-trois mois de guerre, ces permissions IS
242 LOUIS LENOlIl S. J.
se borneront à une semaine en février prochain et à m deux jours avant le départ pour l'Orient. Encore prendra-t-il largement sur ces journées pour faire les emplettes nécessaires à son apostolat ou pour courir, dans les hôpitaux et les mansardes, à la recherche des brebis délaissées.
Mais si chaude était alors même son affection, si. entourante, si persuasive, qu'elle faisait accepter généreusement, sans causer trop de souffrance, ces privations où se complaisait le Cœur du Maître. N'est-ce pas par des acce23tations semblables, plus dures encore, que Jésus avait élevé sa mère à la dignité de corédemptrice du genre humain ?
Hormis ces cas, et dans toutes les circonstances où le zèle ne s'oppose pas aux témoignages de son amour filial, le Père Louis le laisse déborder de la façon la plus exquise. Il lit les lettres de sa mère « lentement, en les dégustant, pour faire durer davantage le bonheur ; et trois obus qui sont arrivés au milieu de la lecture n'ont pas pu l'interrompre ». Il pousse des cris de joie en recevant un beau colis au moment où il allait dormir, allume une bougie qu'il y trouve pour vérifier son contenu, se revêt immédiatement du chaud gilet de laine, afin de mieux rêver à celle qui l'a tricoté, et referme le tout pour renouveler son plaisir, le lendemain, par un second déballage. Son cœur bat en voyant passer devant son cantonnement , au milieu d'un convoi, une voiture de livraison réquisitionnée, portant en gros caractères Versailles. Pendant une bonne partie d^ la guerre, ses cartes, — et souvent ses lettres, — seront « rigoureusement quotidiennes en vertu de la plus rigoureuse des nécessités, celle de ma tendresse pour vous ». Personne n'est oublié, les petits moins que les autres. Il se réjouit de ce que cette année, à Noël, le « divin Enfant, que nous aimions tant à chanter ensemble jadis, autoui- de la petite crèche faite par maman, ne sera plus lepiésenté par un bébé
de cire, mais par le vivant et gentil petit Roger ». Comme il est amusé d'apprendre que Solange, quand son père lui a demandé ses commissions pour l'oncle Louis, s'est contentée de répondre : « Vous direz qu'Olivier est très sage, » jugeant superflu de le dire d*elleméme et que cela, bien sûr, allait de soi! De toutes ces lettres aller et retour^ un tel parfum surnaturel se dégageait, que l'abbé Germain, aumônier de l'hôpital d'Autun, qui avait vu beaucoup de choses et reçu bien des confidences, ne pourra s'empêcher dans quelques mois d'écrire au Père Lenoir : « Dans votre famille, tous , vous êtes simplement délicieux ! * »
Mais le triomphe du religieux, la suprême joie de l'apôtre et du fils, — du lils-apôtre, pourrait-on dire, — était de tellement faire converger son zèle et son affection familiale qu'ils s'étayaient l'un l'autre et s'entr'aidaient. Ainsi dotera-t-il chacun, depuis sa mère jusqu'aux cousins les plus éloignés, de filleuls très « intéressants » : mot qui, suivant les cas, n'aura pas toujours le même sens, mais qui lui permettra, même après des demandes moins discrètes de tel ou tel, de plaider les circonstances atténuantes. Par là, il initiera une nièce aux joies de l'apostolat ; tel « filleul de Guiguite » tient une assez large place dans sa correspondance... Il sait à qui il doit s'adresser pour les œufs de Pâques et les Noëls, à qui pour les commissions de tabac à la Civette, à qui pour la musique et les livres, à qui pour avoir des abonnements à la Libre Parole. Car <r nos soldats, écrit-il joliment, visent d'un œil et lisent de l'autre ». Il connaît ceux qui peuvent lui procurer des illustrés pour les blessés, envoyer une montre à de jeunes convertis ou solder une note chez l'imprimeur. . .
Mais il y a dans toutes ces requêtes à la fois tant de tact et de naturel, qu'on le sent uniquement soucieux de faire participer ceux qu'il aime aux bénédictions promises par Jésus-Christ à ses apôtres. * Lettre du 17 Janvier 1910.
244 LOUlb L1::nu1K s. j.
Il ne sera pas nécessaire après cela d'insister sur les visites que Taumônier reçut à Autun.
Son père vint d'abord, dès les premiers jours d'octobre. Et ce fut une explosion de joie : « J'ai été si heureux d'entendre papa me parler tout au long de tous les oiseaux du nid ! » Pour ne pas le fatiguer, son père aurait voulu passer en silence à son chevet la plus grande partie des journées. Mais c'était le blessé qui ne se lassait pas d'interroger. « Louis me racontait aussi de manière extrêmement vivante les affaires de Beauséjour et de Massiges. Mais le plus étrange est que, tout en continuant de me parler, il écrivait, ainsi couché, de nombreuses lettres, souvent fort longues, exigeant des détails très précis de noms ou de dates... Et le soir il me remettait cinquante lettres, parfois plus, à jeter à la poste. A le voir écrire et parler tout ensemble, je ne pouvais m'empêcher de songer à cette invention qui permet au même fil, grâce à un ingénieux dispositif, de transmettre simultanément plusieurs télégrammes. »
Ensuite ce fut le tour d'un de ses oncles, jésuite Comme lui, le R. P. Vétillart. Il était arrivé presque à temps pour fêter l'anniversaire du jour où son neveu avait commencé le noviciat.
C'est en effet le 6 octobre 1898 que j'ai pris la soutane, cette soutane S. J contre laquelle je m'étais si lon^^^lemps déJjattu, — et en la fête de saint Bruno dont j'avais t^nt désiré la robe... J'ai encore clans un coin de tiroir, mais à MarnefTe, hélas! certaine èleclion écrite avec beaucoup de soin, — et de passion, — et que je m'étais wi retourner avec des coups de crayon rouge... Comme tout cela est loinl
Depuis lors, ma vie n'a g^uère été celle d'un Chartreux, et pourtant je suis bien sûr qu'elle a été, — sinon en qualité, hélas! du moins en espèce, — ce que voulait Notre-Seigneur...
Avec l'aide de son oncle, il avait pu recommencer à célébrer. « Disons la messe du Saint-Sacrement, déclara -t- il, pour remercier Notre- Seigneur des âmes de soldats gagnées par l'Eucharistie. » Souvenir doublement cher : le Père Vétillart l'avait assisté déjà lors de sa première messe, le 2o août 1911 ; cela parut au jeune religieux un renouvellement de son sacerdoce.
Quant à sa mère, qui vint plus tard, elle put assister, pour la fête de la bienheureuse Marguerite-Marie, à un sermon sur le Sacré-Cœur qui « émut tout l'auditoire, car il était approprié à chacun : militaires, civils, médecins, malades, blessés, sœurs, infirmières, enfants... et maman I »
Parmi les visiteurs s'en glissèrent deux parfaitement inattendus, personnages importants : l'un, publiciste, qui prétendait l'interviewer pour le compte de je ne sais quelle feuille; l'autre, artiste peintre, qui lui demanda l'autorisation de le portraiturer. Ils furent joliment reçus ! Racontant l'incident le soir même, sa plume en tremble encore : « Je vous assure bien qu'ils n'y reviendront ni l'un ni l'autre. Est-ce assez grotesque I\.. »
^ Au Père Courbe, 1ii octobre.
Au contraire, vient-on lui proposer des occupations nouvelles, alors qu il aurait pourtant bien besoin de repos? On est accueilli de la façon la plus engageante, il ns sait pas refuser.
Le travail ne me manque pas En plus de cette correspondance^ je sui> relancé par ie P d'Ambnères pour a En Famille ». par les sœurs pour des sermons Et, pour comble, hier je reçois la visite de M Gustave Gaulherot. mobilisé comme officier de réserve, déjà blessé et décoré, chargé d'organiser des conférences publiques pour les soldats, à Autun. \l faut que je lui en fasse une pour mercredi soir, sur <' la France, champion de la civilisation contre 1 Allemagne »... quelque chose dans ce genre- là Je vais achever ie travail du P. d'Ambnères; qui presse, et me mettre ensuite à cetLe conférence. Après, je songerai à faire ma retraite'.
Ce travail qui presse n'était autre que les récits tant de fois réédités du Peiil Patrouiiteur el des Deux Marsouins de 1915 *.
Le Père avait longtemps répugné, par discrétion autant que par humilité, à rendre publiques, à noter même ces merveilles de la grâce; il ne s'y était résolu que sur le conseil du R. P. Vétiilart et dans un but tout apostolique. En mettant le point final au second de ces manuscrits, il s'accuse d'avoir, dans les deux sens, traîné en longueur :
J'arrive en retard et c'est trop long... C'est long, parce que, entre nous, je vous envoie là mon lestamenl. Mon prochain retour au front sera sans doute le bon, je m'attends à y rester cette fois. y\ussi ai-je voulu mêler à ce récit — véridique — mes idées et mes manières, que je crois con-
' A ses parents, êS octobre.
* Ces récits sont en vente aux "Éditions Spes", 17, rue Soufflot, BOUS le titre : Au fond des Ames, 0 fr. 25 franco.
A AUTUN 2t7
formes à celles de la sainte Eglise, sur la communion dans les circonstances extraordinaires où sont nos soldats. Mais notre jolie petite revue ne s'accommodera peut-être pas d'une pareille prolixité. Faites- en tout ce que bon vous semblera, je vous l'abandonne entièrement^.
Ce que je ne dis pas dans l'histoire, écrit-il ailleurs, ce sont les allusions désagréables, décourag-eantes, dont on m'a assailli aux jours de la défection de Frecl. Mais sa mort a été le triomphe de la grâce et des principes de miséricorde"^.
A la lecture de ces pa^es, dont le succès apostolique dépassa toutes les espérances de l'auteur, il nous est arrivé, — qu'on nous pardonne ! — de' murmurer : « Bienheureuse blessure du Père Lenoir, qui nous a « valu de tels récits ! » Déjà c'est à la blessure du 3 février que nous avions dû de lire la conversion à^Un suicidé. Et dorénavant, quand le Père d'Ambrières insistera pour avoir d'autres nouvelles, l'aumônier des marsouins répondra allègrement ;
Vous connaissez trop mon attachement à vous, aux Marneffiens et à votre « En Famille »... Si je ne vous envoie rien, c'est que j'en suis absolument empêché... Attendez que je sois blessé, je ne vois pas d'autre solution. Alors, ne pouvant plus m'occuper des vivants, je m'occuperai des morls^...
Quant à la conférence demandée par M. Gautherot, le Père se borne à écrire, le 28 octobre :
« Hier soir, conférence à la salle des fêtes de riiotel de ville. Salle comble. On a paru content. «
Toutes ces occupations, même en y ajoutant des courses dans les hôpitaux et la préparation des
* Au Père (rAmbricres, 3 noreinbre.
* Au R. P. Ti'iineson, 4 janvier 1916..
' Au Père d'Anibrières, ï?5 septembre 1910.
2l){) pupilles de l'école de cavalerie aux fêtes de la Toussaint, ne faisaient que tromper son ennui. En sourdine, la nostalgie du front grondait. Contre les résolutions de sage apaisement, Tirritation faisait des retours offensifs. Dès le quatrième jour passé à Autun, une carte brève contenait cette phrase menaçante :
Le major prétend que je ne pourrai marcher avant trois scmciiiies; je prétends bien avoir rejoint mes marsouins avant ce terme indéfini. Dites, est-ce assez bête d'être arrêté au premier jour d'un comhat qui durera des semaines et fera tomber mes enfants^ 1
Mais il faut vite rabattre de ces prétentions. Une semaine après :
Le pansement de ce matin a été très douloureux, mais a satisfait le major. Celui-ci est davis que, pour aider les muscles à se refaire, je les fasse bientôt travailler un peu : (( bientôt, » c'est-à-dire dans une huitaine de jours ; « un peu, » c'est-à-dire me lever, faire quelques pas. Il juge que cela sera un excellent exercice pour la jambe blessée. Tant mieux! Quant à la cicatrisation totale, la délivrance, il pense que ce sera dans trois semaines d'ici, un mois peut-être. Il est bien entendu évidemment que je ne sortirai pas avant la cicatrisation complète : ce n'est pas comme pour une blessure au bras ou à l'épaule^..
Excellente décision, mais qui va s'effriter au jour le jour, à chaque courrier qui arrive du i^ colonial. Ce fut d'abord le bulletin du colonel Pruneau, relatant les sacrifices imposés au régiment, et qui se terminait ainsi : <( Allons, mon brave aumônier, remettez- vous vite, revenez-nous vite. Je suis seul à la popote avec Baré ! — Affectueusement, Baré et moi. » Ah ! mon colonel, quelle imprudence que cette phrase amicale 1
1 Au Père Courlie, 29 septembre, * A ses parents, 4 octobre.
A AUTL'N 249
Puis, c'est une carte de l'infirmier Joucla, qui détaille exactement les pertes : 400 tués et 700 blessés, dont les trois chefs de bataillon : l'un trépané, pour lequel on conserve quelque espoir; un autre, le commandant Defoort, « qui a d^jà regagné le régiment ». El cec» est encore un détail imprudent, surtout quand il est souligné de la manière suivante :
Je tiens à vous dire qje votre départ a fait dans notre 4« un vide énorme. Il ne se passe pas de jour sans qu'un grand nombre de nos cher- < poilus >> ne viennent à l'infirmerie me demander de vos nouvelles' Je rassure de mon mieux ces braves et je leur promets voire retour pour bientôt... Notre colonel n'a pas une égratignure . malgré qu'il se soit exposé constamment en première ligne, lançant à côte de ses hommes des bombes et des grenades.
Puis venait la phrase tentatrice, qui, répétée bientôt par tous ses autres correspondants, finira par rendre insupportable au Père son séjour à l'hôpital :
Depuis votre départ, 'nous n'avons pas de cérémonies religieuses et ça nous manque!... Je suis persuadé que si vous étiez là, demain dimanche nous aurions notre messe* !...
De pareilles lettres lui sont plus cuisantes que la teinture d'iode prodiguée par les majors. Pour chasser l'obsession, l'apôtre visite les malades. « Hier, H octobre, j'ai pu me traîner jusqu'à l'hôpital voisin, voir un de nos plus chers enfants du 4®. Dans la rue, on me regardait comme une bête curieuse ^.. »
Mais, loin de rompre le charme, de pareils entretiens le rendent plus tenace : ils ravivent les souvenirs
• Lettre de M. Joucla. 6 octobre.
? Au Père Courbe, IH octohrt.
2oO LOUIS LENOIR S. J.
du fronl. « Là -bas les âmes sont en grand danger! » voilà ce qui bourdonne en lui... Et, pour comble, le major, tout en maintenant « qu'une marche de quelques centaines de m^ètres par jour ne pouvait pas retarder d'une minute la cicatrisation », annonce « que celle-ci, vu les dimensions de la tranche musculaire arrachée, ne pouvait pas se faire avant, au moins, un mois d'ici!!'! » Et l'annonce de ce diagnostic, ponctuée de trois exclamations, est immédiatement suivie de cette conclusion : « Aussi je suis aujourd'hui d'une humeur massacrante*... »
« Il faut que monsieur Taumônier prenne patience, disait de son côté le bon major; trente jours, il n'obtiendra pas moins de moi. D'ailleurs il fait beaucoup de bien ici et ne perd pas son temps. »
Ce qui ne l'empêchera pas d'ajouter, quelques jours après : w II faudrait l'enchaîner... »
Parmi les lettres qui « pleuvent sans discontinuer », — 32 reçues le 24 octobre, une « avalanche » le 28, — l'une d'elles faisait cause commune avec les conseils du docteur Huot. Elle émanait d'un jeune caporal de l'ar mée belge, que le Père Lenoir avait connu jadis typographe à Huy, dans l'imprimerie qui travaillait pour Marneffe. C'était une vraie mercuriale :
Révérend Père... Pour l'amour de Dieu, ne restez plus si longtemps sans m'écrire. Vous m'avez fiché la clope et le cafard pendant huit jours... Morbleu, si vous en faites encore une pareille, je vous envoie les huissiers et je vous traduis en conseil de guerre, aussi vrai que je suis voire petit caporal. Ah ! oui, vous ne devez pas rire. Vous savez qu'ici quand on manque à l'épluchage des pommes de terre on passe en conseil de guerre...
1 Au U. P. Vétillarl , 6 octobre.
Jugez de ce que vous auriez pour ne pas m'écrire ! Mais, Révérend Père, vous seriez au moins fusillé! absolument...
Et, là-dessus, je voudrais bien savoir ce que vous avez dans le corps pour vouloir retourner au front si tôt? le dial)le au moins ! Si j'étais votre docteur, je vous mettrais à la diète pendant un mois et je vous condamnerais à ne manger pendant ce temps que de l'aspirine humectée de teinture d'iode. Absolument. Restez là-bas! restez-y bien. Vous avez le temps de revenir, La grande offensive ne peut encore mal de se déclancher^ Restez bien là-bas. Cela vaut mieux. Restez-y deux mois et vous arriverez encore trop tôt. Vous verrez que, quoique je ne sois pas somnambule extra-lucide, je suis encore bon prophète et je me trompe rarement^...
La lettre se poursuivait sur ce ton durant huit bonnes pages. Au reste qu'on n'aille pas s'y méprendre : Jacquet est un vaillant :
Ce n'est pas à moi qu'on peut dire : Venez nous aider! Quand il faudra donner le coup de collier, on le donnera et ce sera un salé... En attendant, je laisse aller, voilà! Moi je me suis chargé de dégringoler des Boches; pour le restant, que Jolfre tire son plan !...
Malheureusement, les autres enfants du Père Lenoir, ceux du 4e, parlaient d'une façon moins désintéressée. De plus en plus nombreuses arrivaient des supplications semblables à celles du « filleul de Guiguite » :
« Je languis que vous reveniez parmi nous, car vous nous manquez beaucoup, et encore peut-être bien plus à d'autres qu'à moi^. »
Ou d'un jeune qui depuis cinq mois était à la communion quotidienne : « Je vous demanderai si vous
* Expression du terroir belge qui signifie : n'est pas encore près de se drclancher.
2 Jjicciucs Dtilenians, orlolire 1915.
' Fiançois S,, Soclohre.
pourriez me dire comment je pourrais faire la sainte communion et à qui je devrais m'adresser ^.. >>
L'un des deux communiants de la nuit du 17 août au bois d'Hauzy a la même inquiétude :
« Nous sommes au repos... Hélas! il nous manque le principal, la nourriture de notre ûrtie, le Pain des Forts... Aujourd'hui nous nous sommes encore déplacés et éloignés de tout aumônier... »
Du même, quelques jours après : « Louis R. a dû vous parler des difficultés que nous avions pour remplir nos devoirs religieux; j'espère que cela ne durera pas et que nous aurons bientôt le bonheur de vous revoir^... »
o Ma g-rande peine ici, écrit un caporal, — un de ses plus zélés o rabatteurs », — c'est de n'avoir plus aucun secours de notre sainte religion... Il serait temps (je suis si égoïste) que vous veniez me remonter le moral. J'ai écrit des lettres épouvantables à papa; je deviens fou^ !... »
« Nous vous réclamons tous à grands cris pour le plus grand bien de nos âmes, » appuie l'infirmier Joucla, qui cependant accumule les nouvelles sur l'excellent moral du régiment, pour que l'aumônier « ne soit pas tenté de revenir avant complète guérison* >>.
Ces conseils de prudence d'une part, et de l'autre cette avidité de revoir leur Père... quels témoignages passionnés d'amour! Mais comment les concilier ? Pour tranquilliser le Père Lenoir, il aurait fallu lui assurer que nul ne le regrettait et qu'on pouvait fort bien se
J J D., 5 octobre.
2 Eugène K., 9 ei 26 octobre.
3 Caporal X., 20 et 23 octobre.
* M. Joucla, il et 28 octobre
passer de lui. Qui se serait chargé d'un pareil mensonge? C'était, moins que tout autre, le colonel; le 1er novembre, il joignait de nouveau sa voix très affectueuse à la complainte :
Mon cher ami, il fait triste, pluvieux, sombre et boucax; c'est Taspect d'hiver précoce : ce matin grand'messe en ré<;1ise de Courtémont dite par trois prêtres soldats. J'ai prié pour tous les braves disparus, et ma pensée vous mêlait à leur souvenir; je sentais que vous nous manquiez en cette solennité de Toussaint et j'aurais voulu entendre votre voix si chaude et si pleine de conviction réconforter les récupérés venus récemment du dépôt et qui ne sont pas encore à l'unisson du 4«. Nous remontons ce soir aux tranchées. Prompte guérison I A bientôt votre retour...
Enfin, du lendemain, ces lignes d'un caporal, qui devaient faire déborder la coupe :
C'est un cri de désespoir que je viens pousser par cette lettre. Bientôt un mois et demi que je n'ai vu aucun prêtre!... Toutes ces belles fêtes de la Toussaint passées tout juste avec une petite prière... Ah! M. l'aumônier, que faire?... Comme vous me manquez! Pardonnez-moi; je viens vous faire de la peine, moi qui devrais faire le contraire. Et pourtant que voulez-vous que je dise? mon âme est pleine de tristesse. Je vois ou du moins comprends par votre lettre que votre blessure s'aggrave au lieu de se guérir... Maintenant, vous me dites que vous êtes sage comme un enfant à 1 hôpital. Permettez- moi d'en douter; je vous vois d'ici en li'ain de discuter avec M. le major, si oui ou non vous ne sortirez pas bientôt de là : ne dites pas le contraire*...
Le Père songeait si peu à dire le contraire, que dès le reçu de cette dernière lettre il écrivait à un ami : « Je pars jeudi, c'est décidé. Là-)^ as, on meurt de plus
* Capoi'al Louis U., 2 novembre.
254 LOUIS LENOIK S. J.
en plus et les survivants me réclament... Je puis suffisamment marcher pour leur donner le bon Dieu, donc j'y vais*... »
L'excellent médecin-chef de l'hôpital, dont l'âme était assez haute pour comprendre le martyre du Père Lenoir, s'était senti impuissant à l'enchaîner. D'ailleurs, la « plaie était comblée, presque rose, avec des bourgeonnements tout autour... »
Plus tard, l'aumônier dira même lui avoir entendu murmurer : « A votre place, j'en ferais tout autant... » Mais c'était moins le médecin que l'ami qui parlait ainsi.
« Départ certain pour jeudi, 11 novembre. Plus que trois jours ! » Le Père les passe entièrement au lit pour activer la cicatrisation. Il se soumet joyeusement à toutes les pointes de feu et profite de ce repos pour liquider une correspondance toujours intarissable :
« J'ai écrit hier 70 lettres; le paquet dont l'image m'obsédait depuis si longtemps en a diminué d'autant. J'espère partir d'ici la conscience nette. »
Religieuses, majors, infirmiers, blessés, tous à l'hôpital se réjouissent de sa joie : et pourtant l'on est triste, car son départ, a écrit la supérieure, va produire « un grand vide ».
Le docteur Huot pensait qu'une convalescence, en dehors de l'atmosphère d'ambulance, serait salutaire. Il proposa un séjour à Versailles. Mais il se heurta à un refus : « Impossible! On m'attend là-bas, — ou plutôt on ne m'attend pas pour se battre et pour mourir^. »
Au Père Courbe, S novembre.
s A ses parents, 10 novembre.
A AUÏUN 255
L'aumônier vient d'apprendre en eirct que les Allemands ont renouvelé, le 3 novembre, contre le Mont- Tétu, des attaques plus violentes que jamais, où les flanimenwerfer ont produit sur les récupérés leur effe^ de surprise.
11 y a eu des journées terribles. Du 30 octobre au G novembre, la 2e division coloniale a encore perdu GOO hommes. La pluie, la boue, les nouveaux renforts, le marmitage incessant, les gaz rendent le secteur intenable. Tant d'attraits n'autorisent pas une journée de retard.
Mais son refus a dû causer à Versailles un peu de peine. Il y songe : et tandis que le train l'emmène vers ses enfants qui souffrent, le Père adresse à ceux qu'il prive volontairement d'un dernier adieu ce simple billet. Peut-être ne le trouvera-t-on pas moins beau que telle lettre prêtée par les anciens biographes a saint François Xavier.
Entre Vitry et Châlons...
Ma blessure ne me fait pas souffrir.
Tout est pour le mieux, sauf le sacrifice de ne pas vous voir au passage. Il paraît que le docteur vous avait promis de me donner une permission : mais vous comprenez, n'est-ce pas, pourquoi je devais la refuser? Chaque jour représente là-bas tant de morts, tant de courages faiblissants à relever, tant d'âmes à nourrir! Ce sacrifice commun, de votre part et (le la mienne, nous vaudra des grâces amplement rémunératrices, et à Massiges, et à Versailles*...
En vérité, exagérait-il le marsouin qui disait du Père Lenoir : « Cet homme a le diable au corps pour faire aimer le bon Dieu » ?
* A bcs parents, 13 novembre.