‹ Un preneur d'âmesChapitre 49 sur 54 · COLONIAL ORDRE DU RÉGIMENT · texte numérisé non relu

COLONIAL ORDRE DU RÉGIMENT

Le 14 mai 1917.

(( Le lieutenant- colonel communique au régiment la note suivante, trouvée dans les papiers du Père Lenoir, aumônier militaire, tombé au champ d'honneur le 9 mai 1917, victime de son dévouement aux blessés, après avoir, durant trente mois, fait l'admiration de tous par sa bonté, sa foi patriotique, la sainteté de sa vie.

« Il laisse parmi nous un souvenir impérissable.

« C'est avec la plus respectueuse et la plus douloureuse émotion que nous nous inclinons devant la dépouille mortelle de celui qui fut l'ami, le confident, le consolateur, le bienfaiteur de tous les braves du régiment. »

Le lieutenant- colonel,

A. TlIIRY.

€ EN CAS DE MORT s>

Je dis « au revoir » à tous mes enfants bien- aimés du 4^ colonial. Je les remercie de l'affectueuse sympathie et de la confiance qu'ils m'ont toujours témoignée ; et si parfois, sans le vouloir, fai fait de la peine à quelques-uns,je leur endemande bien sincèrement pardon.

De tout mon cœur de Français, je leur demande de continuer à faire vaillamment leur devoir, à maintenir les traditions d'héroïsme du régiment, à lutter et à souffrir tant qu'il faudra, sans faiblir, pour la délivrance du pays, avec une foi inconfusible dans les destinées de la France,

1 Voir plus haut, p. 276.

C eu-, c^*<

De tout mon cœur de Prêtre et d'ami, je les supplie d'assurer le salut éternel de leurs âmes, en restant fidèles à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à Sa loi, en se purifiant de leurs fautes, en s'unissânt à Lui dans la sainte Communion aussi souvent quils le pourront.

Et je leur donne à tous rendez-vous au Ciel, où nous nous retrouverons pour toujours dans la vraie vie, la seule heureuse, pour laquelle Dieu nous a faits.

Pour eux y à cette intention, j'offre joyeusement à notre Divin Maître Jésus -Christ le sacrifice de ma vie.

Vive Dieu! Vive la France! Vive le 4^ colonial!

Un soldat écrivait quelques jours après : « A la lecture de cet au revoir, si français, si chrétien, la plupart des coloniaux du 4^ ont, — beaucoup pour la première fois depuis trois ans, — pleuré comme des gosses \ »

Et nous savons que, parmi les ofïiciers d'état-major, même de ceux qui connaissaient fort peu le Père Lenoir, plusieurs aussi ne purent dissimuler leurs larmes.

Les sapeurs du régiment, qui avaient si souvent dressé l'autel de leur aumônier, firent son cercueil et l'y enfermèrent. L'endroit étant vu des Bulgares, tout rassemblement était impossible : quelques amis seulement. L'abbé Thibon, infirmier du régiment, lut dans le petit Livre du Soldat Catholique les prières des morts, puis le testament, et le cercueil chargé sur un mulet partit pour Cégel, où l'inhumation eut lieu le matin même.

Quatre frères en religion du Père Lenoir s'y trouvaient providentiellement réunis ; parmi eux, le Père Chauffert, aumônier volontaire de la 16e division coloniale, qui devait mourir quelques mois plus tard. Le colonel Pruneau^, l'ami des temps héroïques de Beauséjour et de Massiges, était là, rappelant par sa pré-

* Pierre Fau, lettre à la Croix de l'Aveyron, mai 1917. 2 Depuis g^cnéral , il commandait alors la 32^ brigade coloniale, qui avec la 4^ brigade formait Va 16« division coloniale.

'' JE VOUS ATTEiNDS " 525

sence auprès de cette tombe Tune des plus triomphales jovu^nées du 4e colonial, la victoire d'Herbécourt. La foule qui suivait le corps était faite surtout des blessés eu traitement à l'ambulance alpine n° il ; plusieurs se traînaient avec peine, appuyés sur une canne. Mêlés aux marsouins , des olliciers , la poitrine barrée de décorations, entre autres le commandant Defoort, dont le départ du 4e, au début du mois, avait si vivement alTecté le Père Lenoir.

Sur le cercueil reposait le grand drapeau du Sacré- Cœur, portant ces mots : 4e régiment colonial et les noms de ses batailles inscrits en or sur la soie rouge. L aumônier fut placé tout à côté de l'endroit où reposait, depuis cinq jours, le docteur Mercier, médecinchef du régiment, l'un et l'autre symbolisant le Service de Santé, unis dans la mort comme ils l'avaient été dans le dévouement professionnel. « Près de la fosse, le commandement de : Portez armes! retentit. On donna l'absoute. 11 n'y eut pas de discours : 1 émotion était trop vive. Lui seul parlait \ »

Parmi les coloniaux que la mort du Père Lenoir avait plus vivement atfectés, se trouvait un jeune séminariste, Jacques Terrel. Dans son carnet de campagne il écrivait à cette date une longue prière qui débutait ainsi : « Mon divin Maître , aidez-moi à me recueillir et à méditer en votre présence. Mon âme désemparée par le coup qui l'a frappée veut se réfugier en vous et vous demander aide et secours... d Le matin du d7 mai, avec une des hosties restant dans la custode de son aumônier il communiait encore ; puis il sortait en tête de sa section pour la conduire à l'assaut. Mais dès les premiers pas il tombait, frappé d'une balle au front. Le disciple rejoignait son maître.

Quand le 4^ fut redescendu des lignes , on suppléa

* P. FontoynonL, lettre au U. P. Chanteui-, 15 mat 1917

par une messe solennelle à ce qui n'avait pu se faire. Mais o*n ne chanta pas l'office des morts. C'était le dimanche de Pentecôte. Un marsouin expliqua naïvement le sens de la cérémonie par ces paroles : « Gomme on est sûr qu'il n'a pas besoin de nos prières, il en fera profiter là-haut ceux qui en ont le plus besoin, selon son habitude sur terrée »

« Les soldats étaient nombreux, ajoute un officier ; et pas mal, bien qu'il n'y ait pas eu le vibrant appel à la communion qui terminait tous les sermons du Père Lenoir, se sont approchés de la sainte table. J'aime à me le représenter assistant à cette messe, du haut du ciel, entouré de ceux qu'il y a fait monter avant lui et qui forment là-haut le régiment reconstitué, comme il aimait à le dire. Il a dû penser que les fidèles étaient trop peu nombreux, car ici-bas il trouvait qu'il n'y avait jamais assez de communions, et il remarquait beaucoup mieux les absents que les présents. Je m'imagine aussi un dialogue familier entre le bon Dieu et lui, dans le style des mystères : le boa Père Lenoir s'excusant de n'avoir j^as fait mieux et le bon Dieu le rassurant en lui montrant d'un geste large la foule des élus qui lui doivent leur salut. A la suite de quoi, l'un et l'autre font pleuvoir une foule de grâces sur le 4-e. Mon imagination n'est peut-être pas re>spectueuse, mais je la crois conforme à la réalité^... »

Témoignage touchant : « Chaque marsouin fit part à ses parents de la mort de l'aumônier comme d'un deuil de famille , et les réponses témoignèrent combien il était connu et aimé jusque dans les foyers les plus indifférents à l'idée catholique^. »

Dès lors, les soldats prirent l'habitude de « partir chaque soir nombreux sur la tombe du Père », Comme l'écrira l'un d'eux longtemps après, « au cimetière du

^ Joseph Hugon, lettre à M. et M""^ Lenoir,

2 Capitaine Monnier, lettre du 28 mai 1917.

3 Abbé Thibon, lettre du 17 juillet 1917

col de la Wratta où il répose, Ton voit souvent ses anciens poilus lui aller faire visite et prières. Et pour la Toussaint, on lui avait bien orné sa tombe, et je pense que Ton mettra au Sacré -Coeur de Montmartre une plaque en son souvenir, que ses enfants lui ont oiTerte. »

Ainsi se terminent les vingt pages si simples et si merveilleusement exactes de Joseph Hugon à la mémoire , de son u cher maître ».

Les derniers mots font allusion à un projet qui témoigne de la vénération dont tous entouraient leur Père. Les coloniaux du 4^ avaient tenu à se cotiser pour acheter une couronne. Bien que le maximum des versements eût été fixé à cinquante centimes, on recueillit près de huit cents francs. La plus belle couronne trouvée à Salonique ne coûta pas le douzième de cette somme. Que faire du reste? Le génie avait fourni le ciment qui recouvrait la fosse, en forme de pierre tombale. Et quand on eut orné la croix d'une lame de cuivre indiquant les noms de Taumônier, il restait environ sept cents francs. « Nous avons pensé qu'ils pourraient servir à faire poser une plaque commémora tive à la basilique de Montmartre, dans ce sanctuaire qu'il aimait tant. Les hommes qui l'ont connu trouveraient ainsi, à leur retour en France, un coin où concrétiser leurs prières, et peut-être sera-ce pour certains un motif de faire un pèlerinage qu'ils n'accompliraient pas sans ça... Une plaque suffisamment grande pour contenir les adieux au régiment constituerait pour les catholiques un document précieux et fécond ^.. »

Sans doute , la commission de Montmartre craignit d'être débordée par des demandes du môme genre. Le projet tel quel fut écarté. Aujourd'hui, dans le sanctuaire

* Capitaine Monnier lettre du 30 juillet \911,

528 LOUIS LENOm S. J

national, le souvenir de Tapôtre est simplement conservé par une courte inscription, portant son nom, son titre d'aumônier militaire et la date de sa mort ; la plaquette est à gauche du chœur, entre la statue de saint Antoine de Padoue et une porte basse conduisant à l'entrepôt des bannières. Le coin est obscur ; si l'on avait pu consulter le Père Lenoir, il l'aurait choisi.

Le 21 juin 1917, le général commandant l'armée française d'Orient sanctionnait les témoignages de l'admiration populaire en signant cette citation à Tordre de l'armée :

LENOIR Louis, aumônier du G. B. D/i6, détaché au 4^ régiment d'Infanterie coloniale.

(( Après avoir durant 30 mois passé ses jours et ses nuits à faire pénétrer dans les cœurs son ardente foi patriotique et à réconforter ceux qui souffraient j après avoir accompagné les vagues d'assaut à toutes les opérathns du régiment ^ adoré et admiré de tous, est tombé mortellement atteint au cours d'une attaque, en se rendant, au mépris du danger, en plein jour et à découvert, auprès des survivants d'une fraction avancée, soumise à un feu violent de mitrailleuses. j>

Le Général commandant l'A. F. 0., Signé : GROSSE TTI.

N'attachons pas, je le veux bien, trop d'importance aux éloges des ordres du jour. lis furent parfois galvaudés et l'on y abusa peut-être de l'hyperbole... Ici, le langage officiel fut encore dépassé par les attestations privées. On ose à peine en relever certaines expressions.

Le colonel Thiry n'a pas peur d'affirmer ; « Votre

fils était un homme exceptionnel, tel que je n'en ai jamais rencontré. Si sa mort a été celle d'un martyr, sa vie était d'un sainte »

Un ami de l'apôtre écrit dans le même sens : « Dieu l'avait doué d'une manière qui surpasse le commun, et le mot « prodigieux » est celui que j'ai entendu prononcer le plus souvent à son occasion durant cette guerre ^. »

Enfin cette parole, rapportée par un jeune infirmier : « Il y a trois jours, en priant sur la tombe du Père Lenoir, un sous-lieutenant du 4e colonial m'a dit : « En « perdant notre aumônier, nous avons perdu le plus « grand homme d'Orient. C'était un Saint. Des hommes « comme celui-là ne devraient jamais mourir ^ »

Aussi bien, des hommes comme celui-là ne meurentils pas entièrement « Nous conservons de notre aumônier, ajoute le colonel Thiry, un souvenir si précis et si doux qu'il nous semble toujours vivant, éloigné de nous seulement pour un temps. »

L'agenda de poche retrouvé sur le Père Lenoir atteste merveilleusement la conscience avec laquelle l'ami incomparable avait accompli jusqu'au bout les consignes qu'il s'était tracées. Les pages des sept premiers jours de mai sont complètement couvertes de noms suivis d'indications telles que celles-ci : communion à porter à telle escouade, adresses de familles, menus cadeaux à offrir (chocolat, bougies, papier à lettres, etc., arrivés récemment de Versailles).

Le 8 mai, en dessous de Fintention de messe marquée comme d'habitude en haut de la page : a. V^ communion d'Anita P. de L. » (la fillette d'un marsouin), — on lit une seule ligne , le rappel d'une commission dont le bon serviteur n'avait pu s'acquitter la veille : « pierre

ï Lettie du 25 juillet 1917.

2 A. T., lellre du 5 juin 1917.

2 François Riou, IcLlrc du G septembre 1917,

!i30 LOUIS LENOIR S. J.

à briquet Chèze. » Dernier témoignage de ces mille riens d'amitié par où souvent il gagnait une âme. Le 9 mai, le saint Sacrifice n'ayant évidemment pas pu se célébrer à cause de l'attaque, l'intention de messe inscrite d'avance est soigneusement barrée et reportée au lendemain. Enfin, constatation bien émouvante : même les pages qui suivent la mort ne sont pas entièrement blanches. Au 27 mai, je relève l'indication de deux lettres à écrire pour un Henri dont l'anniversaire survenait le 18 juin et pour un confrère dont la fête était le 21 juin; une semaine plus tard quatre lettres sont encore prévues à l'adresse de quatre personnes dont la fête tombait à la fin du mois pour saint Pierre ou saint Paul. Quand on songe aux circonstances tragiques où tout cela fut écrit, quand on se rappelle aussi que l'examen particulier fut marqué jusqu'au dernier jour, on ne peut s'empêcher d'admirer la méthode et la maîtrise de soi que supposent ces simples détails. Et vraiment un cœur qui avait sur terre de telles prévenances pourrait- il au ciel oublier des amis qui peinent encore?

Cependant, à Versailles, les lettres de sympathie attristée affluaient. Entre toutes, le fils très aimant eût fait, croyons-nous, une place à part à celle du petit caporal blessé qui était devenu à Autun le filleul de guerre de Mme Lenoir. Il y aurait retrouvé le reflet de cette confiance naïve qu'il savait si bien inspirer.

Le 31 mai 1917.

Pauvre bonne maman,

Je viens pleurer avec vous la mort de mon brave aumônier. Hélas I mes lamentations jointes aux vôtres ne pourront pas le faire revenir. Je voudrais être plus instruit que je ne

le suis pour vous écrire une belle lettre de condoléances ; mais peut-être elle ne vaudrait pas la simple lettre que je vous écris avec mon cœur.

Je suis bien peiné, je vous le jure, et un grand remords me ronge de n'avoir pas été toujours ce que j'aurais dû être envers M. l'aumônier et de ne pas avoir toujours suivi ses conseils; mais maintenant qu'il est au ciel, et qu'il voit tout ce que je fais, je vais être bien sage pour lui prouver que Bon Victor Taime toujours et qu'un jour il ira le retrouver là-haut.

Je voudrais vous plaindre, bonne maman Lenoir; mais je ne le peux pas, car pas une plainte n'a été prononcée dans votre lettre. Si je me suis révolté au premier moment contre fe bon Dieu, maintenant je trouve qu'il a bien fait de rappeler M. l'aumônier à lui, car M. l'aumônier en avait fait assez sur cette terre et c'était bien son tour d'aller se reposer au ciel. Et dire, bonne maman, si j'avais été tué le 25 septembre à Massiges, je serais avec lui maintenant et avec les anciens amis du 4«, tandis que maintenant, à savoir si j'y grimperai là-haut...

Ici le Père Lenoir serait intervenu pour dire : « Gela dépend de nous ; car à qui lait son possible, Dieu ne refuse jamais sa grâce. »

Au « nid familial » une autre lettre était parvenue, relique suprême, dont nous n'aurions même pas osé solliciter la communication, s'il ne s'agissait de répondre à une calomnie assez répandue contre la vie religieuse. A ceux qui renoncent aux joies de la famille pour le suivre, Jésus dans son Evangile promet le centuple. Quand les parents sont assez chrétiens pour consentir généreusement, quoi qu'il leur en coûte, au sacrifice de leur enfant, cette promesse se réalise aussi pour eux. A propos de l'entrée de son fils au noviciat, Mnie Lenoir a écrit : « Il savait que, dans la nouvelle vie où il allait entrer, tous les sacrifices lui seraient demandés, sauf celui de l'amour filial et que l'amour de Dieu pourrait l'augmenter encore en l'épurant et le

532 LOUIS LEiNOIR S. J.

sanctifiant. De fait, pendant les vin^t années qu'il devait vivre encore, avançant de plus en plus dans la voie du parfait amour de Dieu, Louis resta pour son père et sa mère le fils le plus tendre et le plus aimant, pour ses frères et ses sœurs le frère le plus affectueux et le plus délicat. C'est en toute vérité qu'il leur donnait encore, par écrit, à la veille de sa mort, l'assurance de son « a/fection si profonde , que la vie reli' gieuse. loin de détruire, avait encore avivée ».

De cette lettre d'adieu, — et si réservées que soient ces fleurs de famille — nous avons obtenu de citer du moins un extrait. Sans un petit jour entr'ouvert sur ce jardin fermé, le portrait du Père Lenoir resterait incomplet ; et, plus encore, son apostolat posthume se verrait frustré, pensons -nous, d'une partie de ses fruits.

Mes parents bien- aimés,

Si cette lettre vous parvient, c'est que notre Divin Maître vous aura fait un très grand honneur : après avoir donné à votre fils les grâces de la vocation religieuse et du sacerdoce. Il lui aura donné de mourir en servant à la fois Dieu et la France.

Remerciez- Le avec moi de cette dernière marque de prédilection et ne pleurez pas.

Je suis au ciel avec tous les membres de la famille qui vous ont déjà quittés et qui, comme vous, m'avaient montré le chemin de l'honneur. Près d'eux, Je vous attends... Vos souffrances de la terre passeront vite et vous nous rejoindrez dans le bonheur parfait, définitif, que Dieu nous a préparé et que nous vivrons ensemble, en reprenant pour toujours notre délicieuse vie de famille infiniment plus douce encore qu'au « nid » d'ici-bas.

Courage. Souffrir passe... En souffrant, nous méritons le ciel, et le ciel est si beau!...

Ces deux lettres d'adieu du Père Lenoir — à son 4" et à sa famille — ne concluent pas seulement sa vie ; elles la résument.

Les réalités de l'au-delà, qui pour tout chrétien sont infiniment plus précieuses que les autres, lui apparaissaient dépouillées de l'épaisse matérialité qui nous les voilent trop souvent. Dégagé par une longue ascèse de ces brouillards qui montent des vallées basses de l'amour-propre et de la sensualité, il allait, sans détour, le regard invariablement fixé sur une splendide lumière. Notre passage sur terre était vraiment pour lui un très simple épisode de voyage, épisode d'une souveraine importance néanmoins, puisqu'on y prend l'aiguillage sur le bonheur qui ne finira pas.

Des enseignements si nombreux qui s'élèvent de cette existence d'apôtre, le principal, si je ne me trompe, est celur-là même qui se trouve renfermé dans les premières lignes du catéchisme : « Pourquoi êtes- vous créé et mis au monde? » demande-t-on à l'enfant. Et celui-ci de répondre : « Pour connaître, aimer et servir Dieu et, moyennant cela, acquérir la vie éternelle. » Saint Ignace , en tête de ses Exercices Spirituels, invite son retraitant à s'imprégner longuement de cette vérité fondamentale. Le Père Lenoir en avait fait le centre de sa vie. Aimant Dieu par-dessus toute chose, il n'eut pas d'autre ambition que de le faire aimer de même par tous ceux qui l'entouraient. Tâche difficile, impossible au seul effort humain ; mais comme il l'avait écrit : « Jésus -Hostie avec moi : Force, Vie, Salut, Victoire. j> Dès lors, plus de crainte : « Pour faire des saints, Je donnerais ma vie. Je la donnerais pour un seul. »

Voilà tout le Père Lenoir. Et ce livre, qui a si longuement parlé de lui, mériterait sa réprobation, s'il ne visait aussi à élever les âmes vers ces hauteurs sereines. Tant d'hommes courent ici-bas après le bonheur sans jamais l'atteindre ! Il ne se trouve que là.

Le cimetière de Cégel ne posséda guère plus de deux ans les restes du Père Lenoir. Transférés d'al^ord à No\ak près de Monastir, ils ont été ramenés en France en 1922. Le 28 août, après un servies religieux, où le général Berdoulat, gouverneur de Paris, avait tenu à venir apporter encore une fois à l'aumônier des coloniaux l'hommage de son admiration, le corps fut inhumé au cimetière du Père-Lachnise dans une sépulture de famille. Les amis du Père Lenoir, qui voudraient aller prier auprès de lui comme ils le faisaient dans le désert du col de la Wratta, retrouveront aisément sa tombe en remontant le chemin, Bion qui sépare la 59« division de la 60*. Le caveau est le 33« à droite, eu bordure de la 59" division.

Mélropc ^Pere '

evard

^"^^'"onfant

■•"Tombe du Père Lenoir.

Page 1