‹ Un prétendantChapitre 22 sur 22 · LB PBOCOBBUB DU BOI · texte numérisé non relu

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demain; mais avant de partir elle eut un long entretien avec Félicien, lui remit tous les diamants qu'elle possédait et lui dit :

— Vends-les tous jusqu'au dernier, si. cela es( nécessaire à l'exécution des ordres que je te donne.

De retour dans la petite ville qu'elle habitait momentanément, Maxime attendit sans bouger l'issue des négociations que Félicien devait entamer à Paris, Au bout de huit jours , elle reçut par la poste le billet suivant :

« Tout est prêt. — Félicien. »

A ce billet laconique , elle répondit plus laconiquement encore :

« Agis. — Maxime. »

Huit jours se passèrent encore avant que Maxime reçût d'autres nouvelles ; le neuvième jour, le facteur lui remit une lettre timbrée de Melun. Cette lettre , que Maxime décacheta avec empressement , contenait ces mots :

« Madame, « Vous m'avez vaincu, et je me rends à merci. Disposez de moi , et veuillez me tracer en détail le plan de conduite que je dois suivre.

« Auguste Malpertuis. »

Après avoir lu , Maxime pe trouva pas d'autre moyen d'exprimer sa joie que de courir à un mauvais piano que les propriétaires de sa maison lui avaient laissé, et d'entonner de toutes ses forces le chant de Grétry : La victoire est à nous! Redevenue un peu plus calme, elle réfléchit un instant, s'habilla, et se rendit chez madame Soubeyran.

Pendant sa quinzaine d'inaction, Maxime s'était enquise avec le plus grand soin des modifications qui avaient pu survenir dans la situation d'Edgard Dubief. Elle connaissait déjà les vues d'Edgard sur sa voisine : par l'entremise de Marguerite, qui causait souvent

le matin avec la bonne de madame Soubeyran, elle apprit ce qui s'était passé le lendemain de la fameuse nuit, et comment, à l'aide d'une espèce de violence morale , le procureur du roi avait essayé d'enlever d'assaut le consentement de la veuve. En abordant celle-ci, Maxime se servit très-habilement des renseignements qu'elle possédait , et lui dit sans hésitation :

— Madame, on parle beaucoup de vous dans la ville ; on prétend que vous êtes sur le point d'accorder votre main à monsieur Ëdgard Dubief, et que le cœur a déjà précédé la main. Je sais qu'il n'en est rien , continua-t-elle avec vivacité ; je sais que vous avez pour monsieur le procureur du roi le mépris que sa conduite envers vous mérite, et que vous ne voulez pas être sa femme. Vous voyez que je vous comprends, madame, et c'est tout simple : ne suisje pas femme comme vous? Mais il n'en est pas moins vrai que l'insigne audace de votre hypocrite adorateur a produit ses fruits, et que votre réputation, jusqu'ici sans tache, est maintenant en butte aux attaques des mauvaises langues. Dans votre position , vous devez désirer, et vous désirez en effet , trouver un moyen de couper court aux sots commentai-

280 LE PROCl'RKUR DU ROI.

res : ce moyen, je l'ai trouvé, et je viens vous le soumettre.

Vis-à-vis de Maxime , qu'elle avait entrevue pendant ces quinze derniers jours, la nièce de monsieur le président tenait beaucoup sans doute à maintenir sa supériorité de femme honnête ; mais une fois ses intérêts mis en jeu, elle savait faire bon marché des distances et accepter les services des personnes même qu'elle méprisait le plus. Maxime avait deviné avec un tact merveilleux les sentiments rancuniers qui animaient la veuve , et elle offrait une issue à ces sentiments : ce fait seul rétablissait l'égalité.

— Je ne comprends pas bien votre idée , madame, dit madame Soubeyran en se dépouillant presque entièrement de sa hauteur ordinaire ; veuillez , je vous prie , vous expliquer plus clairement.

— Mon Dieu ! madame , mon idée est toute simple ; il s'agirait de forcer Edgard Dubief à épouser dans le plus bref délai une autre femme que vous.

. — A quoi cela me mènera-t-il ? demanda madame Soubeyran.

— A quoi ? le voici , dit Jfaxjme. Edgard Dubief invitera nécessairement monsieur votre

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oncle à sa noce , et ne pourra se dispenser de vous inviter aussi. Vous vous ferez belle , madame, pour ce jour-là , vous assisterez tout au long à la cérémonie du mariage, au repas, an bal, vous aurez un visage tranquille, gai, riant, vous danserez s'il le faut jusqu'au matin , et de cette façon vous prouverez qu'une femme qui n'a pas de jalousie n'a jamais eu d'amour.

— Et vous pourriez forcer M. Edgard Dubief à se marier dans un bref délai , même contre son gré? demanda madame Soubeyran, savourant déjà le plaisir de la vengeance.

— Oui , madame , dit la chanteuse , si vous voulez seulement me seconder et me promettre, ce qui vous est facile, l'appui de monsieur votre oncle.

Ici Maxime expliqua successivement les rapports qui avaient existé entre Edgard et Racbel , et ajouta en terminant :

— Je prouverai clairement , sans réplique possible, la vérité de ce que j'avance. Eh bien ! madame, dois-je compter sur vous ?

Madame Soubeyran fit un signe d'assentiment.

— Veuillez donc alors écrire ce que je vais vous dicter , reprit Maxime.

Madame Soubeyran prit une plume et écri-

vit sous la dictée de Maxime ce qui suit: « Madame veuve Soubeyran prie monsieur le procureur du roi de vouloir bien lui faire Fhonneur de venir déjeuner chez elle lundi prochain , à onze heures précises. »

— Bien, bien, continua Maxime. Maintenant veuillez envoyer cette invitation à M. Edgard Dubief , je réponds du reste.

Les deux femmes se saluèrent, et Maxime se retira. Rentrée chez elle, elle écrivit à son tour une longue lettre en réponse à celle qu'elle avait reçue de Melun , et une fois cette lettre expédiée , elle attendit avec calme le jour ûxè pour la grande bataille.

. Le lundi, à dix heures vingt minutes du matin , Maxime entrait chez madame Soubeyran, accompagnée par le père Lerat et par l'avocat Richomme qu'elle était allée chercher ; madame Soubeyran et son . oncle l'attendaient au salon.

— Madame , dit Maxime à la veuve en désignant du doigt une porte latérale qui donnait entrée dans la chambre à coucher, peuton entendre de là ce qui se dit ici ?

Madame Soubeyran répondit affirmativement.

— En ce cas, madame, et vous, monsieur le

président , et vous , monsieur Lerat , et vous, monsieur Richomme, voulez -vous avoir la bonté de passer dans cette chambre? La personne que f attends doit être ici à dix heures et demie , et je voudrais être seule pour la recevoir.

Madame Soubeyran, le président, Fonde Lerat et l'avocat Richomme , ne firent aucune difficulté pour obtempérer au désir exprimé par Maxime. Un instant après leur disparition, Auguste Malpertuis saluait froidement Maxime, comme un vaincu salue son vainqueur.

— Monsieur , dit celle-ci , vous avez reçu mes instructions par écrit, vous voudrez bien les suivre à la lettre. Si M. Dubief , en arrivant ici, s'étonnait de ne pas rencontrer la maîtresse de la maison , vous lui répondrez qu'elle est sortie pour un instant et qu'elle ne doit pas tarder à rentrer. Adieu, monsieur.

Elle s'inclina légèrement , et , pour ne pas être rencontrée dans la rue, elle sortit par une petite porte du jardin qui donnait sur la cam-

Resté seul , Auguste Malpertuis se laissa tomber dans un fauteuil avec l'air de mauvaise humeur d'un comédien qui va jouer un rôle par autorité de justice. Ses habits étaient coule PROCURRI7R DU ROI. 22

verts de poussière, ses cheveux, ordinairement frisés avec beaucoup de soin , s'abattaient sur son front et sur ses tempes. En entendant un bruit de pas "dans l'escalier , il ne put même réprimer un léger frisson.

Le personnage qui montait en ce moment l'escalier n'était autre qu'Edgard Dubief.

Il est à remarquer que presque toujours le sort capricieux et railleur se plaît à emmieller les bords du calice qu'il nous destine , et que toutes les grandes catastrophes nous arrivent à la suite d'une série de petits bonheurs.

Cette remarque générale peut s'appliquer parfaitement à Edgard. L'invitation qu'il avait reçue de madame Soubeyran devait nécessairement faire fleurir les espérances , jusque-là en bouton , qui foisonnaient dans son cœur ; aussi s'était-il paré avec plus de recherche qu'à l'ordinaire ; son habit lui pinçait la taille , les verres de ses lunettes brillaient comme deux astres; semblable au fiancé du Cantique des Cantiques, il n'avait épargné ni le nard ni la myrrhe (lisez : la pommade de violettes et l'eau de Cologne). Cependant, en apercevant Auguste Malpertuis , qu'il était loin de s'attendre à trouver dans le salon de madame Soubeyran , il s'arrêta tout court , et un léger

nuage courut sur sa figure rayonnante. La vue de l'homme qui lui avait servi autrefois de secrétaire , et la possibilité d'une rencontre , si improbable qu'elle fût , entre lui et la chanteuse , avaient suffi pour troubler le contentement de son âme ; aussi la reconnaissance entre les deux procureurs du roi fut-elle beaucoup moins vive qu'elle n'aurait dû l'être entre deux camarades d'étude.

— Par quel hasard es-tu ici ? demanda Edgard à Auguste, qui venait à sa rencontre.

— Hasard bien simple. En passant par cette ville, j'ai voulu rendre une visite à ton président , qui a été le mien , et le digne homme m'a invité à déjeuner avec sa nièce en mesurant que j'aurais le plaisir de t'y rencontrer.

— Et tu nous resteras quelques jours ? dit Edgard avec un commencement d'anxiété.

— Non pas : je pars ce soir.

Délivré de la crainte secrète qui le tourmentait, Edgard respira plus librement, et, reprenant le ton guindé qui caractérisait sa façon de parler habituelle :

— Je n'insiste pas pour te retenir, réponditil avec une intonation jésuitique. Sans doute, c'est le devoir qui te force à nous quitter si

vite , et , le devoir avant tout : voilà notre devise , à nous.

Ici , un moment de silence , pendant lequel Edgard Dubief alla s'asseoir en face de son collègue.

— Mon cher ami , reprit Auguste Malpertuis le premier, je suis bien heureux de te voir, car je me trouve en ce moment-ci dans une position assez délicate , et j'aurais besoin, pour me guider , d'un ami sûr , qui juge les choses avec impartialité, mais sans rigorisme, avec indulgence , mais sans faiblesse. Tu me comprends , mon ami : en te consultant , c'est à l'homme que je m'adresse , et non au procureur du roi. Voilà ma position : Quand je Élisais mon droit à Paris , j'ai eu une liaison avec une jeune fille, très-sage d'ailleurs, et de cette liaison il est résulté un enfant. Aujourd'hui, cette jeune fille réclame l'exécution des engagements que j'ai pris autrefois ; elle veut me forcer à l'épouser, et me menace, si je n'y consens pas, de Caire du bruit, de provoquer du scandale , et enfin de me signaler , comme elle le dit elle-même , à l'animadversion publique et à l'exécration des honnêtes gens. Tu penses bien que je ne serais guère effrayé de . ses menaces , si je ne craignais de sa part que

des déclamations banales ; mais le pis de l'affaire, c'est qu'elle a des titres qui parlent contre moi, et prouvent en quelque sorte la légitimité des prétentions qu'elle élève ; ces titres, mon ami, ce sont des lettres, de malheureuses lettres, écrites jadis dans mes moments de vertige , et que je n'ai pas eu la prudence d'anéantir.

Au récit de cette histoire, qui coïncidait si étrangement avec la sienne , Edgard avait plus d'une fois tressailli. Hais l'air sérieusement convaincu d'Auguste le rassura tant soit peu; il réfléchit qu'après tout , des histoires pareil- ' les à celle qu'il venait d'entendre n'étaient pas rares ; que pas un étudiant ne quittait Paris sans y laisser au moins une femme séduite et un enfant à demi orphelin ; qu'enfin , franc et loyal comme il était, Auguste Malpertuis était incapable d'une trahison. En vertu de ces différentes considérations , il se rassura donc, et l'effroi qu'il avait un moment ressenti ne se refléta pas même dans ses traits. Aussi quand son collègue lui dit :

— A présent, mon ami, tu connais mon embarras , parle , conseille-moi , guide-moi , que faut-il faire?

— Ton devoir, répondit dogmatiquement

Edgard. D'abord , continua-t-il, je n'admets pas la distinction que tu as voulu faire entre l'homme privé et l'homme public , en moi les deux se confondent et ne font qu'un , et je mépriserais un magistrat qui parlerait et penserait autrement dans un salon que dans le prétoire.

— Et que pense le magistrat? demanda doucement Auguste.

— Le magistrat pense qu'un honnête homme est obligé de tenir sa parole , et qu'un père doit toujours reconnaître son enfant.

Pendant qu'Edgard formulait gravement cette opinion, un sourire singulier avait plissé les lèvres d'Auguste Malpertuis ; il se leva tout à coup, et prenant la main de son collègue :

— Oh ! mon ami ! mon ami, s'écria-t-il, que je te remercie ! Tu rends bien facile la tâche que j'ai à remplir auprès de toi. L'avis que tu me donnes , tu le suivras , n'est-il pas vrai ? tu feras ce que tu me conseilles de faire , car l'histoire que je t'ai racontée est la tienne ; le séducteur , le père de l'enfant , c'est toi , mon ami.

En entendant cette brusque . déclaration , Edgard sentit comme un coup violent à la tête, il se leva à son tour, et en marchant à pas

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précipités à travers le salon, il répéta avec une fureur qui tenait du délire :

— Hais c'est un guet-apens! un indigne guet-apens ; on ne me fait parler que pour re tourner contre moi mes paroles !

— Gomment cela , mon ami ? demanda Auguste Malpertuis, étonné de ce brusque revirement, est-ce que tu te dédirais ? Est-ce que la conduite que tu trouvais bonne à suivre tout à l'heure ne te paraît plus bonne maintenant?

— Moi ! moi ! c'est différent, dit Edgard en se retournant brusquement vers son collègue, il n'y a pas de titres contre moi.

— Hélas ! si ! soupira Auguste.

— Quels sont-ils?

— Les lettres que j'ai écrites autrefois sous ta dictée, et qui sont maintenant entre les mains d'une certaine Maxime Coquille. Hélas ! mon ami , plains-moi , mais si cette Maxime le veut, je serai obligé de déclarer que tu es bien l'auteur des lettres , et que j'étais seulement ton secrétaire.

— Et à qui comptes-tu déclarer cela? demanda Edgard.

— A tout le monde, dit Auguste, à ton président d'abord !

260 u paocuMcn du roi.

Ce dernier trait porta l'indignation d*Edgard à son comble.

— Mais c'est une dénonciation ! s'écria-t-il en dardant sur son collègue un regard qui contenait tout un réquisitoire , et tu crois que je me laisserai égorger sans me défendre, sans me venger; oh! non pas, plutôt, plutôt me battre!...

Edgard avait prononcé avec effort ce dernier mot, mot monstrueux dans la bouche d'un magistrat.

— Te battre ! toi ! murmura Auguste , y songes-tu? Un duel de toi à moi, c'est impossible! Deux procureurs du roi transformés en ferrailleurs, ce serait joli ; as-tu donc oublié les mercuriales de notre illustrissime maftre Dupai?

Auguste Malpertuis se tut un instant , puis en voyant son collègue se mordre les lèvres jusqu'au sang , et continuer à le foudroyer de son regard exterminateur, il reprit avec une exaspération plaintive :

— Eh bien , soit, nous nous battrons , nous donnerons au monde un spectacle nouveau ; oui, nous nous battrons, car aussi bien, le rôle que je joue ici me pèse horriblement, et je voudrais , au prix de la moitié de mon sang, être débarrassé du joug odieux que je subis. Tu m'accuses, Edgard, et je suis mille fois plus

malheureux , plus à plaindre que toi. Écoutemoi, et après m'avoir entendu, traite -moi d'ami félon , de traître, de dénonciateur, si tu en as encore le courage. Voilà ce qui s'est passé : Il y a huit jours, je me rendais à mon poste, et je traversais rapidement la salle des Pas-Perdus, lorsque j'entends à côté de moi une voix de femme articuler ces deux mots : Bonjour, Auguste ! Le timbre accentué de cette voix me frappe, je détourne la tète , et je me trouve nez à nez avec une grisette qui me regarde en riant, et me répète : Bonjour, Auguste! Tu conçois, mon ami, que je me garde bien de la reconnaître et de lui répondre; je serre les coudes, j'enfonce ma toque sur mes yeux et je file. Une fois sur mon siège, tu penses bien que je me tranquillise ; je porte la parole comme à l'ordinaire , et à la fin de l'audience je ne pensais plus au petit incident qui m'avait un instant troublé. Je m'en allais doucement le bras appuyé sur le bras d'un de mes juges, et j'écoutais les félicitations qu'il m'adressait à propos de ma facilité oratoire , lorsque j'entends une seconde voix de femme qui ne m'était pas plus inconnue que la première, détacher à mes oreilles un second : Bonjour, Auguste ! aussi nettement articulé que le premier. Cette fois,

je me gardé bien de détourner la tête, et pour éviter une reconnaissance, j'entraîne avec moi au pas de course le juge qui m'accompagnait. Rentré chez moi, j'étais dans l'état d'un homme qui cherche à résoudre un problème ; ma double rencontre était-elle l'effet du hasard? Je le croyais encore; mais quel singulier hasard! Le même jour, à trois heures d'intervalle, rencontrer deux femmes qui vous ont connu étudiant et vous saluent par votre nom de baptême! Ceci était bizarre, voire inquiétant. Cependant comme j'étais invité à dîner chez mon président , je fais trêve à mes réflexions, je m'habille et je pars. J'avais à peine fait quelquse pas lorsque je rencontre M. le comte de l'Édorière, un noble de la vieille souche, trèsentiché de son nom, très-bigot, et très-rigoriste; mais que je dois ménager beaucoup, parce qu'il a une nièce immensément riche et veuve, qui pourrait bien devenir un jour madame Malpertuis. Le comte se rendait comme moi chez le président, et nous cheminâmes ensemble. Nous venions de tourner l'angle d'une rue; tout à coup je sens mon coude heurté par un autre coude, et en même temps une voix de femme me crie encore : Bonjour, Auguste ! Je ne bougeai pas ; je ne levai pas

264 u raoquuuB ou moi,

les yeux ; mais le comte les avait levés , lui , et en voyant la femme qui m'avait coudoyé s'éloigner en riant , il me demanda d'un air ironique et rogue si je connaissais des espèces de femmes comme celle-là ? A cette question , je sentis le rouge me monter à la figure ; je balbutiai je ne sais quelle réponse insignifiante , et je n'étais pas encore bien remis de mon trouble quand nous arrivâmes chez le président. Je savais que la nièce du comte de l'Édorière devait dîner avec nous, et j'avais peur que le récit du ridicule accident qui venait de m'arriver ne me fit perdre à ses yeux tous mes avantages. Sous le coup de cette crainte , je fus pendant le dîner taciturne et morose ; je n'osais pas regarder la nièce du comte ; j'étais vraiment mal à mon aise. Au dessert, je me levai et allai me placer dans l'embrasure d'une fenêtre qu'on avait laissée ouverte, je sentais mes poumons s'embarrasser et j'avais besoin d'air. Le président vint bientôt me rejoindre ; il avait à me parler d'une affaire de ma compétence, et il s'accouda à côté de moi sur la barre d'appui. Je prêtai de mon mieux attention aux explications qu'il me donnait lorsqu'il s'interrompit et me dit : — Regardez donc en bas , voilà une femme

TU MClCriLE! B in ROI. 2G1>

qui vient de s'arrêter têtu ma fenêtre et qui vous salue.

Je me retirai brusquement, maïs pas nmez vite encore pour ne pasoiiicmlrv l'impitoyable refrain qui me poursuivait depuis lo matin : Bonjour, Auguste ! Le président se retira aussi de la fenêtre et me dit d'un ton moitié amical, moitié sévère :

— Monsieur le procureur du roi , vous êtes encore jeune ! prenez garde ! il y a certaines connaissances qu'un magistrat ne doit jamais avoir.

Que répondre à cela? Je gardai le silence et j'avalai la honte. Vu instant après , comme il n'était encore que huit heures , la maîtresse de la maison proposa une promenade , et sa proposition fut acceptée; la compagnie se mît donc en marche, Pour moi, j'hésitais à la suivre ; mais la nièce du comte de FÉdorière s'approcha de moi, me prit le bras avec une grâce charmante et m'attira doucement. Je traversai la grande rue de la ville avec elle, et, en toute occasion, j'aurais été heureux et fier de lui servir de cavalier 5 mais en ce moment j'avais l'esprit troublé par le souvenir de mes récentes mésaventures et par le pressentiment d'une dernière catastrophe. Mes pressentiments ne

U PftOCDBEUR DU MOI.

me trompaient pas. Au moment où nous passions devant l'église, une cinquième voix, plus aiguë et plus criarde que les autres, me décrocha à bout portant le terrible mot d'ordre : Bonjour , Auguste. Je sentis la nièce du comte de FÉdorière tressaillir, et elle me dit avec un mélange de surprise et de colère , dont je ne m'expliquai que trop bien le sens :

— Qu'avez-vous donc ! vous êtes pâle comme un mort ! Est-ce que vous êtes malade ?

Oui, j'étais malade en effet ; mon sang bouillonnait avec force dans mes veines ; mon cœur battait violemment, j'avais la fièvre.

— Mon oncle , dit madame de Laplane au comte qui marchait à quelques pas devant nous, voulez-vous me donner votre bras ! monsieur le procureur du roi est indisposé , et je lui conseille de rentrer chez lui.

Ces paroles contenaient évidemment une secrète amertume , mais, hélas ! j'étais sans défense. Je saluai madame de Laplane, et suivant son conseil, je pus me livrer sans contrainte à toute ma fureur. U n'y avait plus à en douter, j'étais la victime d'un coup monté. Les cinq femmes que j'avais rencontrées l'une après l'autre sur mon chemin , ne se trouvaient pas à Helun le même jour par le fait du hasard, il

Ll PROCUREUR DU ROI. 967

fallait qu'une volonté barbare les eût déchaînées contre moi et leur eût assigné d'avance le rôle qu'elles avaient à jouer. Cette conviction porta mon désespoir au comble. Je devins insensé à ce point qu'en me mettant au lit , je me répétai à moi-même, avec un accent impossible à décrire, ce mot infernal, ce mot qui ne cessait plus de bourdonner à mes oreilles: Bonjour, Auguste !

Le lendemain tous mes doutes auraient été dissipés , si j'avais pu en conserver encore. Dés le matin je reçus la visite d'un jeune homme porteur d'une barbe épaisse et qui se nomme Félicien ; ce Félicien me parla ainsi :

— Monsieur, vous avez reçu hier un premier avertissement; si par hasard il ne vous suffisait point, nous vous en donnerons encore un aujourd'hui, encore un demain, encore un tous les jours; oui, monsieur, soit que vous entriez au palais, soit que vous en sortiez, soit que vous alliez dtner en ville , soit que vous fassiez un tour de promenade , partout enfin vous rencontrerez désormais sur votre passage une femme qui vous criera : Bonjour, Auguste ! Réfléchissez, monsieur, et pesez les conséquences qui peuvent résulter pour vous d'un pareil état de choses.

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Mon pauvre Edgard, ces conséquences étaient faciles à deviner, et elles étaient effrayantes ; toute la ville instruite de mes peccadilles de jeunesse , mon nom colporté de café en eafé avec son accolade inévitable : Bonjour, Auguste; ma réputation compromise, mon mariage avec madame de Laplane manqué , ma destitution peut -être arrachée au garde des sceaux par les réclamations d'une ville tout ratière , sans compter les chansons, les épigrammes et un charivari peut-être, voilà les désastres qui m'attendaient !

— Mais que voulez -vous donc de moi? demandai-je à mon interlocuteur.

— Que vous obéissiez à madame Coquille , dont je suis le fondé de pouvoir, me dit-il froidement, que vous déclariez partout ou besoin sera, que les lettres écrites de votre main , et adressées à Rachel Yallier, sont en réalité d'Edgard Dubief •

Ici Auguste Malpertuis fit une pause ; puis il reprit en modulant élégiaquement sa voix :

— Mon pauvre ami, je te demande pardon ; mais il n'y avait pas à reculer, il fallait ou me perdre , ou te perdre , ou manquer un mariage qui me convient, ou t'obliger à en contracter un qui te répugne ; alors je me suis décidé,

il PBOCU&SCfi DU ROI. 900

encore une fois pardon ! et je suis venu ici pour te dire : Mon ami, sauve-moi, dévoue-toi, sois le Gurtius de l'amitié , puisqu'aussi bien tu ne peux pas faire autrement ; sacrifie-toi, épouse,

— Jamais! dit Edgard en repoussant du geste l'insinuation de son collègue.

Ge mot solennel jamais avait à peine cessé de résonner, lorsque le président du tribunal ouvrit la porte de la chambre à coucher et apparut aux yeux dDdgard.

— On m'écoutait ! murmura le procureur du roi.

— Je l'ignorais, dit vivement Auguste Mal* pertuis, je te jure que je suis innocent.

Le président s'approcha dTdgard, et lui dit sévèrement :

— Monsieur, je n'ai besoin que de vous rappeler votre propre décision : Un honnête homme, disiez-vous à M. Malpertuis, doit tenir sa parole. Tenez donc la vôtre, monsieur. Un père doit toujours reconnaître son enfant, ajoutiez-vous; reconnaissez donc votre enfant, vous prouverez ainsi que vous pensez toujours ce que vous dites, et que l'homme privé pratique ce que l'homme public enseigne.

— Jamais î répéta Edgard.

— En ce cas, monsieur le procureur du roi ,

reprit le président , je dois vous prévenir que votre conduite sera de ma part l'objet d'un rapport au garde des sceaux, et que je provoquerai moi-même votre destitution.

— Je n'attendrai pas qu'on me destitue , monsieur le président, et je vous prie de vouloir bien recevoir à l'instant même l'offre de ma démission en attendant que je vous la renouvelle par écrit.

Le président se contenta d'incliner la tète en signe d'assentiment.

— Monsieur l'ex-procureur du roi , dit alors madame Soubéyran, qui venait d'entrer au salon à son tour, j'ai , moi aussi , quelques observations à vous présenter. Je ne veux pas vous parler des espérances que vous avez peut-être imprudemment nourries. A dater d'aujourd'hui, j'imagine, ces espérances n'existent plus. Mais par hasard, ou volontairement, vous m'avez compromise , monsieur l'ex-procureur du roi, et je me verrai forcée désormais d'éviter des relations qui ne pourraient qu'accréditer de mauvais bruits.

— Que votre volonté soit faite, madame, répondit Edgard.

Le bruit d'un pas lourd , et qui semblait à dessein faire craquer le parquet, retentit alors ;

le père Lerat venait aussi de quitter sa cachette, et s'avançant jusque sous le nez de son neveu :

— A moi la parole maintenant, dit-il d'une voix sonore. Si tu ne- veux pas épouser madame Delporte et reconnaître ton enfant , je te déclare d'abord que je te retire immédiatement la pension annuelle que je te sers. En outre, je fais ici, à l'instant même , devant monsieur

-le président du tribunal , un testament dans lequel je léguerai à madame Delporte tous mes biens, heureux de réparer ainsi tout le mal que tu lui as fait.

Ainsi traqué , acculé , privé de toutes ressources pour l'avenir et pour le présent, l'infortuné procureur du roi sentit un instant ses jambes fléchir et sa raison s'égarer.

— Voyons, mon ami;, lui dit Auguste Malpertuis qui s'était approché pour le soutenir, ne te laisse pas égorger ; prends ton parti , épouse.

— Par respect pour l'honneur de la magistrature , épousez, dit le président.

— Par intérêt pour toi, épouse, dit l'oncle Lerat.

— Épousez , monsieur le procureur du roi , dit madame Soubeyran , n'osant pas ajouter : par considération pour moi.

— Épousez, dit l'avocat Richomme qui , à la place (TEdgard, se serait probablement exécuté de meilleure grâce.

— Épousez , dit enfin Maxime , qui venait d'entrer et complétait ainsi cette collection de personnages réunis dans le même but, et n'ayant qu'un mot à la bouche : Épousez.

Edgard Dubief resta quelque temps immobile et promena sur tous les spectateurs un regard fauve, qui s'arrêta sur Maxime plus longtemps que sur les autres*

— Vous le voulez tous , s'écria-t-il à la fin en empruntant l'accent d'Oreste tourmenté par les Furies , eh bien ! soit , j'épouserai ! Qu'on me conduise chez ma future.

— Venez , venez , dit Maxime en lui prenant le bras.

Edgard et la chanteuse arrivèrent aux Gredeux sans avoir échangé une seule parole eu chemin. Ils trouvèrent madame Belporte chez elle. A la vue de son ancien amant, die recula, presque épouvantée.

— Madame , lui dit sèchement celui-ci , je viens vous demander votre main ; mais je ne veux pas vous tromper et vous promettre un bonheur que je ne pourrai probablement pas vous donner. Je vous épouserai comme con-

traint et forcé, madame, et je me marierai comme on part pour l'exil.

En entendant cette insolente déclaration , la petite veuve sentit des larmes lui monter aux yeux, et un refus lui vint sur les lèvres ; mais Maxime lui serra la main , et lui dit à voix basse ;

— Si tu refuses , tu es une mauvaise mère !

— Monsieur, dit Rachel, je comprends qu'en m'épousant vous faites un grand sacrifice : ce sacrifice, je le repousserais en mon nom, mais au nom de mon enfant, je l'accepte.

Edgard poussa un soupir qui équivalait au consummatumest de la Passion, et se retira sans rien ajouter : le coup mortel était porté.

Le père Lerat s'occupa avec une joie maligne des apprêts du mariage, et en fixa lui-même le jour. Bans l'intervalle Edgard envoya sa démission écrite au président; il ne voulait plus poursuivre une carrière dans laquelle il n'avait plus que des chances ordinaires d'avancement.

La veille du jour fixé pour la célébration de la cérémonie, une chaise de poste s'arrêtait aux Gredeux devant la porte de madame Delporte, comme cela était' arrivé six semaines environ auparavant. La petite veuve sortit sur

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le seuil de sa porte, et reconnut Maxime accompagné de Félicien. La chanteuse ne voulut pas descendre de voiture, et comme madame Delporte lui demandait si elle n'assisterait pas à son mariage :

— Non, dit Maxime, maintenant tu n'as plus besoin de moi , tu vas avoir une position , un titre dans le monde , et une amie comme moi te compromettrait. J'étais ce qu'il fallait pour te rendre service , je ne suis pas ce qu'il faut pour te concilier la considération dont tu as besoin. On m'attend à Marseille , adieu. Je ne dis pas que je ne te verrai plus ; je te ferai encore quelques petites visites, mais rarement et quand tu seras seule.

Ici Maxime fit signe à Rachel de s'approcher, et l'embrassa sur le front ; elle avait deux ou trois larmes dans les yeux.

— En route ! cria-t-elle au postillon , craignant sans doute de se laisser trop attendrir.

La chaise de poste partit au galop , et madame Deîporte n'aperçut bientôt qu'un nuage de poussière fuyant à l'horizon.

Malgré la résistance opiniâtre d'Edgard , le père Lerat avait décidé qu'on ferait une noce , et qu'on inviterait le président du tribunal et sa nièce. La noce eut lieu, madame Soubeyran

y assista depuis le commencement jusqu'à la fin , et tous ceux qui la virent remarquèrent qu'elle n'avait jamais été si gaie que ce jourlà ; elle se réhabilitait. Quant à Edgard, il fut toute la journée si sombre que l'avocat Richomme , qui était au nombre des invités du côté de Rachel , dit en le voyant passer :

— Ce garçon -là ne vivra pas longtemps ; à présent qu'il n'est plus procureur du roi, il n'a plus de raison de vivre.

La prophétie de M. Richomme devait bientôt s'accomplir ; au bout d'un mois de mariage , Edgard Bubief mourut d'urfe fluxion de poitrine , au dire du médecin qui l'avait soigné , et d'une indigestion de réquisitoires rentrés , au dire des plaisants de la ville.

Madame Delporte, devenue réellement la petite veuve, porta le deuil comme elle faisait tout, convenablement. Ce ne fut qu'au bout de deux ans de veuvage qu'elle se décida à épouser l'avocat Richomme , avec l'assentiment du père Lerat, dotat les cheveux blanchissaient à vue d'œil , et qui se résignait à avoir soixante ans (il en avait soixante-quatre).

L'auteur doit maintenant tenir la promesse qu'il a faite à ses lecteurs , et leur expliquer comment les Mémoires d'un (hyhelin, précé-

276 le pRocumm au roi.

déminent publiés z , sont venus en sa possession : on peut facilement deviner cette explication. M. Richomme, qui plaide maintenant à Paris, est un de nos amis, et à là suite d'un dîner qu'il nous avait offert , il nous dit un jour :

— J'ai trouvé dans les papiers du premier mari de ma femme , un manuscrit dont vous pourrez peut-être tirer parti. En outre, et pourvu que vous me promettiez de déguiser les noms, je vous autorise à publier la comédie qui a amené le premier mariage de ma femme, et que je vous ai racontée.

En ce moment, la porte de la salle à manger s'ouvrit ; un homme court et gros , qui portait une blouse par-dessus ses habits , s'approcha de madame Richomme et l'embrassa en l'appelant sa nièce , puis il dit à l'avocat en lui prenant la main :

— Ursule , ma gouvernante , m'a permis de venir passer huit jours à Paris , et j'ai voulu , en descendant de voiture , vous souhaiter un petit bonsoir, boire un coup de riquiqui avec vous et fumer une pipe, si vous voulez le permettre. Oh ! maintenant je bois , je fume , je flotte dans mes habits , je suis libre enfin , nom

1 Bruxelles, Meiine, Cans et O, 1 vol. in-18.

îomme , depuis la mort de mon ireur du roi. »

e ? demandai-je à l'avocat quand ît installé et en train de dégusde vieux cognac, me dit M. Richomme , chante rique.

st à son poste : il claque.

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