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teur, murmurer à mon oreille des objections, des pourquoi terribles qui enchaînent la prière sur mes lèvres et qui arrêtent mon adoration. Cependant, j'ouvre l'Evangile que j'avais apporté avec moi, et, par une permission divine, mes yeux tombent sur une page de la Passion.
J'aime ce récit d’une tristesse mourante, et, quand j'arrive à ce cri d'angoisse : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? », il me semble que mes révoltes s'apaisent, et, voyant le Christ partager ma
souffrance, je deviens plus calme près de sa. croix, autour de laquelle il s'est fait comme
en nos deux âmes, une profonde nuit.
Si la lumière s’est voilée aux yeux de Celui qui a dit : « Je suis la lumière du monde », et s'il a demandé « pourquoi » sans obtenir de réponse, comment l’homme infime que je suis
n’aurait-il pas ses heures de ténèbres et ses”
jours d'obscurité ?
Usons donc enfin de notre raison, et essayons d’avoir une ombre de philosophie, et nos épreuves personnelles ne nous jeîteront plus. dans cette consternation, et les souffrances des hommes ne nous feront plus douter de la bonté de Dieu. Nous voudrions savoir le pour quoi de toutes choses, c’est un désir inhérent.
c’est un besoin pour nos cœurs, que l'injustice révolle et que scandalise la souffrance.
Mais, si l'explication des détails nous manque, n’avons-nous pas le principe général de toutes les explications ? La raison et la foi ne nous disent-elles pas que Dieu est souverainement sage et infiniment bon ? Si tous les mystères étaient dévoilés, quel mérite aurions-nous à croire, et ne perdrions-nous pas la béatitude promise par Jésus-Christ à ceux qui croiront sans avoir vu ? Ce n'est pas au temps de l'épreuve, mais au jour de la récompense que doit apparaître à nos regards ravis l'harmonie du plan divin, la raison providentielle de nos douleurs, l'évidence, la splendeur, l’éblouissement de l'infinie bonté.
Le cœur humain a des désolations encore plus cruelles que toutes les souffrances de l'esprit.
Je n'essaierai pas de les énumérer ici, ni même-d'en donner une idée. Quel est l’homme qui, à certains jours de sa vie, et bien souvent peut-être, n'ait pas redit en pleurant la plainte si touchante du prêtre au pied de l'autel « Ô mon âme, pourquoi es-tu si triste et pourquoi me troubles-tu ? »
Dans l'excès de mon affliction, j'appelle au
secours, et nul ne me répond. Personne au ciel pour m'écouter, et, sur la terre, personne
pour me venir en aide. ” Ke
Malgré mes supplications, la douleur physique ou morale continue en moi son œuvre … impitoyable. Les choses et les événements 1e poursuivent leur cours, et les lois inexorables … « de la nature m'écrasent sans entendre mes “1e cris ni regarder mes larmes. Nulle part, Diéu n'appparaît ni n'intervient quand sa créature … en détresse l'appelle. Est-il sourd et sans pitié ? ci S'il m'entend, pourquoi ne me délivre-t-il … pas ? et S'il ne m’entend pas, peut-on dire qu'il existe ? A
Tout va contre mes désirs et contre mes espérances. Je voulais faire le bien, et j'ai fait de le mal. J’allais saisir le bonheur, il ma” échappé. L’être que j'aimais, la mort me lg, pris. C’élait l'enfant de ma prédilection ; hier, il animait tout de ses cris joyeux, et, le soi *à
S PR dans son berceau. Aujourd’ hui ses yeux grands ouverts ne me voient plus, nul,
souffle ne sort de ses lèvres livides, et demai ÿ il faudra jeter ce chef-d'œuvre de beauté, ge À
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les catégories ce mot déchirant : « Mais vous voyez bien que la Providence m'a abandonné » !
J'avais fondé ma vie et appuyé mon avenir sur un amour approuvé de Dieu, et tout à coup, sans raison, et contre toute raison, sans justice et contre toute justice, l'édifice de mon bonheur s’est écroulé ! Ma joie m'a été arrachée, la lumière a disparu de mon horizon, mon âme à perdu son âme, et je reste seul dans un monde sans soleil, dans une atmosphère où je ne respire plus.
C’est un abrégé de tous ces désespoirs que Jésus a concentrés en cet instant dont la durée nous est inconnue, mais qui a suffi à lui faire connaître l’inénarrable douleur du suprême abandon. Il a voulu goûter par lui-même ce que souffre la pauvre créature humaine qui ne voit plus rien, ne sait plus rien, ne croit plus à rien, ne compte plus sur personne, et n'attend plus ni remède, ni soulagement, ni consolation.
Il a voulu expérimenter jusqu'à ce désespoir affreux qui s'empare de l’homme, lorsque, traqué pour ainsi dire, par tout ce qui l’entoure, il se retire au-dedans de lui-même dans une morne tristesse, dans un insurmontable et
LA à
universel dégoût. Que dis-je ? à 1 au dégoût, on voit succéder parfois une sorte de rage sourde, et alors l'être humain, qui se. #4 tord dans la douleur, se retourne contre Dieu, Va et, dans sa folie, essaie de se ste en blas- à “à phémant.
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Jésus à voulu jeter ce cri parce que, me qu'un grand nombre de malheureux ne pour- RAGE le retenir sur leurs lèvres, il excusait |
eux.
O bien-aimé Sauveur, votre voix montera plus haut que celle des désespérés : jusqu'à la ‘
des blasphèmes humains.
Pour devenir l'ami des désespérés, et.
pouvoir les attirer à vous et les sauver, w avez voulu leur ressembler et devenir leur en misère ; pour les retirer de l'abime,
(1) IVe méditation, sur la parole : Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? pages LEE
L'abbé Perraud avait projeté d'écrire à la suite des Méditations sur les sept paroles un livre qui devait avoir pour titre : Paroles de ia vie éternelle, et dans lequel il se proposait de commenter toutes les paroles du Sauveur sur le Ciel, en les expliquant par l’enseignement des grands théologiens. Les problèmes de la vie future exerçaient sur lui une attraction mystérieuse,et quand il était arrêté par quelque difficulté et que les théologiens lui semblaient manquer de précision : « Décidément, disait-il avec son doux sourire, il faudra que j'y aille voir moi-même (1). »
Grand distributeur de consolations, prédicateur renommé, directeur recherché, Charles Perraud fut alors accablé d'honoraires et de cadeaux. La fortune dont il n'avait plus besoin, il la donna à une œuvre qui, déjà depuis longtemps lui était chère : celle qui se consacre au soulagement d'êtres nés dans la douleur et voués irrémédiablement à la dou-
(1) Lacroix, lieu cité, p. 21.
110 LE VEUVE FASO
“40e A leur pour toute leur vie ; les enfant bles (1). 1e
(1) « Les amis de Charles Perraud affirm ses prédications publiques et plus encore par ‘ tations privées, il fit donner plus de 400.000 $ maison des Incurables de la rue Lecourb | président du comité des Dames ; et cha à parler pour cette œuvre, il aimait à a journée entière au milieu des enfants infirmes pénétrer de son sujet, et en sortant de là, il cette maison était un véritable paradis de l Lacroix, lieu cité, p. 14. — Sur l'histoire de de la rue Lecourbe, on peut consulter Maxin La charité privée à Paris, chapitre Les €
Aux premiers jours de l’année 1892, Charles Perraud fut atteint d’une pneumonie qui effraya tous ses amis et découragea bientôt leurs espérances. Le 10 janvier, l’évêque d’Autun arrivait près de lui, et il ne devait plus le quitter.
Le 13 janvier, jour où il accomplissait sa soixante et unième année, le malade, nonobstant un mieux illusoire et passager, voulut recevoir de la main de son frère les derniers sacrements. « C’est pour l'exemple, disait-il. C’est bien le moins que nous fassions nousmêmes ce que nous enseignons aux fidè-
d'une pal encore.
Quelques amis de choix se succédaient.
la chambre ou le salon du malade ; d'autr RARES chaque jour, ou même plusieurs | foi
N'attendez pas pour dire adieu à ceux. q vous laissez, et pour saluer ceux qui Ià-h vous attendent, que votre pauvre corps débatte dans les dernières convulsions et d
esprit dans un irrésistible et insurmo sommeil. Au contraire, ceux qui se poor Er toujours ne
N'est-ce pas à celui qui est le plus élevé en dignité qu'appartient l'honneur de prendre le premier la parole ?
N'est-ce pas au supérieur à donner ses instructions à ceux qui sont au-dessous de lui ?
Or quelle que soit l'inégalité des conditions et la différence même des âges, dans la chambre d’un mourant, c'est lui qui occupe la première place.
Ceux qui meurent à l'exemple de Jésus- Christ ne trouvent-ils pas, pour consoler, pour exhorter ceux qu'ils abandonnent, des accents
dune pénétration, d'une puissance, parfois
même d’une majesté qui étonne et subjugue ?
C’est qu'alors, arrivée au seuil de l'éternité,
lâme qui «voit Dieu de l’autre côté de la
mort », n'aperçoit plus la terre avec ses joies et ses douleurs que comme un point imperceptible.
Elle n'entend plus les rumeurs de la foule, ni les bruits des conversations ou des affaires humaines ; elle ne prête son attention qu'aux mystérieux et pressants appels de l'époux qui. s'approche, et qui l'invite à s'asseoir avec lui à l'éternel festin (1).
(1) Méditalions sur les sept paroles ; septième médita-
tion (L’abandon filial entre les mains divines), p. 211-213.
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Er.
adieux et ses recommandations suprê
« Je crois, lui dit-il d’une voix haletante, que je ne réchapperai pas. Malgré mes péch je meurs avec une invincible confiance dans.
la miséricorde de Dieu. On croit souve nt.
les hommes meilleurs qu'ils ne sont, et on ne prie pas pour eux. Il y a bien longtemps « q qu | nous nous aimons. Vous prierez pour moi, de mon côté, si Dieu, comme je l'espère, fait miséricorde, je prierai pour vous. pat CAE vous bénir, et, avec vous, le Père Lescœur € tout l'Oratoire. » j
Il le bénit. Le Père Largent lui baisa les” mains et le front et se retira. ° To
cinq heures 4 soir. Il fut reçu par l'é d’Autun qui lui dit : « Il faut prier pou les délais soient abrégés. L'angoi.
prend. » Le Père Largent serra et la main de Charles Perraud qui le b silence. :
Le dernier jour, les dernières |
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moribond ont été racontées par l'abbé Planus, secrétaire de l'évêque d’Autun, qui vint assister son prélat.
« L'approche du dénouement se faisait visiblement sentir. Vers midi, la respiration courte, saccadée, bruyante, ressemblait à un commencement de râle. Une accalmie se produisit encore. Le mourant se lassait d'être ainsi ramené en arrière, quand il avait cru toucher le terme. Il se lassäit, mais il ne perdait rien. ni de la lucidité de son esprit, ni de la fermeté de son courage. On peut dire que jusqu'à la fin, il s’est possédé tout entier. Jusqu'à la fin, il bénissait les intimes. Oui, sans doute, mais aussi les petits, les humbles, toujours les pauvres. sa vieille servante, une jeune enfant du voisinage qui lui avait rendu des services, le concierge de la maison. Evangelizare pauperibus misit me. »
Quand il fut évident que la fin approchaïit, l'évêque récita les prières liturgiques de « la recommandation de l'âme ». Puis Charles lui demanda de lire à haute voix dans le livre d'heures de la marquise d'Andelarre, qu'il
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avait conservé comme une relique, les litanies de la bonne mort.
« Le malade, dit M. Planus, attentif à ne rien perdre de ces paroles, parce qu'ililes avait lui-même murmurées à des mourants;, n'ayant plus la force de répondre : Miséricors. dieux Jésus, ayez pitié de moi ! à chaque“ïn: vocation nouvelle se contentait d'approcher ses lèvres de son crucifix et de le baiser. »
« L'évêque suggérait à son frère des pensées et des aspirations pieuses dont il empruntait la formule à l'Ecriture. Au dernier mo:
ment, il lui redit cet appel de saint Jean dans l’'Apocalypse : Veni Domine Jesu (1), cri suprême par lequel s'achève le livre des révélations divines, et par lequel doit finir la wie chrétienne.
« L’évêque dit Bncore au mourant : « Mon cher enfant, notre mère t’a mis au monde pour la vie présente, et moi, je ne te quitterai pas avant de t'avoir déposé sur le seuil de la vie éternelle. »
(1) « Venez, Seigneur Jésus.» (Apoc. XXII, 20).
« Oui », répondit le moribond d’une voix éteinte. On entendit deux ou trois souffles plus lents, plus faibles, et ce fut fini (1) ».
Charles Perraud voulut que le volume de l'Evangile dont il se servait constamment fût placé sur son cœur, dans son cercueil.
Quant à ses funérailles, il les avait réglées lui-même dans son testament par la clause suivante :
« J'exprime la volonté expresse de n'avoir à mon service funèbre que ce qu'on fait pour une petite sœur des pauvres. Mon légataire universel et exécuteur testamentaire remettra à M. le curé de la paroisse pour ses pauvres, la somme équivalente aux frais d'un service de classe supérieure. J’interdis de la manière la plus formelle qu’on apporte des fleurs et des couronnes soit sur mon lit mortuaire, soit à l'église sur mon cercueil (2) ».
: Il fut fait selon ses volontés. À Saint-Pierredu-Gros-Caïillou, l'église paroissiale du défunt, le mercredi 20 janvier, le cercueil reposa
(1) 11 mourut le 18 au soir, vers 5 heures.
(2) Lacroix, p. 4.
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rue Lecourbe, pauvres enfants aveugles, firmes et estropiés, dont les rangs press!
Une énorme assistance témoignait de fection et de la sympathie que le défunt :
inspirées. Outre les notabilités du nes ligieux, on y remarquait le maréchal de \ Mahon, ancien président de la Républiq le duc Albert de Broglie, ares Rou:
démie des Inscriptions et Eat M. Georges Picot, de l’Académie des scien morales et politiques ; Auguste
M. Henri Schneider ; M. de Lamarzelle nateur, Adrien Hébrard, beaucoup d'ho et de femmes du monde, beaucoup dej gens, les habitués des églises où il avait P
Au sortir de l'église, quand le co mit en CHERE pour le cimetière
DPATÉIN QUES 7 Te
nasse, l'évêque d’Autun qui conduisait le deuil, se détourna et promena sur ce défilé long et distingué un regard satisfait (1).
Ce jour-là, M. Hyacinthe Loyson, malade, écrivait dans son journal :
20. — 11 heures. — Le corps de mon pauvre ami sort à cette heure de l’église pour se rendre au cimetière. J'étais trop souffrant pour assister à la cérémonie funèbre. Un soleil rougeâtre et sans rayons jette à ce moment une lueur très douce et très mélancolique sur son cercueil. Ame très droite, très pure, mais fai- ’ ble, qui n’a pas eu le courage de prendre sa place à côté de moi.
Et il envoyait à l'évêque d’Autun le billet suivant :
Le coup qui vous frappe si cruellement me frappe aussi, Monseigneur, et bien douloureusement, Je vous ai conservé mon estime et mes
(1) Ce détail m'a été donné par un témoin oculaire, ami et disciple du défunt.
Charles Perraud est inhumé dans Je même caveau que son père et sa mère, au cimetière du Sud, sépulture n° 2, ouest, 4° ligne sud de la 12° division.
Cet dE:
sympathies, mais le cher mort était resté pour moi l’ami des anciens jours.
Nous souffrions des mêmes abus, nous nourrissions les mêmes regrets et les mêmes désirs, et, comme il me le disait il ny a pas longtemps, nous étions bien « de la même Eglise».
Moi qui jusqu'à la fin avais toute sa confiance, je peux dire qu'il n’a pas été seulement un juste, mais un martyr.
Relenu par une indisposition qui pourrait devenir grave, je n’ai pu assister aujourd'hui à ses funérailles. Je tenais à vous dire que d'esprit, de cœur et de prière, j'étais et je reste avec vous comme avec lui.
Après la mort de Charles Perraud, M. Hyacinthe Loyson pria, à deux reprises, l’évêque d’Autun, de vouloir bien lui rendre des papiers qu'il avait autrefois confiés au défunt ainsi que les lettres qu'il lui avait adressées. Voici la réponse de l'évêque :
Paris, 13, Avenue Duquesne, 25 janvier 1892.