‹ Un prêtre marié: Charles PerraudChapitre 25 sur 39 · CHÈRE MADAME · texte numérisé non relu

CHÈRE MADAME

Votre affectueux souvenir m'a touché, et aussi votre compassion, qui ne saurait jamais être trop grande.

(1) Voyez ci-dessus, page 97, fin de la note.

Si j'osais, je dirais que je remercie Dieu de l'intensité de mon chagrin, et que je lui demande de l’accroître au lieu de le diminuer jusqu'à mon dernier soupir.

N'est-ce pas une grâce, prédestinée peutêtre pour mon salut, de me sentir plus mort que vivant, et de conserver toutefois juste assez de force physique et morale pour essayer d'agir, tant que la Providence me laissera dans cette triste vie.

Oh ! non, je n'aimerais pas à retourner au Mont-Dore ; j'y retrouverais trop de déchirants souvenirs ; mais soyez sûrs, tous les deux, que ma pensée et ma prière vous y suivront.

J'espère que notre ami fera le traitement :

plutôt par précaution que par nécessité.

Vous me donnerez de ses nouvelles, n'est-il . pas vrai, en lui recommandant de toujous prier beaucoup pour moi. s FE

C’est ici que je passerai presque toutes mes … vacances. Le courage me manque pour aller, comme autrefois, dans les milieux où il fe avoir de l’entrain et de la gaieté.

Ici, du moins, j'ai une solitude relative et in à une sorte de vie monastique qui conviennent mieux aux aspirations et aux besoins d'un :

cœur brisé. “

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Croyez toujours, chère Madame, à mon respectueux et vrai dévouement.

À partir de cette époque, la manière de prêcher de l'abbé Perraud subit un changement notable. Jusque-là, il s'était volontiers consacré aux conférences. Dès lors, il s’appliqua moins à persuader ses auditeurs de mener une vie chrétienne qu’à les consoler ou à se consoler avec eux des douleurs de la vie. Après avoir été bon conférencier, il excella dans l'homélie. Il aimait à expliquer, au point de vue sentimental, un texte de l'Evangile ou à en commenter une parabole ou un miracle. L'onction avec laquelle il s’exprimait gagnait les cœurs. Il se mit ainsi à composer

un petit livre touchant : Les Méditations sur |

les sept paroles de N.-S. J.-C. en Croix (1) et il lui donna cette dédicace : « A la mémoire des chères âmes qui m'attendent auprès de Dieu. » Ce livre est son chef-d'œuvre, le testament de toute une vie de désolation.

(1) La 1" édition parut au commencement de ‘1890 (Paris, Chapelliez).

CS

Charles Perraud écrivait au mois de juillet 1873 : « Pourquoi Dieu permet-il les existennces où une douleur atroce va toujours croissant, jusqu'à ce qu’elle tue (1) ? » Combien de fois, pendant combien d'années, ce lamentable pourquoi n’a-t-il pas obsédé la pensée de celui qui a rédigé la méditation.

suivante :

Oh ! l'affreuse douleur que de demander toujours pourquoi, et de ne recevoir jamais de réponse ! Au moins, lorsque l'enfant répète ce mot, qui revient incessamment sur ses lèvres, Fr il le dit avec une certaine douceur, parce que les réponses bienveillantes du père ou de la mère lui donnent la joie d’une découverte et la surprise de la nouveauté. Mais moi, quine suis plus un enfant, et qui n’ai personne à qui me confier, je tourne et je retourne dans mon esprit ces insolubles problèmes, et, quand je ë me suis épuisé à lire, à étudier, à comparer, je ne vois pas plus clair qu'auparavant, et, jusque dans mes insomnies ou dans un SOMmeil qui me fatigue, je suis poursuivi par … l'éternel pourquoi. 48

(1) Voyez ci-dessus, chapitre III, p. 42.

Oh ! oui, pourquoi y a-t-il tant de souffrances inutiles et imméritées sur la terre ? Pourquoi les uns meurent-ils de faim, pendant que les autres ont toutes les jouissances de la richesse et toutes les splendeurs du luxe ? Pourquoi des aveugles-nés, des sourds-muets, des lépreux, des paralytiques ? Pourquoi des êtres innocents sont-ils torturés leur vie entière par des plaies hideuses ? Pourquoi y a-t-il des mères qui tuent leur enfant et des fils qui assassinent leur père ?

Pourquoi cette fureur de volupté allumée dans nos veines, qui brûle notre sang, et nous martyrise bien plus qu’elle ne nous enivre, et qui, sous le nom trompeur d'amour, multiplie les crimes dans l'humanité ?

Pour échapper à tant de tourments, je ferme tous les livres. J’entrerai dans une église, je m'agenouillerai avec tous les fidèles, j’essaierai de m'unir à leurs prières, de croire, d’aimer et d'adorer comme eux. Et voici que mon esprit s'échappe malgré moi, et m'emporte bien loin du temple où j'ai cherché un refuge, et de l’autel où j'espérais reconnaître et sentir la présence de Dieu.

Le livre que j'ai lu hier revient importun, impitoyable, odieux, mais influent et domina-

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