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UNE PREMIÈRE VICTOIRE LE SACRIFICE ENTREVU

(3-10 Août 1914)

Lorsque la guerre éclata, le Père Lenoir se trouvait à Marnefîe, où l'année scolaire venait de s'achever*. Ce furent des jours de perplexité. La plupart des religieux étaient d'âge mobilisable. Nul d'entre eux ne songeait à profiter de sa condition d'exilé. Chacun s'inquiétait seulement de la manière d'eiTectuer son retour en France. L invasion s'était produite en surprise. Les vagues allemandes déferlaient avec une furie d'enfer sur les coteaux de la Meuse. Le plateau de la Hesbaye, sur lequel se dresse bien en vue Marneffe, et les bois d'alentour recevaient déjà la visite des uhlans. Des bandes de fuyards se ruaient en cohues affolées vers les gares. S'en aller n'était pas chose aisée.

Le Père Lenoir réussit à prendre place dans un des derniers trains qui reçût encore des voyageurs. Ce fut un exode lamentable. Les voies ferrées étaient encombrées. L'on stoppait à tout bout de champ. Bien avant

* Il (Hait venu à Paris la semaine précédente pour donnera Clamart une retraite à déjeunes séminaristes. Mais"sitôt ces exercices achevés, le, hmdi ',oir, 27 juillet, il était reparti pour son cher collège, où l'uttcH'-laient d'iauumbiables « travaux de vacances »,

la frontière, Ton s'arrêtait et, pour trouver une station française, il fallait faire un long trajet à pied jusqu'à Jeumont ou au delà.

Parti d'Huccorgne, au petit jour, le 3 août 1914, le Père Lenoir n'arrivait à Paris qu'à la nuit. Vers 10 heures, il était chez les siens, à Versailles, sans nul bagage, cxpcditus, auraient dit les Anciens, chargé de ses seuls projets généreux et du feu sacré de son âme.

Son recteur, le R. Père Desforges, qui n'avait pu Tembrasser à son départ, l'avait rejoint par une lettre où il le remerciait de son « inlassable dévouement » et le suppliait de le faire « durer encore un peu ».

Conseil paternel touchant, mais assez vain. Le Père Lenoir, docile à tout autre avis, n'entendait plus quand on lui parlait de se ménager. Etait-ce pour cela, du reste, qu'il avait risqué ce difficile voj^age? Affecté aux services auxiliaires, rien ne l'obligeait à partir dès les premiers jours. Mais la voix du tocsin avait remué profondément son âme et il accourait, avant son heure, pour servir.

Pour servir au plus tôt et de son mieux.

Occuper immédiatement un rang aux armées, l'occuper à des conditions onéreuses où il aurait à paver de sa personne, peut-être de son sang, l'occuper en qualité de prêtre de Jésus-Christ, tels étaient les motifs qui l'avaient déterminé à devancer l'appel et à briguer le titre d'aumônier.

Notons dès maintenant cette impatience d'atteindre le but, si caractéristique du Père Lenoir. Dès le lendemain de son arrivée à Versailles, il entreprit ses démarches et pas un instant « il ne se laissa décourager par des refus semi- officiels qui ne paraissaient lui accorder aucun espoir* ».

Hardiesse d'initiatives et volonté tenace, mais dou-

* Lettre de M, Lenoir au P. Courbe.

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blées d'un merveilleux sens pratique des moyens d'action... Apôtre impétueux à concevoir, et calculateur d'une méticuleuse prévoyance pour réaliser ; tel il sera durant toute sa « carrière militaire ». Remarquable alliance de ces deux qualités de la race française : la fougue et l'ordre.

Du côté de l'autorité ecclésiastique, tout alla de soi. La famille du Père Lenoir était hautement estimée à révêché de Versailles; et lui-même y avait un renom personnel de vertu, ainsi qu'en témoigne la lettre suivante de M. le vicaire général Leblanc. Ces lignes élogieuses furent écrites en mars 1915, lorsque le Pèro reçut la croix de chevalier de la Légion d'honneur.

Madame,

Vous m'avez fait le plus çrand plaisir en me communiquant la citation de l'Officiel. Je savais le courage du cher Père; l'héroïsme ne lui coûte pas; j'allais dire qu il lui est comme naturel, si je ne savais à quelle source il va puiser la force de l'abnégation la plus absolue. Je me rappelle encore avec émotion sa dernière lettre, dans laquelle il m'annonçait la réussite de ses efforts pour être aumônier... Il s'attendait à travailler dur et cette prévision l'enchantait...

L'autorité militaire se montrerait-elle aussi empressée?

Le service de l'aumônerie en temps de guerre était, de tous, le moins prévu. Sans la vertu de l'Union Sacrée, toute bouillonnante alors de sève jeune, surtout sans l'initiative méritoire de certains chefs, il est probable que nos soldats n'auraient eu qu'un ravitaillement religieux très maigre.

Le Père Lenoir se heurtait à un obstacle de surcroît. Il venait tard. De nombreux compétiteurs, sur place, l'avaient devancé. Leurs noms, inscrits, au Gouvernement de Paris, sur des pancartes pendues

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dans les bureaux du Service de Santé, attendaient leur tour de rôle. Quand le candidat armé de son autorisation éplscopale se présenta, le samedi 8 août, alerte et sûr de lui, aux Invalides, ce ne fut pas sans une moue de mclancolicjue déception qu'il considéra ces listes.

Sur les premiers mois de la vie militaire du Père i^enoir, on aurait fort peu de détails, si la chance ne nous avait fait découvrir un témoin précieux entre tous : le petit agenda où il notait avec une précision minutieuse les moindres événements de ses journées ; vrais hiéroglyphes, écrits avec la fine pointe d'un crayon, et qu'il faut deviner plutôt que lire ; mais témoin de première valeur, où se retrouvent les préoccupations quotidiennes de l'apôtre et, — dans une simple exclamation souvent ou dans son intention de messe, — le fond le plus intime des secrètes pensées.

Dès le 7 août, il avait enregistré une promesse de dix messes d'action de grâces, s'il obtenait « une réponse favorable du général ».

Le 9 août, il sent en lui une telle volonté de triompher des obstacles, que, sûr du succès, il entreprend une tournée d'achats en vue du départ. La feuille de route obtenue, il ne sera plus temps de différer, même de vingt-quatre heures. Dans cette liste, qui comporte plus de soixante objets, tout est prévu, jusqu'à du papier d'Arménie et de l'eau-de-mélisse, pour les blessés. Si l'on ne savait combien le souci de la propreté avait été transformé par le Père Lenoir en vertu, on sourirait du soin ([u'il meta noter, après « la benzine », certain savon merveilleux, — auquel je ne veux pas faire, en livrant

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son nom, une réclame peut-être injustifiée, — qui enlève toutes les taches, quand on n'a pas peur de « frotter avec force »...

Le 10, toujours dans la certitude d'une réponse favorable, autre genre de préparatifs : il inscrit sur Tag-enda tout un vocabulaire des mots allemands usuels qui expriment les conditions nécessaires au pécheur pour obtenir le pardon de Dieu : contrition, absolution, grâce, prière, douleur, etc.

« Je venais, raconte le Père Courbe, de le rencontrer pour la première fois depuis que je l'avais quitté a MarnelTe, ne soupçonnant pas que nous ne nous reverrions jamais plus dans ce lieu béni de notre commun labeur.

(( En ces journées de tragiques émois où se jouait la fortune de la France, Paris flambait de soleil, d'un sourire de circonstance, ironie et sourire à la fois. Les choses, les âmes aussi, semblaient imbibées de sa splendide lumière. Tout paraissait beau; tous paraissaient bons. Les sentiments s'exaltaient, et la rencontre d'un ami devenait une joie sans analogue en d'autres temps. Hélas ! on ne se rencontrait guère alors que pour des séparations nouvelles et souvent définitives.

« Je revoyais le Père Lenoir. Deux jours encore et je ne le reverrais plus.

« Il était radieux. Il avait eu, me confiait-il, quelques mécomptes jusqu'à ce jour. Cette fois, il en avait le pressentiment, il forcerait le sort. »

Pour quelle raison? II n'était pas plus connu que ses concurrents et son certificat n'était pas en meilleure forme que les leurs. Un excellent ami de sa famille, très bien disposé pour lui et occupant une haute situation dans l'armée, avait pris la peine de lui écrire une longue lettre pour le dissuader d'insister. Il avait insisté néanmoins.

<< Soit! avait répondu le capitaine -préposé au recru-

temenl des aumôniers ; mais trouvez un général qui vous agrée. »

Qu'à cela ne tienne ! Paris ne manquait pas de généraux : parmi eux, le général Colonna de Giovellina, commandant supérieur des dépôts coloniaux. C'est à lui qu'après avoir essayé ailleurs sans succès, le Père Lenoir avait adressé sa requête. De l'audience obtenue le 10 août, il sortait aumônier titulaire au l*"" corps colonial. Il Pavait emporté d'assaut après une très courte conversation. La franchise manifeste de son zèle, sa bonne grâce unique, son argumentation imperturbable avaient été dans la circonstance, comme elles furent toujours dans la suite, des armes irrésistibles.

En avertissant son supérieur, il donnait ce détail qu'il avait cru devoir cacher à tout autre : « Le poste est dangereux. En me remettant ce soir mes instructions, l'on m'a prévenu que les troupes auxquelles j'étais aiïecté étaient sacrifiées d'avance ^ »

« Un quart d'heure après son entretien avec le général Colonna, écrit encore le Père Courbe, le Père Lenoir recevait sa feuille de service. Précieux papier qui lui conférait un titre et une solde dont il se réjouissait de faire des instruments de grâces, qui furent, en fait, prodigieuses. Je revois le cher Père saisissant ce papier avec l'enchantement d'un enfant à qui l'on viendrait de remettre entre les mains le jouet de son plus beau rêve. Tout un ciel de visions divines passa sur son front et dans l'éclair de son regard. Il sourit et s'esquiva, m'en* traînant à sa suite, comme si nous eussions volé de l'or. »

Se reprenant au réel , avec ce sens pratique qui ne le quittait pas, il se mit sur-le-champ en quête d'une « chapelle portative » ; puis il s'en retourna à Versailles annoncer la bonne nouvelle : bonne nouvelle qui ferait

* Au R. Père de Boynes, 10 août.

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descendre sur le « nid » familial une telle gloire, mais aussi quel deuil immense !

Dans les nombreux billets qu'il écrivit au cours de cette nuit, son allégresse passe tout entière. A l'un de ses élèves de MarnefTe, il disait :

Mon cher petit Jacques \

Ce que n'avaient pu faire les plus gros personnages du ministère de la Guerre, votre prière Ta fait. Combien je vous suis reconnaissant! Je pars demain matin pour TAlsace comme aumônier des troupes coloniales.

Je comptais passer chez vous tout à l'heure, en revenant de Paris, vous montrer ma joie et mes insignes d'aumônier de corps d'armée; mais un déraillement de train m'a fait rentrer un peu tard : à 10 heures. Il ne me reste donc que la ressource de vous écrire, de vous embrasser de loin et de vous charger de mes commissions pour votre entourage...

Si je reviens vivant, vous aurez un morceau (pas trop lourd) de poteau-frontière.

Le missionnaire ne s'attarde pas en de longs adieux. Du moment que le Maître lui a signifié de venir, ainsi que Matthieu, il se lève, quitte tout et s'en va. Le Père Louis fît très courtes les heures des elTusions dernières. Le lendemain matin, il août, il partait.

A cette date , le carnet de route porte en grosses lettres le mot DEPART, suivi d'une grande croix et l'offrande de tout « au Cœur sacré de Jésus-Hostie, par le Cœur immaculé de Marie, saint Joseph et saint Ignace ».

Singulière coïncidence : la maxime imprimée sur l'agenda en tête de cette page du 11 août est la suivante : « Quelque court que soit le temps, il est toujours assez long, puisqu'il suffit à conduire l'homme à son immortel avenir, qui sera ce qu'il l'aura fait. »

Si, comme il est probable, le Père Lenoir lut cette

• Jacques de Thuy.

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phrase, intercalée entre son « intention de messe » du matin, inscrite au-dessus, et le mot « départ » au-dessous, j'aime à croire qu'il lui sourit comme à un rappel aimable de la Providence. Pensait-il qu'une fois de plus cette maxime allait se vérifier par son exemple ?

Sur quel ton s'épanchèrent les âmes en ces instants suprêmes? Une lettre maternelle nous en dira le mystère de foi patriotique et chrétienne.

• ... Louis est dans TEst... Et maintenant, c'est le silence.' Saurons-nous jamais où est notre cher enfant?

11 m'a semblé que je lui disais un dernier adieu en l'embrassant mardi matin. Et, ce faisant, je me répétais celle charmante réflexion de notre pelile Marguerite, qui me demandait l'année dernière ce que voulaient dire ces mots qu'elle lisait sur une plaque commémoralive : « Mort au Champ d'honneur. » Après avoir écouté ma réponse, elle me dit : « C'est bien beau, mais c'est bien triste pour les parents... » Demandons à Dieu que tant de souffrances et de sacrifices rendent notre chère France victorieuse et plus chrétienne*.

Jamais le cœur de la mère ne se permettra les retours d'un égoïsme pourtant légitime : le fils était donné. Elle se contentera de le suivre au jour le jour, par la pensée et la correspondance, dans les exploits et les souffrances de son ministère, fière, attentive à ses besoins et à ses désirs, secondant son apostolat de toutes ses ressources. C'est lui, l'enfant, l'enfant sacrifié tout entier, qui aura dans ses lettres les accents du regret et formulera les espérances du revoir.

Car ses lettres seront nombreuses... Sans cesser d'être la propriété plénière de ses soldats, il trouvera le moyen de ne passer presque aucun jour sans revenir au foyer en des lettres charmantes, toujours discrètes sur les opérations militaires, mais riches en détails sur son ministère, remplies de confiance et débordantes d'affection.

» Au R. Père VéLillart, 13 aoù^

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Cherchant plus tard le secret de cette prodigalité merveilleuse qui permettait à l'apôtre d'appartenir tout entier à ses « enfants » sans négliger aucun de ceux qu'il avait quittés, le Père Courbe émettait cette réflexion, par laquelle il conclut les trop courtes pages f[u'il nous a laissées :

(( Pour arroser au loin les campagnes en de multiples ruisseaux, les fleuves ne tarissent point : leur source les approvisionne sans cesse. L'amour divin jaillissait surabondant du cœur du Père Lenoir, qui pouvait le distribuer avec largesse et sans diminution L'aumônier, dans le don de soi le plus prodigue à ses soldats, demeura u le plus respectueux et afîectionné des fils )). Il demeura aussi l'ami fidèle, et nul de ceux qui recoururent à lui ne pourrait dire : « Il était trop occupé pour penser à moi. »

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