SI 4 LE PBOCOBEOB BU BOI
libres, et quand elles s'aperçoivent qu'on vent violenter leur volonté, elles sont inexpugnables. Le regard que madame Soubeyran adressa à Ëdgard en réponse à son hypocrite galanterie, contenait une résolution formelle de résistance, et signifiait évidemment :
— Jamais je n'épouserai un homme qui traite les femmes comme des citadelles et veut les contraindre à capituler sous peine d'infamie.
•Enivré d'espérance, le procureur du roi ne comprit pas ce regard ; il salua cérémonieusement le président, prit la main de madame de Soubeyran, et sortit plus fier, plus content de lui-même, plus roide, plus procureur du roi que jamais. En rentrant chez lui il se mit au lit, après avoir recommandé à son domestique de l'éveiller avant l'heure de l'audience. Les agitations successives de la nuit qu'il venait de passer l'avaient horriblement fatigué ; au souvenir de ce qu'il avait souffert, de grosses gouttes de sueur humectaient encore son front, et il se dit en Rendormant :
— Quelle nuit ! quelle nuit ! mais du moins j'ai remporté la victoire.
De son côté Maxime, en s'affaissant sur son canapé, et en abaissant ses cils chargés de sommeil, disait aussi :
— Quelle nuit ! quelle nuit! mais du moins j'ai remporté la victoire.
La pauvre chanteuse devait bientôt être détrompée. A peine avait-elle eu le temps de goûter une demi-heure de repos, que Marguerite introduisit l'oncle Lerat auprès d'elle.
Le bonhomme était si heureux de l'échec qui menaçait son neveu, qu'il avait presque oublié son échec personnel, et l'avortement de ses espérances matrimoniales ; sa figure était rayonnante comme celle d'un peuple qui vient de conquérir une charte à coups de fusil ; avant de venir chez Maxime il avait fumé une pipe sur le seuil de sa porte , contrairement aux injonctions réitérées d'Edgard ; dans son opinion, cette pipe était un premier à-compte sur son émancipation prochaine ; de cette pipe-là devait dater l'ère de sa liberté.
— Eh ! bien , me voilà , dit-il en s'asseyant auprès de Maxime, que le bruit de ses pas avait éveillée en sursaut, donnez-moi donc les fameuses preuves que vous m'avez promises.
Maxime lui mit dans la main le paquet de lettres qu'elle avait, avant de s'endormir , caché sous sa tête , et lui dit :
— Lisez.
Le père Lerat parcourut toutes les lettres
216 LE PftOCUUCfc VU ROI.
une à nue, et quand il fut arrivé à la dernière, sa physionomie , qui s'était Rembrunie par degrés, exprima un désappointement bien marqué.
— Ces lettres ne sont pas de mon neveu , dit-il.
— Gomment cela? demanda Maxime , n'avez-vous pas vu celles qu'il a écrites en entier de sa main?
— De sa main ! il n'y en a pas une.
En ce moment, une idée poignante traversa le cerveau de Maxime ; elle se rappela la maladresse peut-être affectée dTSdgard , la goutte de cire enflammée , et le court moinent pendant lequel , dominée par la souffrance , elle avait fermé les yeux ; par un mouvement brusque , elle reprit le paquet de lettres et le parcourut à son tour pièce à pièce.
— Volée ! volée , s'écria-t-elle à la suite de ce rapide examen , jouée comme un enfant!
Le même coup qui frappait Maxime, ricocha et frappa aussi le père Lerat. Le bonhomme réfléchissait avec effroi que ses projets d'indépendance manquaient désormais de base , et il était trop faible pour oser de lui-même, et sans motif, persister dans sa voie révolutionnaire. Il se retira aussi triste et aussi embarrassé qu'il était entré joyeux et triomphant.
LE PROCCEECR DD ft(H« 21 7
— Adieu , monsieur , lui dit Maxime , qui s'aperçut de ce revirement ; partie remise n'est pas partie perdue. Si vous voyez monsieur vo* tre neveu , dites-lui que j'ai besoin d'onguent pour les brûlures, et que e'est lui qui payera cet onguent-là.
— Que diable a-t-elle voulu chanter avec son onguent? grommela le père Lerat en re* gagnant tète basse son logis : avec tout ça, mon neveu me fera un fameux sermon ! En entrant, je serrerai ma pipe , afin qu'il ne la voie pas !
Malgré ses beaux semblants d'assurance , Maxime n'était guère moins accablée que le père Lerat; elle eut beau se répéter qu'une partie remise n'était pas une partie perdue , la réflexion dissipa bien vite les espérances qu'elle tenait à conserver encore. Évidemment le gain de la bataille tenait aux lettres si subtilement ravies par Edgar d. Quand une femme n'a que le scandale pour arme offensive , encore faut-il qu'elle ait , à l'appui des droits qu'elle réclame, des titres sinon légaux, du moins authentiques. La tâche du procureur du roi devenait trop facile : aux déclamations de Maxime il opposerait un démenti, et il serait cru sur parole. Dans son impuissance , Maxime eut recours à la ressource des gens qui n'en ont pas d'autre ;
M mOCUREVB l>F ROI. J<J
elle s'emporta , sans songer qu'en ce monde , l'emportement ne sert jamais à rien; elle maudit Edgard , elle le traita d'escroc , de filou ; elle se reprocha de ne l'avoir pas fait arrêter au moment même où il venait de forcer son secrétaire : un procureur du roi traduit en cour d'assises comme coupable de vol avec préméditation , guet-apens et escalade , c'eût été charmant ! Vaines fureurs, regrets stériles, et dont Maxime elle-même comprenait la stérilité.
Lasse de lancer ses imprécations dans le vide, elle alla trouver Félicien à son auberge afin d'avoir un écho. Le poëte s'apprêtait à sortir pour la venir trouver. Maxime lui raconta tout ce qui s'était passé , lui fit en termes chaleureux l'éloge de la petite veuve , et se répandit en invectives contre les hommes en général, contre les procureurs du roi en particulier , et contre Edgard nominativement. Félicien écouta le récit de Maxime avec l'impassibilité sombre qui formait le fond de son caractère. Pendant que Maxime , dans sa colère , faisait jaillir sous son pied la poussière qui couvrait le plancher , il serrait le manche de son poignard. Quand die eut cessé de parler, il se leva et prit son chapeau .
— Où allez-vous ? lui demanda Maxime.
— Chez l'infâme , dit résolument Félieien.
— Que comptez-vous faire?
— Reprendre les lettres qu'on vous a volées.
— Les lettres qu'on m'a volées , s'écria impétueusement Maxime en souriant amèrement, mais étes-vous donc assez simple pour croire qu'elles existent encore ? Croyez-vous que ce procureur dudiable ne les ait pas déjà anéanties?
— Alors je le traiterai comme il le mérite , je l'insulterai , je le provoquerai.
— C'est cela ! dit Maxime, pour qu'on vous fasse un bon procès en police correctionnelle , et qu'on vous envoie en prison expier vos provocations ! Ignorez-vous donc qu'un procureur du roi ne peut pas, ne doit pas se battre ? La loi défend le duel , et c'est bien le moins que les magistrats se retranchent pour leur propre compte derrière la loi qu'ils sont chargés d'appliquer ; mons Edgard est trop habile pour se battre avec vous, quand même il ne serait pas trop lâche?
— Mais je le souffletterai en pleine rue, cria Félicien.
— Bon ! six mois de prison de plus ! répliqua Maxime , guet-apens ! voies de fait ! outrages envers un procureur du roi dans l'exercice de ses fonctions ! (Un procureur du roi souffleté est toujours dans l'exercice de ses fonctions. )
220 LE frROCClEtfc DU EOl.
Voilà tout ce que vous aurez gagné ; mais mon pauvre ami , vous ne connaissez donc pas le code? Croyez-moi Félicien, rasseyez -vous, ajouta-t-elle tristement , les moyens que vous voulez employer n'amélioreraient pas la position de Rachel et compromettraient la vôtre.
— Mais vous vous tenez donc décidément pour battue ? demanda Félicien en se rasseyant.
— Hélas , à peu près , soupira Maxime , à moins d'un miracle de la Providence, et le temps des miracles est passé.
Pendant que Félicien renfonçait dans sa poitrine un dernier grognement , Maxime continua à piétiner et à lever ses yeux au plafond , comme pour invoquer cette assistance divine à laquelle elle ne croyait pourtant qu'à demi. En ce moment sa femme de ménage entra et lui dit qu'un monsieur demandait à lui parler.
— Connais-tu ce monsieur? dit Maxime.
— Oui, certainement, il habite la ville, c'est monsieur Richomme l'avocat, un brave homme!
— Et que peut-il me vouloir?
— Je n'en sais rien.
— N'importe, je vais l'aller trouver; qui sait ! ajouta Maxime en sortant et en se tournant vers Félicien , ce monsieur Richomme , c'est peutêtre la Providence !
les femmes ont une tendance si naturelle à la superstition , que dans les situations désespérées , c'est presque toujours un sentiment superstitieux qui les soutient. Maxime , comme presque toutes les femmes dont la vie est un combat ou un problème , était, parfois crédule ' a l'excès ; plus d'une fois elle avait demandé à un jeu de cartes le secret de l'avenir en se taillant ce qu'on nomme, dans le quartier Notre- Dame de Lorette, des réussites. Il ne faut donc pas s'étonner si en regagnant son logis elle nourrissait déjà ua vague espoir. Monsieur
Richomme l'attendait au salon ; quand elle entra , il salua avec une politesse respectueuse , ce qui parut à Maxime d'un bon augure : ordinairement on l'abordait galamment, mais presque jamais poliment, et pour elle la politesse était presque une réhabilitation.
— Madame, lui dit l'avocat, je sais que vous êtes l'amie de madame Delporte , et c'est à ce titre que j'ai désiré l'honneur d'un entretien avec vous. Dans certaines circonstances, l'intervention d'une tierce personne est convenable , quelquefois même nécessaire, et j'espère que je trouverai en vous un intermédiaire bienveillant.
Maxime s'inclina, et l'avocat continua.
— Peut-être votre bonne vous a-t-elle déjà appris mon nom, madame? (Maxime fit un signe affirmatjf. ) Vous savez peut-être aussi que j'ai, il y a quelque temps, demandé madame Delporte en mariage, et que j'ai eu la douleur de voir ma demande repoussée par un refus formel , positif, qui ne me laissait aucun espoir. Ce refus me blessait cruellement, madame, bien cruellement, répéta l'avocat en s'animant ; car l'amour que je ressentais et que je ressens encore pour votre amie , est un amour sincère et sérieux ; car, depuis que je la connais, le
LS PBOtiUftKVft »U ROI. 223
célibat me pèse , je souffre de me sentir seul dans ma maison vide , et je rêve, avec une ardeur qui s'accroît de jour en jour, les joies du mariage et les délices d'une affection partagée. Malheureux comme je Tétais , vous comprendrez sans peine que j'ai tenu à connaître la raison de mon malheur. J'ai donc pris des renseignements sur votre amie , non pas dans la ville, non pas aux Gredeux, tant j'avais à cœur de ne la pas compromettre ; mais à Paris , où je savais qu'elle avait demeuré : j'ai fait mon enquête le plus discrètement, le plus adroitement possible, croyez-moi , et j'ai fini par apprendre que madame Selporte se nommait mademoiselle Racliel Vallier ; qu'elle n'était pas veuve , comme elle le prétendait ; que le jeune garçon qui habite depuis la semaine dernière avec elle est non son neveu, mais son fils, et que ce fils était, permettez-moi de me servir de la langue du droit, un enfant naturel. Alors tout me fut expliqué; si jnadame Delporte refusait de se marier, c'est que son mariage entraînait la nécessité d'un aveu pénible , c'est qu'elle reculait devant l'obligation de dire à l'homme qu'elle aurait d'ailleurs accepté volontiers pour époux : « J'ai commis une faute qui élève une barrière insurmontable entre nous ; vous me voulez pure ;
£24 L* PROCUREUR DU HOîl
coupable, me voudrez- vous encore? » Sainte pudeur, madame , que je vénère ! Aussi la découverte de la vérité n'a pas changé mes intentions , altéré mes sentiments. J'honore en votre amie la faiblesse délicate et repentante, comme j'honorais auparavant la vertu modeste. J'aime encore madame Delporte, oui, je l'aime, malgré sa faute , parce qu'à mon avis une femme rachète ses fautes quand elle sait en supporter noblement les suites. Maintenant, madame, ai-je besoin de vous apprendre pourquoi je suis en ce moment près de vous? Vous êtes l'amie de madame Delporte, je viens vous prier d'être mon interprète auprès d'elle , et d'appuyer la demande en mariage que je lui adresse pour la seconde fois.
Quand les femmes sont obsédées par une idée fixe, tout ce qui ne se rattache pas directement à cette idée leur est à charge, et il semble qu'on les vole en ne leur parlant pas de ce qui les occupe. Pendant que l'avocat parlait, Maxime n'avait pu s'empêcher de laisser percer son désappointement.
— Je devine les objections que vous allez m'opposer, continua l'avocat, se méprenant sur la signification du geste d'impatience que la chanteuse venait de faire ; mais croyez bien
que j'ai réfléchi , et que je ne persiste pas à la légère dans ma détermination. Je sais que madame Delporte a toujours mené la vie la plus exemplaire , que ses vertus de tous les jours rachètent et au delà son moment d'erreur. « Mais le monde , dites-vous , le inonde sera- « t-il aussi indulgent que vous pouvez l'être ? « tout se sait dans une petite ville, et une fois « que vous serez le mari de madame Delporte « on voudra connaître ses antécédents et on « les connaîtra; on épluchera son passé, et <« quoi que vous fassiez , ce passé s'élèvera tou- « jours entre elle et vous, comme un mauvais « esprit que vous ne pourrez jamais exorciser ; « vous aurez beau lui répéter que vous l'aimez, « que vous l'estimez même , en se sachant mé- «< prisée du monde, elle craindra toujours vos « mépris , et cette crainte , que ni vos protes- « tations, ni vos caresses ne pourront assoupir, 4( sera pour elle un tourment perpétuel et le « plus grand de tous les malheurs. » Voilà, n'est-il pas vrai, madame, ce que vous pensiez tout à l'heure , voilà ce que vous vouliez me représenter. Ces représentations je me les suis adressées moi-même , elles sont fondées , elles sont sérieuses; si une fois marié je voulais rester dans la petite ville que j'habite, je serais
un fou. Mais à Paris , madame , à Paris tous ces petits bruits, qui ont un retentissement désastreux en province , se perdent dans le bruit général ; à Paris , on ne sait jamais les antécédents d'une femme, et on ne connaît d'elle que les robes qu'elle porte ; à Paris enfin , on peut être heureux à son aise , sans que personne vienne .vous demander compte de votre bonheur. Aussi , madame , mon intention est-elle d'aller à Paris , où j'ai fait mon droit et où j'ai conservé quelques relations , qui me mettront à même d'avoir en peu de temps une clientèle, et d'exercer honorablement ma profession.
L'avocat s'arrêta pour étudier sur la physionomie de Maxime l'effet de ses paroles. Maxime n'avait retenu qu'un mot , un seul , et le plus insignifiant de tous en apparence ; mais ce mot avait pour elle une immense valeur,
— Vous avez fait votre droit à Paris , demanda-t-elle à l'avocat ( celui-ci inclina la tête) ; à quelle époque ?
— A la même époque que monsieur notre procureur du roi , qui affecte maintenant de méconnaître son ancien condisciple.
— Vous voyiez à Paris monsieur Edgard Dubief? dit Maxime.
— Quelquefois,
— Vous connaissiez peut-être quelques-uns de ses amis?
— Sans doute; quand on a les mêmes occupations, on est presque forcé d'avoir les mêmes connaissances.
Les yeux de Maxime étincelèrcnt, elle se leva, et pendant que l'avocat se demandait la raison de l'interrogatoire qu'il venait de subir , elle passa dans sa chambre à coucher, et rentra un instant après au salon, une lettre à la main.
— Gonnaitriez-vous, par hasard, cette écri* tare? dit-elle en mettant là lettre sous les yeux de l'avocat.
— Oui , certainement , dit l'avocat sans hésiter.
Un cri de joie faillit échapper des lèvres de Maxime, qui le réprima de toutes ses forcés.
— Cette écriture est peut-être la votre? ditelle aussi tranquillement que cela lui fut possible.
— Non, mais celle d'un de mes amis.
— Un de vos amis , monsieur, et cet ami n'a pas quitté la France ? On pourrait savoir où il demeure, on pourrait lui parler?
— Sans aucun doute, dit l'avocat.
— Sauvée ! sauvée ! s'écria Maxime en faisant claquer ses mains. Oh ! la Providence ï je savais
bien que la Providence ne nous abandonnerait pas!
Une démonstration de joie aussi inattendue était bien faite pour étonner l'avocat ; aussi considéra-t-iLquelque temps Maxime en silence, avec un air de stupéfaction profonde , et il reprit froidement :
— Je ne commettrai pas l'indiscrétion de vous demander la cause de l'allégresse que j'ai provoquée, sans savoir comment; mais permettez-moi , madame, de vous rappeler le but de ma visite. Serez- vous ou non mon interprète auprès de madame Delporte? Appuierez-vous ou non ma demande?
— Non , monsieur, non , je n'appuierai pas votre demande , dit Maxime ; dans l'intérêt de Rachel, dans votre intérêt même, je la repousse, parce qu'il est des préjugés qu'on ne brave pas impunément, parce que je ne veux pas contribuer à vous préparer des regrets. Mais tout en la repoussant , je serais fâchée, monsieur, que vous ne l'eussiez pas faite , car elle me prouve que vous aimez réellement Rachel ; et si je vous disais : Monsieur, voulez-vous rendre à mon amie la considération et le bonheur? n'estce pas , monsieur , que vous n'hésiteriez pas à me répoiidre : Disposez de moi ; tout ce que je
puis faire, je le ferai. Eh bien! monsieur, ma supposition est une réalité, vous tenez entre vos mains le sort de mon amie, et la délicatesse de sentiments que vous m'avez montrée tout à l'heure m'enhardit à vous adresser quelques questions encore et à vous demander un service. Gomment se nomme celui de vos amis qui a écrit la lettre que je viens de vous soumettre?
— Auguste Malpertuis , répondit l'avocat.
— Où demeure-t-il?
— A Melun.
— Que fait-il ?
— Il est procureur du roi.
— Encore un procureur du roi ! murmura Maxime. Maintenant, monsieur, ajouta-t-elle en continuant à regarder en face l'avocat, pourriez-vous me mettre en présence de M. Auguste Malpertuis?
— Je le pourrais d'autant plus facilement que je n'ai jamais cessé d'être en très-bons termes avec Auguste, et qu'hier même j'ai reçu de lui un billet dans lequel il m'assigne un rendez-vous d'aujourd'hui en huit jours à Paris.
— Où cela ?
— A l'hôtel des Armes de la Ville , rue du Bouloy.
250 LE FROCL'RECR DU ROI.
— J'y serai ! dit Maxime vivement et sans demander une autorisation préalable.
— Vous allez bien vite en besogne , dit l'avocat un peu sèchement; je n'ai pas encore répondu affirmativement à votre demande; mon hésitation du reste est facile à comprendre ; je ne sais pas dans quel but vous désirez si ardemment une entrevue avec Auguste Malpertuis ; et si cette entrevue devait avoir pour lui des suites désagréables , je serais désolé qu'elle eût lieu par mon entremise.
— Je vous affirme sur l'honneur qu'il ne peut rien arriver de fâcheux à votre ami.
— En ce cas, madame, je vous attendrai dans huit jours à l'hôtel des Armes de la Tille.
Quoique douloureusement affecté du non succès de sa démarche , et du dénoûment imprévu d'un entretien dont il avait mieux auguré , l'avocat agit en homme d'esprit et de cœur qu'il était, et se retira sans parler de ses regrets. Maxime comprit la délicatesse d'un pareil silence, et en le quittant elle lui dit d'une voix affectueuse :
— Monsieur Richomme , j'instruirai Rachel de ce que vous faites pour elle , et si elle ne peut pas être votre femme , elle sera certainement votre amie.
Jusqu'au moment de sou départ, Maxime ne revit pas M. Richomme, ne tenta rien de nouveau, et laissa Edgard savourer en paix le bonheur d'un triomphe qui semblait définitif. La veille du jour convenu avec l'avocat, elle monta à neuf heures du soir avec Félicien dans le coupé de la diligence, arriva à huit heures le lendemain dans la cour des messageries Laffitte, renvoya son compagnon et se fit conduire en fiacre à l'hôtel des Armes de la Ville. M. Richomme y était descendu la veille. Sans remarquer le sourire équivoque dont le
portier l'avait gratifiée, Maxime enfila lestement l'escalier et s'arrêta devant la porte numéro 13. Elle frappa, et une voix qu'elle reconnut lui répondit :
— Entrez.
Maxime entra.
— Vous êtes exacte, lui dit M. Richomme en s'entortillant dans sa robe de chambre, mais vous venez un peu trop tôt; Auguste n'est pas ici, la diligence de Melun n'arrive à Paris qu'à huit heures et demie.
Ce contre-temps, loin de contrarier Maxime, parut la satisfaire assez vivement. Elle promena ses yeux autour de la chambre, comme pour en faire l'inventaire, et dit à l'avocat en lui désignant du doigt la porte d'un cabinet de toilette :
— Voulez-vous me permettre d'entrer là?
— Pourquoi? demanda M. Richomme.
— Parce que j'ai besoin, pour connaître le caractère de M. Malpertuis, de l'entendre parler quelque temps à cœur ouvert, et si j'étais avec vous quand il arrivera, ma présence le gênerait.
Maxime jouait si franchement cartes sur table, que l'avocat ne put se dispenser de lui accorder la permission qu'elle demandait.
— Soyez tranquille, du reste, lui dit-elle en entrant dans le cabinet de toilette, dont elle ferma la porte en dedans, je vous répète qu'il ne peut arriver rien de fâcheux à votre ami.
Cinq minutes après cette séquestration volontaire, Auguste Malpertuis se précipitait dans les bras de M. Richomme, après s'être débarrassé du manteau de caoutchouc qui l'enveloppait, et s'écriait avec une explosion de joie qui ressemblait presque à de l'ivresse :
— Paris!... Paris! je suis enfin à Paris! Oh ! que je suis heureux !
Il y a en France deux catégories bien distinctes de procureurs du roi. La première se compose d'hommes comme Edgard Dubief, hommes secs, anguleux, farouches, absorbés tout entiers par les devoirs de leur ministère , et par les idées d'ambition concentrée qui inartellent leur cerveau. C'est parmi eux que le gouvernement recrute cette petite légion d'orateurs zélés qui portent la parole dans les procès politiques. Au rebours de< ces terribles pourvoyeurs de geôles , on rencontre des procureurs du roi frisés , musqués , coquets , qui lorgneraient les femmes s'ils l'osaient, et qui emportent un flacon d'eau de Portugal sous leur robe, quand
par hasard ils sont obligés de parler aux assises. Ces magistrats damerets , ordinairement protégés par quelque belle cousine , ces parleurs parfumés , ces jolis petits mignons de procureurs du roi qui vont à l'audience avec des gants paille , forment la seconde catégorie dont nous avons parlé , et dans laquelle nous classerons monsieur Auguste Malpertuis. Sans le temps où ses amis l'appelaient Auguste tout court, Malpertuis avait mené une joyeuse vie,, vie qui tenait par un bout au Café de Paris , et par l'autre à la Grande -Chaumière, vie d'étudiant croisé de dandy , jusqu'au moment où la protection d'une dame déjà vieille qui lui voulait du bien (honni soit qui mal y pense), avait fait de lui un défenseur assermenté des lois , de l'ordre public et de la morale. Quoique rouillé par quatre ans de magistrature , Auguste Malpertuis ne parvenait pas toujours à étouffer ses souvenirs, et maintenant encore il sentait quelquefois la cervelle du jeune homme s'enflammer sous la toque du personnage officiel. En ce moment même , c'était probablement un retour de jeunesse qui venait de lui arracher ses exclamations d'enthousiasme.
— Sais-tfi qu'il y a deux ans que je n'ai mis le pied à Paris , reprit -il avec vivacité , deux
ans que je n'ai obtenu de congé , deux ans que je suis claquemuré dans ma résidence , et que je n'ose pas regarder une femme seulement du coin de l'œil , deu* ans enfin que je suis procureur du roi de la tète aux pieds , du soir au matin , rien que procureur du roi , toujours procureur du roi ; mieux vaudrait être prêtre. Dans une ville de province un procureur du roi ne peut pas vivre , à moins d'être marié. Je suis garçon , juge de ce que je devais souffrir : je languissais, mon cher, je m'étiolais; je séchais sur pied. Encore un an sans voir Paris , et je devenais phthisique , je mourais de consomption ! Aussi , quand , ce matin , à travers les carreaux de la diligence , j'ai aperçu pointer à l'horizon les aiguilles de Notre-Dame, le dôme des Invalides, la frise de l'Arc-de- Triomphe , ah ! alors , il m'a semblé que mon tombeau s'entr'ouvrait, que je respirais à pleins poumons l'air vivifiant, l'air natal , que je ressuscitais, que je n'étais plus procureur du roi, et je me suis mis à rêver tout éveillé. Oh ! le beau rêve que j'ai fait ! J'ai revu en songe mes beaux jours évanouis , mes joies d'enfant , mes faciles plaisirs d'autrefois, les théâtres où j'allais le soir parader au balcon , le boulevard de Gand , les salles de concert , les salles de bal;
256 Ll PEOCCHKBR OU ROI»
j'ai revu jusqu'à... murs qui m'écoutez, zéphyrs qui emportez mes paroles, n'en redites rien au président de la cour de Melun, j'ai revu jusqu'à la Grande-Chaumière ! Oui , j'ai revu ces alertes et bonnes créatures, ces grisettesdu quartier latin que nous abandonnions dans nos moments d'opulence , mais que nous étions si heureux de retrouver aux heures de détresse : elles étaient là toutes, toutes celles que tu connaissais et que je connaissais , elles étaient là les rieuses, les folâtres et adorables créatures, Jenny , Lucy , Maria, Rosalinde , et cette brave Désirée, cette grande comédienne manquée qui aurait remplacé mademoiselle Mars si elle avait jamais eu en sa vie une robe propre pour débuter à la Comédie Française. Ah ! mon ami, quel bonheur pour moi de me retrouver au milieu de ces chers fantômes, de les voir m'entourer comme autrefois et m'entratner en me chuchotant à l'oreille : « Reviens à nous , ne « fût-ce que pour un jour , laisse-là ta robe « de procureur du roi , reprends ton habit de « jeune homme. Viens , viens rapprendre « la vie , viens oublier encore une fois avec « nous ce que tu étais hier et ce que tu seras « demain. » Ainsi parlaient-elles , et moi je n'écoutais pas leurs paroles, je les buvais 3 j'é-
tais ivre , je suais mes souvenirs de bonheur par tous les pores, si bien qu'en entrant à Paris, je me disais : Il faut que mon rêve soit une réalité î
Auguste Malpertuis avait débité cette tirade avec un élan tout à fait juvénile ; il fit une pause, prit la main de l'avocat, la serra et réprit :
— Veux-tu me rendre un service, Victor, un grand service ? Il y a sur la place Cambray , en face le collège de France , un estaminet dans lequel la tradition conserve et transmet, de génération en génération d'étudiants , le nom de toutes les femmes qui ont , peu ou beaucoup , effleuré le pavé du quartier latin ; on y doit savoir l'adresse de Désirée, et par Désirée, nous saurons où demeurent Jenny, Lucy , Maria, Rosalinde ; je ne puis pas, moi , empêtré que je suis dans les lacs de ma position officielle, aller dans un estaminet; mais toi, Victor, toi qui exerces une profession indépendante , toi qui ne dois compte qu'à Dieu de tes actions...
— Va donc te promener ! interrompit brusquement l'avocat ; rappelle-toi donc le vers de Dorât:
II est passé le temps des cinq maîtresses !
$38 U PROCUREUR BV ROI.
Tu es fou !
— Fou, non, mais malade. Oui, c'est on caprice de malade que je te prie de satisfaire. Tu es donc devenu bien puritain , Victor? Tu ne comprends pas combien il nous serait doux de dîner côte à côte avec ces souvenirs vivants qui résument notre passé ! Ne sera-ce pas comme si nous dinions en tête-à-tète avec nos illusions évanouies , avec notre bonheur disparu , avec notre jeunesse envolée? Et c'est si bon de rajeunir, ne fût-ce que pour un instant , c'est si bon de recréer , au moins par la pensée , les beaux jours qui ne doivent plus revenir. Nous vois-tu , moi et elles , riant , habillant , criant même comme autrefois , et répétant notre bon vieux refrain d'étudiant :
Messieurs les étudiants s'en vont à la...
— A la Chaumière ! dit Maxime d'une voix sonore en ouvrant brusquement la porte du cabinet, et en retrouvant son ancien laisser aller d'actrice du Panthéon.
L'étrange entrée de Maxime produisit sur Auguste Malpertuis l'effet qu'on peut croire.
— Ah! monsieur le saint, monsieur l'anachorète , s'écria-t-il en raillant l'avocat de la
voix et du regard , ah ! tu te permets de me rappeler à la pudeur , et tu tiens , dès le matin, une femme enfermée chez toi !
— Et une femme qui n'est pas bégueule, dit Maxime , qui trouve vos rêves délieieux, votre projet de dîner charmant, et qui se charge de son accomplissement, si vous voulez bien l'admettre au nombre des convives.
— Vivat! répéta Auguste Malpertuis à plusieurs reprises , pendant que l'avocat stupéfait s'approchait de Maxime et lui disait à voix
— Quoi ! vous voulez...
— Silence ! au nom de Rachel , répondit Maxime aussi à voix basse , et en appliquant l'index de sa main droite sur ses deux lèvres. Ainsi, messieurs, voilà qui est convenu, ajoutât-elle à haute voix ; trouvez-vous ce soir à six heures chez Risbeck, le Véfour du quartier latin ; j'y serai, nous y serons toutes.
Et, légère comme une abeille, elle sortit laissant après elle une odeur de patchouli, dont Auguste Malpertuis savoura avec sensualité les émanations.
Parmi les femmes que le procureur du roi de Mdun avait nommées , il en était une que la chanteuse connaissait pour avoir joué au-
trefois la comédie avec elle sur un théâtre d'amateurs. Cette femme, cette Désirée ressemblait parfaitement au portrait qu'Auguste Malpertuis en avait fait . en quelques mots : réellement elle se croyait appelée à de hautes destinées dramatiques , et n'attribuait la nonréalisation de ses légitimes espérances qu'aux défectuosités sans cesse renaissantes de sa garde-robe. Maxime était venue plusieurs fois au secours de cette garde-robe toujours incomplète; elle pouvait donc compter sur Désirée comme sur une amie ; aussi n'hésita-t-elle pas à l'aller trouver.
En abordant la grande comédienne manquée, la chanteuse lui parla d'une occasion de début magnifique et prochaine, lui promit de mettre à sa disposition ses diamants , ses toilettes, tout ce qu'elle possédait , et quand elle crut son dévouement suffisamment échauffé , elle l'entraîna et la fit monter avec elle dans le fiacre qui l'avait amenée et qui l'attendait.
Ce fiacre , après avoir sillonné la quartier Saint-Jacques dans tous les sens , et fait , sur les indications de Désirée , quatre haltes successives, s'arrêta définitivement devant la porte du restaurateur Risbeck. Il était six heures précises; et un instant après, six femmes.
Maxime en tête , entraient dans un petit salon où Auguste Malpertuis et l'avocat Richomme les attendaient depuis un quart d'heure environ.
Le diner fut étourdissant ; Maxime eut de l'esprit comme un démon ; Désirée raconta ses misères d'une façon lamentablement comique, et s'appela elle-même : une Mars non habillée. On causa du temps passé , on oublia le temps présent , on fut heureux. Auguste Malpertuis était d'une gaieté folle, il avait jeté sa robe aux orties, sa toque par-dessus les moulins; il redevint Auguste l'étudiant, Auguste le viveur. Malheureusement le repas , si heureusement commencé , devait finir pour lui , comme le festin de Balthazar , par une espèce de coup de tonnerre.
Au dessert, quand le Champagne jaillissait en fusées, quand la conversation était devenue si générale qu'on ne pouvait plus distinguer les vqîx , Maxime attira Auguste dans l'embrasure d'une croisée , et lui dit en lui montrant une de ces lettres qu'Edgard croyait inoffensives et qui allaient devenir redoutables :
— Est-ce bien vous , monsieur , qui avez écrit cette lettre-là?
— Oui parbleu ! dit Auguste dans un moment
342 LE FHOGUftEUR DU KOI.
d'expansion naïve , je l'ai écrite sous la dictée d'un de mes amis , Edgard Dubief, et à l'intention d'une petite brodeuse qui s'appelait... attendez... qui s'appelait , je crois, mademoiselle Rachel.
— Cest bien cela , dit Maxime. Maintenant ce que j'ai à ajouter est sérieux , tâchez donc de m'écouter sérieusement ; j'aime à croire que vous êtes un galant homme, monsieur.
— Un galant homme et un homme galant , interrompit Auguste en se dandinant et en faisant jouer ses deux pouces dans les entournures de son gilet.
— J'aime à croire , continua Maxime , que jamais vous ne consentiriez à répudier un de vos actes et à nier votre écriture. Ainsi vous soutiendriez partout, en public, dans un journal, devant un tribunal même, si besoin était, que la correspondance , dont j'ai détaché la lettre que je viens de vous présenter, a été réellement écrite par vous pour le compte de monsieur Edgard Dubief.
— Permettez, madame, balbutia Auguste Malpertuis, effrayé à la vue de l'abîme qui s'ouvrait sous ses pas et sur les bords duquel il s'était avancé de lui-même et sans défiance; Edgard est mon ami, il est mon collègue; et si
mon témoignage devait le compromettre, par égard pour l'honneur du corps auquel nous appartenons tous les deux, je me croirais obligé...
— De mentir à votre conscience et de taire la vérité, interrompit Maxime, voilà ce que vous pensez, n'est-ce pas? Ah ! vous êtes bien tous les mêmes, messieurs les robins. L'honneur du corps ! voilà ce qui vous touche pardessus toutes choses ; quant à l'honneur d'uue pauvre femme détruit, quant à l'avenir d'un enfant flétri dans son germe, fi donc ! vous ne vous préoccupez pas de si peu que cela ! Du reste, monsieur, je savais d'avance que les loups ne se mangent pas entre eux, et j'avais prévu votre réponse ; aussi mes mesures sontelles prises, et je vous contraindrai bien à faire l'acte d'honnête homme que je veux de vous.
— Et quels moyens de contrainte avez-vous donc à votre disposition, madame? demanda Auguste.
— Vous verrez, dit Maxime en retournant à table et en se versant un demi-verre de Champagne dans lequel elle trempa tranquillement un biscuit.
Ce laconique et significatif aparté adroitement intercalé par Maxime au milieu d'une
scène bruyante, avait produit sur Auguste Malpertuis l'effet d'un bain d'eau glacée sur un homme en sueur. Il avait bien essayé de se persuader que Maxime ne pouvait rien contre lui, mais l'assurance qu'elle avait montrée, et la sérénité légèrement railleuse qu'elle affectait maintenant, l'effrayaient malgré lui ; autant il avait été gai jusque-là, autant il devint sombre et triste, et son imagination ne projeta plus que des lueurs mourantes jusqu'au moment où las de lutter contre les fantômes qui l'obsédaient, il se décida à fausser brusquement compagnie.
— Mon cher ami, dit-il à l'avocat Richomme en le quittant, je retourne demain à Melun.
Cette brusque résolution de quitter Paris ressemblait à la résolution d'un corps d'armée qui, de peur d'être surpris, se met à couvert dans une ville fortifiée. À Melun, Auguste Malpertuis se sentirait plus fort et moins attaquable qu'ailleurs ; à Melun il faudrait l'aller chercher dans son prétoire et l'égorger sur son siège comme un sénateur romain sur sa chaise curule ; à Melun il se trouverait à l'abri derrière des remparts officiels, et se' tiendrait clos dans sa toge comme dans une citadelle.
De son côté Maxime quitta aussi Paris le len-