‹ Un prétendantChapitre 1 sur 22 · MEL1NE, CANS ET COMPAGNIE · texte numérisé non relu

MEL1NE, CANS ET COMPAGNIE

iibkaihik. mrmwr.Rii et rnjnr.tu,

En Tannée 1745, un individu de la race perdue des apothicaires, dont Molière est l'historiographe le plus complet, exerçait son honorable état dans une ville du nord de l'Ecosse. C'était un petit homme, en tout

conforme à la tradition : le chapeau à larges bords, la perruque poudrée, l'habit noir ondulant autour d'une maigre échine, la baguette à tête d'ivoire, la voix flûtée, l'air rogue et patelin à la fois, le respect le plus profond de lui-même et de sa profession, rien ne lui manquait de tout cela. Mais, outre ses prétentions de caste, l'apothicaire émérite, master Gromby, en avait qui tenaient à son époque. Ainsi, il se glorifiait d'avoir toujours été le partisan sincère de la révolution de 1688, ou, pour nous servir de ses propres expressions, d'être whig et du plus pur whigisme. Du reste , sous cet étalage de doctrines, la vanité personnelle perçait encore. Master Gromby était dévoré du désir déjouer un rôle et de trancher du personnage; or, la constitution de Guillaume d'Orange satisfaisait admirablement toutes les exigences de sa vanité bourgeoise. Pour sa part, master Gromby était alderman et offi-

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cier dans Tunique compagnie de garde urbaine qui paradait tous les mois sur la place d'armes. Il avait gagné à la révolution son picotin d'honneurs, son lopin d'influenca, il avait sa part du trône de Jacques II.

Seulement, tout en se faisant un mérite de sa constance en politique, master Croniby n'exprimait ses opinions qu'à huis clos et quand il était bien sûr des oreilles qui l'écoutaient. Cette réserve d'ailleurs pouvait s'exprimer autrement qu'au préjudice de sa fermeté., La petite ville que master Gromby habitait était située à deux lieues de cette longue chaîne d'ilôts et de rochers qui forme la côte d'Ecosse, et par conséquent au milieu de ces clans belliqueux et jacobites qui, sous le gouvernement de George H, regrettaient toujours la dynastie légitime de leurs princes proscrits : en dépit du bill de désarmement, les montagnards écossais étaient

encore assez redoutables pour venir faire la

police des opinions dans une petite ville défendue seulement par une compagnie de garde urbaine, et le cas échéant, inaster Cromby se souciait peu d'être surpris par eux en contravention.

Depuis quelque temps surtout la réserve qu'il s'imposait semblait commandée par les circonstancçs.De vagues rumeurs circulaient dans les clans restés fidèles. Les bardes d'Ecosse qui avaient chanté en vers élégiaques le sommeil de la claymore annonçaient hardiment son réveil ; les filé de Gaël commençaient à lever fièrement la tête ; on entendait parler de rassemblements armés, que les dragons anglais du colonel Gardiner ne parvenaient pas toujours à dissiper. En un mot, sans être alarmiste, on pouvait croire que le mois de juin de l'année 17-48 ne se passerait pas sans amener quelque grave événement.

Or, au commencement de ce mois de juin,

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master Cromby achevait de diner dans une étroite arrière-boutique qui servait à la foi» de salon de réception et de salle à manger» En face de lui était assis un grand garçon qu'à son appétit plus encore qu'à son costume et à son air d'humilité respectueuse, il était aisé de reconnaître pour un apprenti. Ce grand garçon venait de remplir pour la troisième fois son assiette d'un mélange de pois, de pommes de terre et de lard fumé, lorsque master Cromby se leva tout à coup , interrogea le cadran de sa montre, et s'adressant à son élève, qui continuait à manger, lui dit avec un accent d'ironie :

— Si j'attends pour sortir que vous n'ayez plus la. bouche pleine, je cours grand risque d'arriver trop tard au conseil des aldermen, où ma présence est si nécessaire dans les circonstances graves où nous sommes. Doublez donc les morceaux, car je n'aime pas

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que l'officine soit déserte, et je vous la confie pour la soirée.

Tout en parlant, master Gromby avait pris sa canne et s'était affublé de son chapeau à larges bords; mais sur le point de sortir il s'arrêta, comme un officier qui se reproche de n'avoir pas suffisamment expliqué la consigne à son sergent»

— Tom, reprit-il, faites bonne garde, et n'oubliez pas les diverses préparations que je vous ai recommandées. S'il vous vient du monde, soyez poli, et tâchez de reconnaître au premier coup d'œil à quelle espèce de gens vous avez affaire. Cela est difficile, je le sais, dans un temps où tous les rangs sont confondus et où l'on compte autant d'opinions que d'individus. Écoutez-moi donc, si vous voulez acquérir ce discernement qui est une nécessité de notre profession. Quand . vous verrez urt homme jeune encore, portant haut la tète, mais essayant de corriger

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la hauteur de son maintien à l'aide d'un vernis de politesse affectée, dites-vous : Cet homme est un tory. Tory ! vous souviendrezvous de ce mot-là? Voulez-vous que je vous en apprenne l'étymologie? Tory signifie en irlandais voleur; entendez-vous? Hais ne vous arrêtez pas trop au sens présumé de cette insolente qualification, ceux qui la portent sont des gens haut placés, grands propriétaires pour la plupart, nobles de vieilles races, et qui comprenant que la cause de l'ancienne dynastie était désormais perdue se sont franchement ralliés à notre glorieuse révolution. Traitez donc ces gens-là le plus respectueusement que vous pourrez ; servez-les promptement et tendez la main pour recevoir les guinées qu'ils vous donneront, car les torys payent bien, en belle monnaie et sans marchander. Vient-il au contraire un homme vêtu comme moi, Fair sans façon, mais non sans dignité, et portant

sur sa figure la conscience de sa valeur personnelle et la majesté de son titre de citoyen constitutionnel, affirmez sans hésiter que cet homme est un whig ! Le mot whig signifie aller; comprenez-vous, mon garçon?

Les whigs sont les hommes du mouvement. Vous pouvez donc avoir aussi toute confiance en eux ; seulement, surfaites un peu le prix de ce que vous leur vendez, les whigs ont l'habitude bourgeoise de marchander.

Quant aux partisans de la dynastie proscrite, vous les reconnaîtrez facilement, soit qu'ils se présentent avec le costume des anciens cavaliers, c'est-à-dire l'habit à la française et les cheveux tombant en boucles autour du cou, soit qu'ils portent le tartan des highlanders, le plaid national et la plume flottante qui se balance sur une toque de velours ; dans ce dernier cas, Tom, il faut encore être poli; les highlanders ont parfois une manière toute particulière de faire des

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emplettes ; ils ne marchandent pas comme les whigs, ils ne payent pas généreusement comme les torys, ils prennent tout simplement ce qui leur convient, sauf, si Ton crie, à jouer du poignard. J'imagine, mon cher Tom, que vous êtes trop prudent pour vouloir faire connaissance avec le kirt d'un montagnard* Nous avons encore quelques pauvres diables qu'on nomme les caméroniens et les covenantaires ; ceux-là portent des habits troués, savent par cœur la Bible, et citent à tout propos la lampe de Gédéon et Fépée de Saiil. Ne relevez pas leurs sottises, Tom, il faut toujours prendre garde de fâcher les fous, mais ne leur donnez à crédit que les denrées qui nous coûtent le moins cher, en leur persuadant que Dieu sait bien guérir ses serviteurs sans le secours de la science humaine.

Cette statistique des différents partis qui divisaient alors l'Angleterre paraissait inté-

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resser médiocrement celui à l'usage de qui elle était faite, car à peine master Cromby eut-il mis le pied dehors qu'il s'écria en faisant un geste de mauvaise humeur:

— Voilà bien la centième fois que master Cromby me répète les mêmes choses, et. il est probable que dans une minute je les aurai encore oubliées. Torys ! whigs ! highlanders! caméroniens! Du diable si je comprends rien à un pareil grimoire !

Tout maugréant de la sorte, l'élève apothicaire roulait autour de ses reins et de son cou un tablier d'étoffe noire à bavolet montant, et introduisait ses bras dans des bouts de manche de même étoffe; ainsi affublé, il était véritablement bon à peindre. Il avait environ vingt-quatre ou vingt-cinq ans, et sa personne aurait paru mieux que passable, n'eût été un air de naïveté et de gaucherie qui déparait ses traits et ôtait toute grâce à ses mouvements. Ses cheveux blonds

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et naturellement frisés étaient fins, soyeux, et s'harmonisaient à merveille avec les teintes délicates et rosées d'une carnation presque féminine ; ses yeux, du plus beau bleu, s'ouvraient gracieusement sous l'arc bien dessiné des sourcils ; sa bouche était petite et finement modelée, son front haut et fuyant, l'ovale de son visage régulier et presque parfait. Malheureusement tous ces avantages n'avaient que la moitié de leur valeur, l'expression du regard manquait de netteté ou d'énergie, la bouche se contractait quand elle voulait sourire, le front était trop lisse, jamais une pensée virile n'avait dû le plisser. L'élève de master Gromby avait une taille svelte, dégagée et bien prise ; mais emprisonnée comme il l'était dans sa veste de ratine qui remontait jusqu'au milieu du dos, empêtré dans les plis de son tablier, qui lui était le libre usage de ses jambes, il représentait exactement, malgré

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la correction de sa figure et l'ensemble agréable- de ses proportions, quelque chose de moins qu'Apollon chez Admète, un Antinous garçon apothicaire.

Quand il eut achevé sa toilette officielle, Tom passa de l'arrière-boutique dans le laboratoire, et, à l'aide d'un lourd pilon de fer, il se mit à labourer les parois d'un grand mortier de granit. Mais sa mauvaise humeur augmentait à chaque instant ; le mouvement de son bras n'avait pas la régularité voulue et observait mal la cadence, si bien que par forme de compensation notre jeune homme se prit de nouveau à grommeler entre ses dents.

— Maudit métier ! disait-il ; ne vaudraitil pas mieux être bœuf de labour que manivelle à pétrir des onguents! Mon digne patron, master Cromby, a beau me répéter que sans sa profession on ne peut pas savoir ce que l'humanité deviendrait. Je me mo-

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que parbleu bien de l'humanité ! Ce que je sais, c'est que je n'ai pas le moindre goût pour la profession de mas ter Gromby .

Ici Tom abandonna tout à fait le pilon malencontreux qui depuis un instant ne retentissait qu'à peine, et croisant ses deux bras sur sa poitrine, il s'écria du ton d'un aventurier ambitieux qui consulte un oracle :

— Après tout, qui suis-je? Si master Cromby m'entendait, il ne manquerait pas de me répondre : « Vous êtes un pauvre enfant que j'ai rencontré nu et mourant de froid sur la grande route, que j'ai recueilli par commisération et élevé par charité. » Grand merci, master Gromby ; mais suis-je obligé de vous croire sur parole? Enfant trouvé ! je le veux bien, mais quand on ne connaît pas précisément son père, on peut être également le fils d'un prince ou le fils d'un mendiant. 0 miss Ketty, poursuivit le

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victorieux dialecticien en changeant tout à coup l'accent de sa voix, vous aviez raison hier, et moi j'ai eu tort de m'emporter ; et puisque je ne peux pas vous voir, je vais au moins vous écrire pour confesser mes torts.

Tom était en pleine insurrection. Sans se préoccuper des préparations que son patron lui avait si vivement recommandées, le voilà qui se mettait en devoir d'écrire à une petite ouvrière de la ville. La lettre, qu'il écrivit de son mieux, était à peu près ainsi conçue ? « Ma chère miss Ketty,

«< Vous êtes déjà la plus jolie des ouvrières en tulle, et je ne demande pas mieux que de vous croire la plus sage, quoique vous me parliez un peu trop souvent de votre cousin qui est brigadier dans le régiment de dragons du colonel Gardiner. Hier, comme je vous parlais de mon amour et que je vous répétais mon éternelle question : « Ketty, voulez-vous être ma femme?» vous

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m'avez répondu en riant et en me toisant de la tête aux pieds : « Regardez-vous donc, est-ce que cela est possible ! » Ces paroles étaient cruelles, Ketty, sur le moment elles m'ont vivement blessé; mais aujourd'hui que je suis de sang-froid, j'en reconnais la justesse. Oui, il est impossible qu'une jeune fille jolie comme vous soit la femme d'un homme qui porte un tablier et des bouts de manches ; aussi j'ai un projet, Ketty, je veux vous mériter, je veux que vous puissiez m'accepter pour mari sans rougir. Avant huit jours, vous apprendrez du nouveau, soyez-en sûre. »

Pendant que Tom était occupé à cacheter sa lettre, il ne s'aperçut pas qu'une vieille femme venait d'entrer dans la boutique et semblait attendre avec une sorte d'impatience qu'il eût fini son travail épistolaire.

Au moment où Tom se levait, son regard tomba sur la vieille femme qui se tenait de-

bout devant lui, de l'autre côté du comptoir.

L'aspect de cette vieille femme accusait l'incurie plus encore que la misère. Elle portait un jupon de laine déchiré par places dont il eût été impossible de distinguer la couleur primitive; un corsage de velours rouge usé jusqu'à la trame qui défendait à peine contre les intempéries de l'air sa poitrine et ses épaules amaigries, et enfin un bonnet d'étoffe de coton semblable à ceux dont le peuple affuble les enfants, d'où s'échappaient en désordre quelques mèches de cheveux grisonnants. Ses pieds étaient nus et s'appuyaient sur deux semelles de cuir retenues au moyen d'une ficelle enroulée autour de la cheville. Quant à sa figure, elle offrait ce caractère d'exaltation fébrile et d'orgueil extatique qui caractérisaient encore les débris de la secte caméronicnnc. Son teint avait la couleur du parchemin, et

ses petits yeux, sans cesse agités dans leur orbite, semblaient louches comme ceux d'une chouette qui fuit la lumière.

— Ah ! c'est vous, Marthe, dit le jeune homme en reconnaissant l'étrange cliente qui rendait assez fréquemment des visites intéressées à l'office de son patron ; eh bien, que voulez-vous encore? Venez-vous demander un penny pour compléter la ration de gin que vous allez boire, ou bien avez- vous besoin d'une potion calmante pour corriger l'effet du gin que vous avez bu ?

— Bu gin ! il s'agit bien de gin, dit la vieille en roulant de droite et de gauche ses yeux effarés; et comment songerais-je à m'humecter les lèvres quand le seigneur Dieu frappe de ses coups les plus terribles sa fidèle Église, quand la seule lampe de salut qui brillait encore au milieu de nous dans ces temps de ténèbres, vacille au souffle de la mort et semble prête à s'éteindre ?

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— Vous savez bien, Marthe, que je ne comprends rien à vos paroles; de quelle lampe voulez-vous parler, et comment la fidèle Église du seigneur Dieu est-elle ébranlée jusque dans ses fondements? Voyons, n'ayez pas l'air de vouloir me dévorer parce que je ne suis pas à la hauteur de votre éloquence ! expliquez-vous clairement : avezvous envie de gagner quelques pence?

Voici une lettre que vous allez porter à son adresse, et je vous payerai la commission au retour.

— Certainement, je ne refuse pas les pence que vous m'offrez , dit la vieille en adoucissant quelque peu l'éclat nasillard de sa voix, et je ferai avec plaisir la commission dont vous me chargez. Mais ne me comprenez-vous pas quand je vous annonce qu'un grand malheur menace Israël? La fidèle servante du Très-Haut, le bouclier de la foi, le dernier flambeau du covenant sur

VN PBÉTElfftàlfT. *t

cette terre, mon amie , ma compagne fidèle, la très-digne Meggy, comme l'appellent le? hommes, et Meg tout court comme rappellent les anges...

— Elle est morte? demanda Tom en faisant un geste qu'on pouvait traduire ainsi ? Que me fait à moi la mort d'une vieille folle?

— Elle se meurt, mon enfant, continua vivement l'amie du bouclier de la foi, et voilà pourquoi je viens à vous. N'est-ce pas, mon fils, que vous ne me refuserez pas un flacon de cet élixir qui, comme le répète à chaque instant master Cromby, ressusciterait un mort ?

Pour comprendre parfaitement ce qui précède, il faut savoir que master Cromby avait composé, selon l'usage, un élixir particulier auquel il avait donné son nom, et dont il lie manquait pas de faire sonner trèshaut la vertu. Pour Tom, il comprenait trop

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bien le sens de ce que Marthe disait ; aussi lui répondit-il sèchement :

— Oui-da, je vous donnerai un flacon d'élixir si vous voulez me compter quatre schillings et six pence en monnaie ayant cours.

Marthe fut atterrée au point qu'elle ne répliqua pas immédiatement; seulement on l'entendit grommeler entre ses dents :

— Qui l'aurait cru ! cela est-il possible ! Le loup dévorant a revêtu la peau de l'agneau timide ! Je trouve le cœur d'un Amalécite sous les traits du jeune Daniel !

A la suite de cette oraison mentale, Marthe reprit un peu de sang-froid, et pour ne pas perdre le fil de ses idées, elle continua en ^adressant directement à Tom :

— Oui, le jeune Daniel ! vous ressemblez véritablement au jeune Daniel, tel qu'il est apparu en songe à notre grand Allan Caméron. Aussi, je ne puis croire que vous ayez.

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parlé sérieusement tout à l'heure , quand vous m'avez demandé quatre schellings et six pence ; ne savez-vous pas que mes richesses ne sont pas de ce monde, et qu'on trouverait plutôt une rose de Saarons au milieu des bruyères de l'Ecosse qu'un dollar dans les poches percées de ma jupe.

— En ce cas, ne parlons plus d'élixir. Mais voulez-vous, oui ou non, faire ma commission?

La vieille Marthe avait les yeux levés, et, pour nous servir de son langage figuré, elle semblait chercher au plafond la colonne de feu qui guida autrefois les Hébreux dans le désert. Tout à coup un éclair de satisfaction illumina la surface crevassée de son visage.

— Je veux bien vous pardonner vos scrupules, dit-elle à Tom; vous êtes nourri dans les principes des infidèles, et vous êtes accoutumé à pratiquer cette maxime mondaine : rien pour rien. Il faut donc désinté-

94 EN PBÊTKlfDANT.

resser votre conscience en offrant un appât à votre curiosité; qu'il en soit ainsi.

— Voyons, dit Tom en allongeant la main d'un air ironique, comme s'il se fût apprêté à palper des espèces.

— Écoutez ce que j'ai à vous proposer, continua Marthe sans paraître s'apercevoir de ce mouvement. D'abord je ferai votre commission aussi lestement que mes jambes fatiguées pourront me le permettre; ensuite...

Ici la vieille caméronienne appliqua son index sur ses deux lèvres comme pour recommander la discrétion à son auditeur, puis elle ajouta à voix basse :

— Voulez-vous savtoir qui vous êtes et ce qui vous attend? Croirez-vous payer trop cher la connaissance de votre passé et de votre avenir, au prix d'un misérable flacon d'élixir? Oui, je peux vous dérouler le mystère de votre destinée, continua-t-elle en

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reprenant le ton nasillard et la prononciation emphatique qu'elle avait appris dans les prêches presbytériens.

Si Ton se rappelle les réflexions antérieures de Tom et la présomption que lui inspirait l'obscurité de sa naissance, on comprendra le désir superstitieux que venaient d'éveiller en lui ces paroles. D'ailleurs l'aspect de Marthe réalisait parfaitement l'idée que le peuple se faisait d'une sorcière. Aussi Tom ne résista-t-il pas longtemps à l'instinct de curiosité qui l'entraînait, et abandonnant «a main à Marthe, il lui dit naïvement :

— Allez, je vous donnerai un flacon d'élixir.

Soit que celle-ci fût une habile comédienne, soit qu'elle obéît véritablement à un de ces vagues mouvements de foi mêlés d'orgueil que les sectaires ont toujours pris assez volontiers pour des inspirations d'en haut, toujours est-il qu'elle procéda à l'exer-

26 Vif PBÉTEÏIDÀNT.

cice de son nouvel emploi avec toute la gravité d'une illuminée. Elle consulta, le plus sérieusement du monde, d'abord la figure de Tom, ensuite les lignes de sa main ; puis, après avoir hoché plusieurs fois la tète avec cette affectation de profondeur, d'étonnément et de mystère qui, dans tous les temps, a dû faire partie de la mise en scène d'une sibylle , elle dit le plus sérieusement du monde :

— Jeune homme, vous n'êtes pas né pour végéter dans la boutique obscure d'un débitant de drogues; je viens d'apercevoir distinctement le signe caractéristique qui manquait à mes conjectures. Vous êtes de noble race, mon enfant, et un jour, bientôt peut-être, le jeune aiglon reprendra son vol à travers les nues.

— Mes pressentiments ne me trompaient donc pas? pensa Tom en retirant brusquement sa main pour s'en frapper le front.

— Par quelle série d'intrigues ou de malheurs avez-vous été détourné frauduleusement de vos voies naturelles? Voilà ce que j'ignore, mais ce que je vais savoir avec l'assistance de Dieu.

— Je crois vraiment que M. Tom se fait dire la bonne aventure, cria en ce moment master Cromby, qui, en regardant à travers les carreaux, avait à peu près compris le sens de la scène dont il était le témoin.

L'apparition de master Cromby et son apostrophe produisirent sur Tom l'effet de la tête de Méduse. Il recula, comme s'il eût voulu éviter l'orage d'imprécations qui le menaçait.

— C'est donc à cela que vous employez votre temps ! reprit master Cromby en ayant soin d'abord d'aller fermer la porte de Far* rière-boutique pour ôter tout moyen de retraite à sa victime. Ah! monsieur aime mieux écouter les sottises d'une vieille folle

28 VIT FBÊTKNDAIVT.

que de remplir les devoirs de sa profession!... Et vous, Marthe, continua-t-il en s'adressant à la caméronienne, n'étes-vous pas contente de psalmodier toute la journée les versets de la Bible, et de chanter les louanges de votre covenant? Faut-il encore que vous infectiez l'esprit de la jeunesse de vos contes bleus et de vos sornettes à tous les diables!... Çà vite, qu'on détale, vieille sorcière, et ne répliquez point si vous ne voulez pas que je parle de vous au conseil , et qu'on vous retire le secours de pain et de viande que la ville vous octroie.

Dans toute autre circonstance, Marthe n'aurait pas manqué de riposter aigrement et de venger comme elle savait le faire le covenant compromis en sa personne. Mai»

en ce moment une autre préoccupation l'absorbait, et le désir d'avoir son élexir lui donnait la patience de supporter les injures ;

HIC PBETBNDA1IT. 29

aussi garda-t-elle le silence et jeta-t-elle seulement un regard à la dérobée sur le malheureux Tom pour lui rappeler la promesse qu'il avait faite.

— Ne m'avez-vous pas entendu, Marthe?

reprit encore master Cromby ; détalez donc, ou je vous fais enlever par une escouade de la garde urbaine.

Avant d'obéir, Marthe s'approcha furtivement de Tom et lui tira vivement le coin du tablier. Tom comprit cet appel, qui, pour être silencieux, n'en était pas moins énergique. Mais, incapable de retrouver son sangfroid sous le regard ironique de master Cromby, il prit le premier flacon qui lui tomba sous la main et le remit en rougissant à Marthe. .

— Qu'est-ce encore? demanda master Cromby quand Marthe eut quitté la boutique, payez-vous au moyen de ma marchandise les billevesées que Marthe vous a ven-

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dues? Ceci est trop fort, parbleu, beaucoup trop fort !

— Vous vous trompez, dit enfin Tom, à qui le sentiment de sa probité suspectée rendit enfin l'usage de la parole : Marthe m'a payé le flacon d'élixir qu'elle emporte.

Tom alors tira de sa poche quatre schellings et six pence, qu'il remit à son patron. A l'aide de cette légère saignée, le malencontreux élève pouvait espérer sinon une paix solide, au moins une trêve de quelques instants ; mais ce jour-là était décidément marqué d'avance au nombre de ses jours néfastes. Master Gromby venait d'apercevoir la lettre adressée à miss Ketty ; il en brisa sans façon le cachet et en lut lentement le contenu. *

— Ah! monsieur Tom est amoureux ! ditil en élevant la voix au diapason des notes aiguës d'une petite flûte; monsieur Tom passe son temps à écrire des déclarations à

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