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CHAPITRE XII

LE BASTION DE l'aNNULAIRE TROISIÈ.ME BLESSURE

(25 Septembre 1915)

« Le 4e colonial, a écrit le Père Lenoir, était choisi pour enlever la position la plus formidable de la fameuse Main de MassigeSj regardée elle-même comme l'un des points du front allemand les mieux défendus. Ce sont là des gloires qui coûtent cher... >/

Ces mots désignaient Y Annulaire , c'est-à-dire l'éperon qui pointait le plus au sud et formait bastion.

A droite, jusqu'à Ville-sur-Tourbe, le front d'attaque appartenait à la 3* division coloniale (5^ et 3e brigades) ; à gauche de V Annulaire , le 4^, extrême droite de la 2e division coloniale, était en liaison directe avec le 8^, qui attaquait le Médius; plus loin le 22e attaquait ÏIndeXj tandis que le 24e, tenu d'abord en réserve, maintiendrait surtout le contact avec le 20e corps.

Nous ne reviendrons pas sur la description de la Main de Massigcs, assez connue de nos lecteurs par les affaires du 28 décembre et du 3 février. Mais il est bon de remarquer que, depuis lors, cette position naturellement très forte avait été transformée par l'ennemi en un véritable blockhaus, quadrillé de tranchées, barbelé de réseaux et dont tous les abords étaient enfilés par des mitrailleuses abritées sous des coupoles d'acier et de béton. Immédiatement derrière, une

MAhN DE MASSIGES

falaise à pic, — celle dont parlait Gœthe\ — terminée au sud par un cirque dénommé le Creux de l'oreille^ avait permis aux Allemands d'aménager des galeries en sapes à l'épreuve de tous les calibres et que seuls auraient pu atteindre des obus venant de l'est. Aussi, dans l'armée du Kronprinz, un dicton avait-il cours qui pourrait se traduire ainsi :

Rien qu'avec deux laveuses

Munies de mitrailleuses, On peut tenir bon Sur le Nez du mont [Bergnase).

Ce « Nez », — j'en demande pardon aux puristes, — c'était r « Annulaire » ; et je ne suis pas sûr qu'avant la guerre on ne l'appelât point le « dos d'âne ».

La préparation d'artillerie avait commencé le 22 septembre au petit jour. Même au plus fort de la bataille de la Marne, jamais pareille canonnade n'avait roulé. Pendant trois jours, sans autre répit que les intervalles nécessaires aux observateurs pour régler le tir, les positions ennemies disparurent dans une fumée mêlée de poussière de craie. Sauf le 24, quand les patrouilles sortirent vers il heures et 16 heures pour 3 es simulacres d'attaque, la riposte ennemie fut assez faible, ce qui parut de bon augure.

L'attaque s'annonçait d'ailleurs dans des 'conditions excellentes. Le temps restait clair. A tous les échelons, l'enthousiasme était vif. Par son ordre du jour, le général de Castelnau avait tenu à ce que chacun connût nos chances de succès. On savait que « les trois

' Voir plus haut, p. 103.

quarts de l'armée française se ruaient à la bataille », que « sur le front de Champag-ne, 35 divisions françaises allaient donner l'assaut » , que « nous avions en ligne 3000 pièces de campagne et 2000 pièces lourdes »,

« Jamais, nous a raconté le général Pruneau, je n'ai vu les troupes aussi galvanisées. » Les correspondants du Père Lenoir tiennent le môme langage. « Tout le 4e colonial, dit l'un, était confiant à la victoire, grâce à vos bonnes paroles et au bon savoir de ses chefs ^ » Et un autre, jeune engagé de dix-huit ans, qui avait respiré les gaz délétères et souffert à Beauséjour des jets de liquides enflammés, écrivait :

Ce n'est pas des soldats, les Boches, mais des apaches. Mais n'ayez crainte , je n'étais pas prêt à me faire faire prisonnier pour le '25 septembre. Je ne voudrais pas être prisonnier de pareils bandits; plutôt la mort! J'avais pris mes précautions avant l'attaque. J'avais jusqu'à du poivre dans ma poche, que j'avais eu aux cuisines. Car en cas où j'aurais été capturé, n'ayant plus d'armes, j'aurais lancé quelques poignées de poivre dans les yeux des ennemis qui m'auraient emmené et j'aurais ensuite pris la fuite dans nos lignes. C'est un procédé barbare, ajoutait le brave garçon, mais puisque les Boches en font de même, on leur rend la pareille^...

Charmante délicatesse, qui se reproche le poivre, alors que la grenade paraît chose toute naturelle!... Au reste, son poivre ne devait pas lui servir ni l'empêcher d'avoir la clavicule brisée par une balle.

L'attaque, pour la 2^ armée, avait été fixée par le général Pétain à 9 heures 15. Après une journée passée tout entière à circuler parmi les retardataires (( pour les préparer, comme le dit Hugon, en cas de

1 Jean Guinot, 9 octobre 1915.

2 Sébastien Montel, 22 novembre 1915.

malheur », le Père Lenoir avait dit sa messe à minuit. « A 4 ou 5 heures du matin, il nous rejoint dans le grand boyau, avec deux musettes garnies d'un peu de tout. Il nous dit un petit mot à tous, mais il se dépêchait pour visiter tous ceux qui devaient sortir les premiers et leur donner un petit verre de ces bonnes bouteilles qu'il portait. On voulait lui aider, mais il disait : « Vous êtes assez chargés \.. »

Quand il eut achevé sa tournée, son cœur le ramena vers sa compagnie préférée, la 4e, celle dont il disait, — dans une lettre dont il permit la publication de son vivant, tant il craignait peu d'être contredit, — que, grâce à Faction de son capitaine, elle était devenue « en trois mois incomparablement supérieure à toutes, religieusement et militairement ». Un an plus tôt, à peu près jour pour jour, le capitaine Coville avait été, dans ces mêmes parages, horriblement blessé à la ligure. Accoudé cette fois dans un boyau près de ses hommes, il disait au Père Lenoir :

Je n'ai jamais été aussi calme, j'ai 1 impression que j'en sortirai sain et sauf: mais si je me trompe, ça m'est égal ;... ou plutôt non, ça ne m'est pas égal à cause de ma pauvre maman pour qui ce serait un coup terrible. Mais pour moi je serais si heuieux de mourir tout de suite. On doit être si bien là-haut! Elre fixé dans Tamour de Dieu, ne plus pouvoir Toffenser, sentir toutes nos aspirations satisfaites, y compris les affections de famille, puisque nous nous retrouverons tous là dans le bonheur et que ce sera si vite venu et que ce sera pour toujours. Et puis, mon Père, pardonnezmoi, vous allez me trouver très g^osse, mais je vous assure que je serai si content d'entendre là- haut de la belle musique!... C'est une passion et je crois que le bon Dieu me réserve là beaucoup de bonheur, une de mes plus grandes

* Helation de Joseph Hugon, folio 1,

228 T.OUTS LEVOTR S. J.

joies pendant l'éternilé, après sa possession, bien entendu. Quand il voudra, je suis prêt^...

Cependant l'heure approche. Le brouillard assez dense du matin, au lieu de disparaître, se résout en une pluie fine ; les observations d'artillerie en seront gênées et cela contrariera l'emploi des obus fumigènes que l'on devait envoyer spécialement sur les bois au nord de VIndex. La boue se fait visqueuse et lourde. On ne marchera pas à l'aise.

Dans la tranchée de départ, ceux de la première vague ont mis sans bruit baïonnette au canon. Les visages sont graves. Debout sur les gabions, le colonel Pruneau, ainsi que l'a représenté V Illustration du 20 novembre 1915, scrute les positions ennemies; puis, consultant son chronomètre, il se retourne vers ses hommes : « Mes p'tits, vous pouvez y aller. Montez là-bas l'arme à la bretelle : je vous suis^! »

Les « p'tits » ne se le font pas dire deux fois. A quelques mètres les uns des autres, les marsouins s'élancent, il faut les retenir.

« Doucement ! doucement ! » dit le colonel.

« Ah! que c'était beau ce départ, écrira quelque temps après de l'ambulance le capitaine Lairle. Que nos troupiers sont admirables ! J'étais à la première vague. Je me suis réellement cru aux manœuvres^.. »

* Lettre du Père Lenoir publiée dans l'opuscule : A la mémoire de Pierre Coville, p. 12.

2 Carnet de campagne d'un observateur d'artillerie publié par Villiistration du 20 nov. J915, avec de nombreuses photographies de l'assaut,

3 Au Père Lenoir, ê2 octobre 1915. Le capitaine Lairle fut promu officier de la Légion d'Honneur à la suite de cette attaque, où, comme le dit sa citation, il avait, à la tèfe de sa G»*, conquis saus désemparer trois lignes de tranchées ennemies.

« C'est beau, c'est inoubliable, on ne pense pas au danger. Ces silhouettes là -bas sont déjà à la tranchée Kreuter. Un combat à l'arme blanche s'y livre qui dure deux minutes à peine. Et les silhouettes avancent, disparaissent dans les boyaux.

« La deuxième vague, qui, elle, se dirige vers le Verger, en avant du Promontoire et du ruisseau de l'Etang, est impatiente; elle sort avant l'heure fixée, tandis que la première atteint déjà la base de V Annulaire. Les chefs arrêtent leurs hommes qui veulent s'élancer.

— Mes braves poilus ! mes braves poilus ! » répète le coloneP... »

Le début de l'attaque fut mené si vigoureusement qu'en dépit de la réaction allemande les pentes sud du plateau furent escaladées en un quart d'heure. Après l'occupation des premières tranchées ennemies, la tâche devint plus difficile.

Les Boches se défendaient énergiquement, bravement, refusant de se rendre pour la plupart. On dut lutter pied à pied dans un dédale de boyaux, à la grenade, à la baïonnette, sous une pluie line, presque incessante. Pas un instant de recul. On maintint constamment le terrain conquis. Une mitrailleuse, qui avait échappé au pilonnage des gros obus , gênait beaucoup l'avance, et les Allenninds purent se maintenir longtemps dans les tranchées qui coupaient le sommet du plateau.

Toute la journée, raconte le Père Lenoir, nous avons progressé, mais lentement, et avec beaucoup de pertes (infimes cependant en comparaison des perles allemandes que nous constations au fur et à mesure). J'ai pu remplir mon ministère, bien douloureusement consolant, jusqu'au soir...

* lUuslralion, 1. c. p. 538.

?.'0 LOUIS LRNOIK S. J.

La 4e compagnie s'était admirablement comportée. Le petit homme au poivre en faisait partie.

Je vous dirai, Monsieur 1 aumônier, écriro-t-il plus tard, que je n'ai pas entendu le bruit des projectiles boches. J ai couru de mon mieux et je suis arrivé des premiers aux lignes ennemies, où nous avons ensuite progressé petit à petit. . Les tranchées hoches étaient presque comblées, tellement notre artillerie avait donné... Là j'étais tellement content de voir les Boches en déroute que je me suis mis à embrasser le caporal Hitan sans penser aux balles qui nous sifllaient après... Vous me dites que depuis il a reçu une balle qui lui a crevé les deux yeux : c'est terrible, tout de même.

Puis, dans une tranchée où nous nous sommes mis, Santucci a reçu une balle explosive qui lui a enlevé le crâne et projeté la cervelle près de moi. Nous ne nous arrêtions pas de tirer. Mon fusil était bouillant; on prenait les cartouches des morts. Une demi-heure après, Andréani est touché par une balle au menton qui le tue net et tombe sur Santucci déjà tué à mes côtés. Ce n'est pas pour cela que nous avons lâché pied ; nous n'avions pas envie de reculer, chose que nous ne connaissons pas au régiment... La 1^ compagnie est toujours là! et quand elle j^agne du terrain, Tennemi peut toujours essayer de le reprendreM...

Cet entrain était dû, pour une bonne part, au capitaine Coville. « Alors mon capitaine est mort ! s'écriait le même enfant. Mais il n'a pas dû tomber en arrière, l'en suis sûr : il était trop courageux. » Le soldat connaissait son chef. Parvenu à la première tranchée allemande, le capitaine s'élançait crânement sur le parapet de la seconde, quand une balle lui traversa la poitrine de part en part. La respiration devint tout de suite très difficile. On le coucha dans un trou d'obus. îl demanda simplement qu'on lui tournât la tête du côté

* Lettres au Père Lcnoir, 16 octobre et ii novembre^

de l'attaque et dit : « Je me sens perdu; mais je meurs content : ma compagnie a très bien marché et je meurs pour la France. » Puis il fit le signe de ]a croix, étendit les bras et rendit le dernier soupir. La « belle musique » du ciel, dont il avait rêvé, commençait pour lui.

Rien ne pouvait briser l'élan imprimé par de tels chefs.

Nos coloniaux, écrit le Père Lenoir, ont dépassé tout ce que pouvaient attendre de leur vaillance ceux qui la connaissaient le mieux. Vous n'avez pas idée de J'onler (\ue fut la Main de Massiges durant la journée du 25. Et là-dedans le plus jojeux enthousiasme avec l'irrésistible volonté de vaincre. Ils ont vaincu, mais à quel prix!... Il est vrai que la plupart de ces hommes avaient communié les jours précédents*.

Et le colonel Pruneau de renchérir sur Théroisme de ses enfants : « Ah! mes braves officiers! Ah! mes vaillants soldats! C'étaient des lions ^... »

Les Allemands toutefois ne cessaient d'amener des renforts prélevés sur l'armée du Kronprinz.

« Soyez certain que je tiendrai jusqu'au bout, avait répondu le colonel à un message de son général, mais il me faut des grenades. » Ce mot est comme le leitmotiv de la journée et aussi des suivantes. Dans ces combats acharnés on fit, pour la première fois, un usage immodéré de la grenade. Ce fut même le point de départ d'une nouvelle tactique de combat où cet engin si meurtrier jouait le principal rôle.

On n'entendait de tous côtés que ce cri inlassable-

* Récit publié dans En Famille, novembre 1915. ' Lettre au Père Lenoir, S octobre.

ment répété : « Faites passer des grenades ! » Et les sacs qui les contenaient montaient sans cesse à la ligne de feu pour redescendre vides et se remplir à nouveau... 3000 « punaises » boches, découvertes dans un dépôt de munitions, ne manquèrent pas d'être retournées à leurs propriétaires...

On avança ainsi, d'un coude à l'autre des boyaux, jusqu'au 30 septembre, les Allemands multipliant les renforts qui se faisaient tuer avec opiniâtreté. A cette date, nous occupions la totalité de la Main de Massives ; nos lignes se trouvaient portées jusqu'au sommet du Mont-Têtu, et le colonel Pruneau pouvait ainsi libeller son bulletin de victoire :

« Nous leur avons fait subir des pertes effrayantes, enlevé 2 canons, 9 mitrailleuses, 3000 fusils, des grenades et des munitions en quantité. Mais quels sacrifices pour mon beau régiment : 31 officiers, 84 sousofficiers, 1100 hommes. Le moral est excellent, l'entrain peut-être meilleur qu'avant l'attaque... Et pourtant nous ne sommes qu'au Creux de Voreille. Mais les Boches ont décalé! C'est ce qui donne du cran!^.. o

Mais le Père Lenoir ne put môme assister un jour entier aux combats de son regimbent. Ayant une dernière fois encouragé les hommes, il était parti avec les premières vagues, aiîn de secourir blessés et mourants. Une tradition solidement implantée au 4^ colonial, reproduite à maintes reprises dans les journaux, et que le capitaine Duchamp retrouva conservée encore en 1918 au bataillon d'instruction de Mantes-sur-Seine, veut que pendant l'assaut une compagnie, n'ayant plus

* Lettre au Père Lenoir, 3 octobre.

un 5eul officier, se montra déroutée, hésitante. Le Père Lenoir, qui se trouvait à proximité, aurait alors « enlevé son brassard de la Croix-Roug-e, pris le commandement et conduit la compagnie au but assigné* ».

De témoin oculaire de cet incident nous n'avons pu en trouver. Mais le soir même un caporal mitrailleur, Louis Roux , l'entendait raconter et le consignait dans une lettre à son père.

Le plus vraisemblable, c'est que, marchant au milieu des assaillants, le Père eut l'occasion de rétablir l'ordre dans une unité un moment désorientée par la disparition des chefs. Il dut le faire tout naturellement, sans hésitation, comme sans panache, ayant seulement à cœur de relever le moral des hommes et d'empêcher que la ligne de combat ne subît de « trou ».

Ce fut, en tout cas, vers les 5 heures du soir, non loin du Col des Abeilles, où il avait neuf mois auparavant pleuré sur le corps de son petit patrouilleur, qu'une balle l'atteignit à la cuisse gauche, la traversant de part en part. « J'étais seul sur le glacis, je revenais le long d'une tranchée en m'éloignant des lignes allemandes. » Plus tard, en voyant son bulletin d'hôpital, il remarquera que sa blessure « était à peu près horizontale, d'arrière en avant, légèrement inclinée de haut en bas ».

Les dimensions des plaies, anormales pour une blessure par balle, me font me demander si la balle n'avait pas été retournée dans sa douille ou tailladée à l'avance, comme le font beaucoup les soldats allemands.

Un soldat le pansa aussitôt « avec une sollicitude do

' rdii Pulrioie, 11 août 1917. Môme attestation dans la Croix de l'Aieyron du 24 février 1917, sous la signature de Pierre Fau, qui fit la canipaj^ne de. Macédoine avec les coloniaux. — Idem dans Iq j'u'inoire de Jules Avril, mobilisé au 4« colonial en 1910.

'louLcfois, cf. Appendice C, p. 53t>.

maman ». Mais il refusa, raconte Joseph Hug-on, l'aide des brancardiers, disant qu'il y en avait de plus pressés que lui. « Je pus rester encore quelque temps dans les lignes; mais bientôt, la jambe s'engourdissant, je dus redescendre. Au poste de secours , les majors refirent très soigneusement le pansement et, le cœur navré, il me fallut prendre le chemin de TévacuaLion. »

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