‹ Un preneur d'âmesChapitre 27 sur 54 · D'UNE AMBULANCE A L'AUTRE · texte numérisé non relu

D'UNE AMBULANCE A L'AUTRE

sacres, se trouvaient là. Et parmi les nouveaux, beaucoup voulaient entendre ce petit curé barbu qui déjà, rien qu'en se promenant hier soir appuyé sur sa canne et boitant, avait commencé de prendre leurs âmes.

Quand, avant le Credo, le Père se retourna vers ses enfants, son visage était radieux.

Notre -Seigneur me permettra d'interrompre un instant le Saint Sacrifice pour dire ma joie du retour, joie d'autant plus grande qu'il m'en a coûté davantage de ne pas être près de vous en ces jours de souiîrances.

Ma consolation est de savoir que vous vous êtes comportés en braves.

Dès les premiers mots, le contact était repris. A propos de l'évangile du jour, la parabole du levain, l'aumônier montra que, s' « il existe chez tous des éléments de vertus, des germes de dévouement, de bonté, de courage, d'honneur, qui se développent plus ou moins suivant l'éducation, le milieu, la réflexion, la volonté, cependant le ferment supérieur à tous les autres est la religion, qui chez tout homme, à toute heure de sa vie, le stimule au devoir et au sacrifice ».

Or, tandis qu'il en apportait comme preuve le capitaine Coville, que beaucoup pleuraient encore, et « ce jeune officier (Ernest Ollivier) tombé récemment à Massiges, qui après avoir réfléchi, prié et communié, s'était devant Notre-Seigneur décidé au service le plus dangereux parce qu'il le jugeait le plus utile* », beaucoup

1 Maréchal des log-is au 6^ hussards, E. Ollivier avait été atLaché à un bataillon du 4« colonial comme agent de liaison. A Ilalloy, le 26 juin, on lui avait ofl'ert les galons de sous-lieutenant, mais comme fantassin. Il hésita quelques heures, ayant, comme il l'écrivait à sa femme, « un peu de répugnance à rendre ses éperons et un peu effrayé aussi d'une responsabilité à laquelle il ne se croyait pas suffisamment préparé ». Mais quand il eut compris, après « un entretien avec raumônicr, qu'en conscience {et c'est bien entendu le seul point de vue oîi nous nous pincions), sans être tenu de dire oui, pourtant ce serait mieux », il avait accepté. (Notice sur Ernest Ollivier, p. 15,

dans Tauditoire branlaient la tête et pensaient que, comme exemple de la parabole , il suffisait de re^^arder celui qu! parlait En lui le ferment divin était si actif, qu'il lui suffisait de paraître pour faire lever toute la pâte.

Au sortir de la messe, il écrit : « Ce repos commence très bien , communions en foule ' les 500 hosties hebdomadaires ne suffiront plus... »

Pour affirmer les liens qui l'unissent toujours à son cher 4e colonial, chaque instruction des jours suivants commencera par quelques mots sur un camarade du régiment. Le 16 novembre :

Auguste G., de la 1''^ G'% faisait habituellement cette prière : « Je demande à Dreu de me g^arder et de me rendre à ma mère. » Vu jour sa prière change : « Mon Dieu, si je dois vous devenir infidèle, veuillez me prendre! » Absurde, si tout finit à la mort ; mais logique, si... etc.

Le 17, à la 2e O' :

Vous vous rappelez M. L. Ame droite, mais ignorante, il était hostile, vous le savez, à la religion. A la suite d'une rencontre fortuite et de sa première communion, il se mit à la communion fréquente. 11 fut transformé. Il était sombre : il devint gai. Mauvais soldat : plus jamais il ne fut puni et devint le plus brave et le plus dévoué. Il avait compris son devoir. Il aima son devoir. A quoi lui a servi la religion, la prière, la communion? A le préserver des obus ? Non : il a été mis en morceaux; mais à lui mériter la vie future.

Le 18, à la 3e C 4

Voici ce que m'écrit le père de votre camarade H. Vautrin : « J'apprends que mon fils a été blessé très grièvement et évacué le 26 septembre. Je n'en ai plus de nouvelles. Il est mort. Je n'ai aucune inquiétude au sujet de son salut. C'était un chrétien d'une foi à transporter les montagnes et un patriote ardent. Il communiait très souvent. Je suis sûr

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qu'en se voyant mourir, il a olFert à Dieu ïe sacrifice de sa vie pour TKglise et pour la France... » Ces paroles, qui forment le plus bel éloge du fils et du père, vous montrent à propos du sacrifice où se trouve sa grandeur, et où Ton trouve la force de l'accomplir, etc.

Mais la 4e compagnie n'eut pas son tour... Le Père n'alla pas plus loin.

(( Blessure en bon état, sous Toeil des majors, » disaitil à sa famille le 15 novembre.

« Débordé de besogne, écrivait-il le 17 à Robert du Parc, de bonne besogne, puisque demain, — - c'est-à-dire en cinq jours, — j'aurai épuisé mon premier millier d hosties. C'est vous dire si je suis heureux... » Il installait également une salle de repos et de lecture pour le régiment. Or, deux jours après, une lettre portait : (f Arrivé samedi, je repars ce soir en auto, avec une blessure envenimée. C'est vexant et navrant... »

Voici comment il détaille sa mésaventure :

Les médecins d'ici sont, — vous direz peut-être plus « sages », — je dis plus sévères que le bon docteur Huot. Ils jugent que ma blessure ne se guérira pas assez vite si je continue le service, et, d'office, ils vont m'expédier demain à l'ambulance voisine de Braux-Saiiate-Cohière, pour que j'y reste quelques jours immobile...

Le colonel s'est montré inflexible: « Sinon, avait-il dit, je mets un planton à votre porte avec la consigne de ne pas vous laisser sortir. » Et le pauvre aumônier, qui déjà se voyait aux arrêts de rigueur, concluait:

Comme le médecin y joignait l'interdiction de me lever

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el que le local où je suis ne se prêle pas à recevoir les hommes, autant obéir et prendre à Tambulance quelques jours de repos absolu...

Dans une lettre écrite cinq semaines plus tard, on dirait qu'il éprouve le besoin de se disculper :

Il n'y a eu aucune imprudence de ma part. Quand j'ai quitté Autun, c'était avec l'autorisation formelle et motivée du docteur. Mais, par suite du déplacement du régiment, mon vojag^e, puis ma vie durant les premiers jours, furent beaucoup plus fatigants que je n'escomptais; de plus, en wagon, un soldat fit un faux pas et tomba de tout son poids juste sur ma blessure. Depuis lors elle s'irrita*.

Au reste, il se persuada de plus en plus que la Providence avait tout conduit. Ce retour prématuré lui avait permis de réorganiser la vie religieuse du régiment et, de concert avec les prêtres soldats, de l'assurer pour les jours à venir. Il avait obtenu mieux. Connaissant fort bien le seul motif qui empêchait le Père Lenoir de prendre en paix le repos nécessaire, le colonel avait accepté de lui procurer un suppléant. Quatre jours après son départ d'Epense, la chose est réglée.

L'elTet de pacification fut immédiat : « Là présence au régiment d'un autre aumônier, tout à fait selon mes goûts, me tranquillise. » C'était l'abbé Belleney, du journal la Croix, aumônier du corps colonial, qui était invité à faire l'intérim.

Il arrive que je ne sais quelle ombre de susceptibilité se glisse parfois au pauvre cœur humain contre ceux qui nous remplacent auprès des « fils de notre esprit ». Rien de semblable, est-il besoin de le dire, chez le Père Lenoir. Sa joie est sans mélange et sa collaboration de loin est complète.

* A ses parents, 26 décembre 3 915.

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Dès le commencement de décembre, il s'occupe de la préparation des u petits Noëls ». Sera-ce lui qui les distribuera ? sera-ce son successeur ? Peu importe ! Dans ses nombreuses lettres à ce sujet, un seul souci : faciliter le plus possible la tâche de son remplaçant... Quand, après la distribution des 2500 petits paquets, il racontera aux jeunes bienfaitrices la « joie indescriptible » des soldats, le Père le fera avec la même bonne grâce que s'il y avait personnellement coopéré ; et il aura la délicatesse de noter, à l'éloge de son suppléant, que, « malgré les difficultés du cantonnement et la dispersion des bataillons sur une longueur de sept kilomètres, il y avait eu dans cette nuit de Noël cinq cents communions ».

Ceux qui souffrent dans les ambulances ne sont pas oubliés. A Autun était emprisonné dans une gouttière, la hanche brisée, un brave enfant, blessé le même jour que son aumônier. Le Père, là-bas, lui portait des fleurs avec toutes sortes de gâteries. De loin il renouvelle ses cadeaux et note en retour les remerciements et les mots drôles qu'il reçoit : a Victor m'écrit qu'il est heureux comme un Boche qui vient d'être fait prisonnier. » Dans ses lettres à peu près quotidiennes, Victor écrivait bien d'autres choses,... et en particulier u qu'il n'avait besoin de rien, parce que sœur S. le gavait de tout, de gâteaux et de confitures » et qu'il engraissait comme... ce que vous devinez; enfin, ajoutait-il, a de peur d'écorcher mes plaies on m'a glissé... un rond en caoutchouc; vous voyez donc que j'ai tout du ministre ».

Quand le Père Lenoir vit que le prêtre « de grand talent, très zélé, très expérimenté » qui le remplaçait au 4c colonial y faisait beaucoup de bien, il songea très sérieusement, quoi qu'il dût en souffrir, à se retirer devant lui. Sur ce projet, qu'il entretint durant tout le mois de décembre, nous connaissons au moins six lettres ; plusieurs sont adressées à un jeune caporal -fourrier que

son franc- parler désignait pour répondre sans fard. Peu de docunienls, croyons-nous, révèlent avec un zèle plus désintéressé une humilité plus touchante. La première consultation étant restée sans réponse, le Père insiste :

C'est un avis, un conseil que je vous demandais, oui, mon. petit Louis, très sérieusement. Lt après avoir bien réfléchi, j'ai constaté que vous étiez le seul dans le régiment à qui je pouvais le demander avec espoir d'une réponse sincère. J'ai bien écrit^ depuis, à Joucla, mais je crains bien qu'il n'ose pas me répondre franchement...

Vous avez vu l'abbé B. qui me remplace ces jours -ci au A^ colonial. C'est un homme que je connais et apprécie depuis longtemps... I^ voilà installé, réussissant très bien, si bien que je me pose la question suivante :

Dans l'intérêt du 4<*, ne vaut-il pas mieux que l'abbé B. y reste et que je passe dans un autre régiment de la division?...

Le grand avantage que j'y vois, c'est de donner au 4^ quelqu'un qui renouvellera le service religieux : moi , je fais toujours de même; lui, il changera et pour faire mieux. Puis, pour la prédication surtout, — si importante puisque beaucoup de soldats n'ont que cela, n'allant pas trouver l'aumônier à la sacristie, — on s'use, il faut varier. D'autant plus que l'abbé B. prêche très bien, vous avez dû l'entendre dire après ses premiers sermons à E [pense]. Aussi, je crois que la plupart, sinon tous, seraient heureux de le garder plutôt que de rne voir revenir. Personne ne me l'a dit, bien entendu, mais je le suppose. Aussi, je vous demandais de réfléchir, de questionner à droite et à gauche (sans faire allusion à ma lettre, toute confiée à votre discrétion) et de me répondre en toute ï'ranchise.

... 11 est évident que je ne quitterai pas le régiment sans vous faire de la peine et sans en éprouver plus encore moimême... Mais ces considérations d'afl'ection personnelî*e ne doivent pas compter quand il s'agit du salut des âmes et de la gloire de N.-S. Pour le bien général du 4^, quel est le mieux? Là est mon devoir. Et c'est parce que je ne le vois pas clairement que je vous ai demandé conseil...

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Ce qui achève de pacifier le Père Lenoir, c'est qu'il a su rendre féconds ses nouveaux loisirs. « Je me consolerai un peu en essayant de faire un petit livre de prières pour les soldats, ceux qui existent ne me satisfaisant pas... ))

Ce projet du « petit livre » était ancien déjà. Sous un format commode, renfermer en termes clairs, parfumés d'Evangile sans odeur de sacristie, les prières, l'enseignement religieux, et les chants nécessaires aux soldats, paraissait à plusieurs un rêve chimérique.

Les circonstances où il fut réalisé firent de ce livre une gageure. A Braux, rien qui ressemble au confort d'un cabinet de travail. C'est dans une salle commune où Ton joue, où l'on fume, où l'on cause, qu'à peine arrivé, le Père se met à l'œuvre.

Une seule préoccupation : « Aurai -je le temps de l'achever? » Car il vient de recevoir du major affecté à son service l'assurance « qu'en dix jours la cicatrisation serait complètement terminée ». Il faut donc faire vite.

Un mot rapide, un peu plus tard, nous apprend que l'ouvrage est « presque fini ». C'était le 25 novembre. Et le Père y travaillait depuis cinq jours!

Mais Dieu, qui avait ses desseins sur cet ouvrage, fut plus exigeant. Le nouveau major auquel, par suite d'un changement de service, le blessé vient d'être confié, préfère le garder encore un peu, « environ huit ou dix ou même quinze jours... Et, notez -le bien, je me suis laissé faire comme un enfant ! »

L'aumônier se remet donc au travail. Assurément, pour les prières communes et les extraits de l'Évangile, il emprunte et utilise, comme il le dit lui-même, les

ciseaux et le pot de coUg. Mais tant de prières diverses [au moment du danger^ avant le combat, prière après une victoire, après un insuccès, pour les chefs ..), la manière d'assister les mourants , le chemin de croix du soldat, tout cela est entièrement original: Plus encore, les conseils et les prières pour la communion ont jailli de son cœur. Quant à la partie doctrinale (Résumé de la religion catholique et Devoirs du soldat catholique), il avait, pour l'aider, son carême de Courtémont; encore fallait-il l'ordonner et le condenser.

Puis il entreprend la partie musicale. Pour les chants liturgiques, il n'y avait qu'à découper. De même pour un grand nombre de cantiques traditionnels. Mais pour d'autres, le Père Lenoir crut nécessaire de corriger largement. Il s'attendait à ce qu'on lui en fît des reproches ; mais il avait sur ce point des idées arrêtées. Couronnement du volume, les cantiques devaient, comme tout le reste, renfermer prières et enseignement, par conséquent tout d'abord être clairs par eux-mêmes. Des couplets exigeant, pour être compris, un commentaire préalable, lui paraissaient le monde renversé : le véhicule se faisant obstacle. S'il eût composé un recueil pour le temps de paix, je ne sais si le Père Lenoir eût modifié le refrain Le voici l'Agneau si doux. Mais travaillant pour des soldats, qui n'ont guère de loisirs pour les explications, il préfère parler sans symbolisme et enserrer dans ces quatre vers tout le résumé du mystère et son effet sur nos âmes :

Le voici le Dieu sauveur

Caché dans l'Hostie :

C'est mon Maître et mon Seigneur

Ma force et ma vie.

D'autres corrections substituent à une phraséologie

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