‹ Un preneur d'âmesChapitre 48 sur 54 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

" JE VOUS ATTENDS " L*EUCHARISTIE GARDIENNE DEUX LETTRES d'aDIEU

Anxieux, Joseph Hiigon guettait au Ravin du Colonel le retour du Père Lenoir. Vaine attente. Et pourtant « la bataille était sur place, dit-il... Quand je trouvais quelqu'un qui venait de là-haut, je demandais si on ne l'avait pas vu de la matinée..., je me disais : Il va bien. Quand le soir, un capitaine me dit : « Alors monsieur l'aumonier a fini, il a été tué vers les 2 heures. »

La nouvelle s'en était déjà répandue. Ce fut une consternation. On s'était si bien habitué à le voir passer toujours au travers des balles !

Non pas qu'on le plaignît. C'est ainsi, tous le savaient, qu'il désirait mourir, en prêtre et en soldat : pénétrant tout le sublime de ce sacrifice offert en pleine conscience, certains parlaient déjà comme le fera dans quelques semaines un de ses maîtres les plus aimés : « Pouvait-il mieux finir? On oserait presque dire que pareille fin lui était due^.. » Le mot de l'abbé Perreyve s'était -il trouvé souvent mieux réalisé : « Les prêtres doivent regarder la mort comme une des fonctions de leur sacerdoce. Elle est leur dernière messe »?

Ceux qui savaient qu'une mutation était sur le point de l'enlever au 4^ pour le placer, selon la lettre du règlement, dans un groupe de brancardiers, ne purent

* Lettre du H. P. Longhaye à M. Lenoir.

s'empêcher de relever la coïncidence : « Quelle peine lui aurait faite ce changement, après ces trois années bientôt passées dans ce régiment auquel il s'était donné tout entier!... » Si, comme certains l'ont pensé, le Père connut ou pressentit cette mutation , il dut avoir moins de peine à mourir. Sa mission était terminée*... Mais quel vide tout à coup dans les cœurs ! « Que sera le 4c sans le Père Lenoir? » s'écriaient plusieurs. Et un officier incroyant, qu'une trop courte fréquentation de raumônier n'avait pas encore rapproché de la foi, disait : « Vous verrez : nos poilus, quels qu'ils soient, oublieront leurs propres misères pour pleurer ce saint. »

Toutefois, le Père n'était officiellement que disparu. Le soir tombé, l'aspirant Gréau, à la lueur d'une fusée éclairante, avait bien pu identifier le corps. Mais traînant un blessé qui réclamait des soins immédiats, il n'avait pu le ramener. Deux nuits durant, des équipes de brancardiers fouillèrent sans succès les blés et les avoines. Les Bulgares étaient venus ramasser des cadavres français et les enterraient bien ostensiblement là -haut sur leurs tranchées, dans l'espoir que cela nous empêcherait de tirer. Le 12, on n'avait plus ^rand espoir de retrouver le corps.

Malgré le danger, l'aspirant Gréau sollicita la faveur de faire une nouvelle tentative. Sans peine, il obtint, pour l'aider, quatre volontaires et deux brancardiers-. On rechercherait en même temps le capitaine Legros

1 Commandant M..., lettre du 8 juillet 1917 ; détails confirmés par le capitaine Monnier.

2 Le P. Lenoir eût aimé à ce que les noms de ces braves fussent conserves. Les voici : Ginestet, Minier, Molinier, Pierre. Les brancardiers s'appelaient Guérin et Bouât. A une lettre de remerciement, ce dernier répondait quelques semaines plus tard : « Ce que j'ai fait, qui ne l'eût fait au 4e? J'ai été un favorisé de pouvoir accomplir ce pieux devoir. Sa mémoire reste vivante en nous et cependant son départ a fait un si grand vide. "Mais là où le corps n'est plus, i'àme a laissé une empreinte inelTavablc... «

et le lieutenant Sénesse. « Puisque nous savions où ils étaient tombés, écrit-il simplement, nous avions plus de chance de les retrouver que n'importe qui. » En eiVet, sans détour, ils y parvinrent. Les corps des officiers et des hommes tués près d'eux avaient disparu. Seul, Taumônier était là. « Il n'avait pas été fouillé : je retrouvai toutes ses affaires dans ses poches, mais il avait été remué. Je l'avais laissé sur le côté gauche, le casque près de la tête et le crucifix dans sa capote, comme il le portait toujours. Je le retrouvai presque sur le dos, le casque à une trentaine de centimètres de la tête, et le crucifix hors de la poitrine. Tout me fait supposer qu'ayant reconnu un prêtre dans M. l'aumônier on n'osa pas y toucher par respect. »

A l'adresse de ceux qui s'étonnaient de le voir si souvent porter sur lui la Sainte Eucharistie, le Père Lenoir, on s'en souvient, avait écrit : « En cas de mort...? Notre -Seigneur s'arrangera pour faire passer par là quelqu'un d'intelligent qui comprendra et se tirera d'affaire*. » Dieu le prit au mot et ne voulut pas, après le sacriOce accompli, infliger le moindre blâme à ses audaces eucharistiques. Le prêtre qui devant les hommes avait procuré tant d'honneur à Jésus-Hostie, fut préservé, par l'hostie même qu'il portait sur lui, du déshonneur de l'inhumation schismatique , et, deux mois plus tard, l'abbé Thibon parlera encore avec admiration de « la custode qui a si visiblement gardée le corps aimé du Révérend Père- ».

Entourant cette custode comme autant de linges sacrés, plus précieux sans doute au cœur du divin Maître que la plus fine batiste, se trouvaient trois documents, — trois reliques, — imprégnés de sang : d'abord son contrat d'alliance avec Dieu, les résolutions

1 Voir fin du chapitre xix, p. 346.

2 LcLlrc à Madame Lenoir, 17 juillet 1917,

de retraite de Noël 1915 héroïquement gardées: nous en parlons ailleurs* ; ensuite, pour sa famille, une lettre d'adieu; enfin, pour son régiment, un « au revoir » suprême, que le colonel ouvrit très ému et s'empressa de transmettre par la voie du rapport.

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