CHAPITRE PREMIER
La maison de Hesse-Rheinfels-Rothenbourg. — Le père de Charles-Constantin de Hesse. — Ses frères et sœurs. — La duchesse de Bouillon. — Charles de Hesse, capitaine à Royal-Allemand (5 mai 1772). — Lieutenant-colonel (18 avril 1776). — Mestre de camp en second (7 mai 1776). — Mestre de camp commandant (8 avril 1779). — Meslre de camp commandant au régiment de hussards Esterhazy (26 février 1783). — Faveurs royales. — Maréchal de camp (9 mars 1788). — Portrait de Hesse. — Mot de Raynal. — Pourquoi il se jette dans la Révolution. — Le parti orléaniste. — Société de 1789. — Le Club des Feuillants. — Club des Jacobins. — Le serment du 11 juin 1791. — Hesse à Verdun et à Nancy. — L'affaire Malvoisin. — Dénonciation contre Vietinghoff. — Le Comité militaire delà Législative. — Crublier d'Opterre.
Les Français de la Révolution, à l'exception d'Anacharsis Cloots, ne connaissaient pas exactement les origines du prince allemand Charles de Hesse à qui son jacobinisme valut le surnom de Marat des généraux. Les uns le prenaient pour le frère du landgrave Guillaume IX de Hesse-Cassel ;
les autres, pour le frère du landgrave de Hesse-Darmstadt, Louis X. La plupart, pour ne pas dire tous, ignoraient qu'il appartenait à la branche des Hesse-Rheinfels-Rothenbourg.
Le landgrave de Hesse, Maurice, qui mourut en 1632, avait eu dix-huit enfants (1).
Le quinzième de ses enfants et le neuvième de ses fils, Ernest, qui se convertit au catholicisme, obtint, en 1658, sous la souveraineté de Hesse-Cassel, le bas comté de Katzenelnbogen avec la ville et forteresse de Rheinfels, le bailliage et la ville de Rothenbourg, Wanfried, Eschwege, Treffurt, Ludwigstein, Plesse et Gleichen. 11 fut le premier landgrave de Hesse-Rheinfels.
L'aîné des fils du landgrave Ernest, Guillaume, né en 1648, eut une très longue vie ; il mourut en 1754. Il avait fixé sa résidence à Rothenbourg, sur la Fulda ; de là, le nom de Hesse-Rothenbourg donné aussi à la maison de Hesse-Rheinfels.
Le fils de Guillaume, Ernest-Léopold (1684-1749), laissa son landgraviat à son fils Constantin.
Constantin (1716-1778), qui fut lieutenant-général au service d'Autriche, céda la ville et forteresse de Rheintels à la branche de Hesse-Cassel. En revanche, il introduisit ou mieux confirma, avec le consentement de Hesse-Cassel, la primogéniture dans sa maison : Paîné serait landgrave de Rothenbourg'; les puînés auraient, avec un logement convenable, un apanage qui serait au moins de 3 000 écus (2).
(1) Cf. Tïirckheim, Histoire généalogique de la maison souveraine de Hesse, Strasbourg, 1820, vol. II, p. 280-292.
(2) Il avait épousé Marie-Eve-Sophie, née comtesse de Starhemberg et veuve du prince de Nassau-Siegen, morte le 12 décembre 1773 à Strasbourg. Le 27 mai 177î>, il épousait de la main gauche, à R thenbourg, Marie-Jeanne-Henriette-Victoire, marquise de Bom-
Le landgrave Constantin eut quatre fils et quatre filles.
Trois de ses filles se vouèrent au célibat et furent, Tune, abbesse de Sùstern, l'autre, chanoinesse de Thorn, la troisième, prévôté du chapitre princier deHesse. La quatrième, et la plus remarquable, est Marie-Hedwige-Eléonore-Christine, duchesse de Bouillon, que les mémoires du temps nous représentent, sinon belle, du moins pleine de naturel, absolument franche, exempte de dissimulation, inégale, il est vrai, et capricieuse, vive, impétueuse, imprudente, et pourtant aimable, plaisant par ses défauts plus que par ses qualités, charmant ses entours par ses coquetteries et ses inconséquences, forçant l'admiration et le respect par ses façons de princesse, par un ton exquis, par une politesse empreinte à la fois de grâce et de dignité, par une certaine élévation d'àme, écrivant des lettres que le grave Malouet comparait, préférait môme à celles de M mo de Sévigné (1).
Les quatre fils de Constantin étaient :
1° L'ainé, Charles-Emmanuel (1746-1812), landgrave
belles, fille du lieutenant-général comte François-Henri deBombelles (Arthur Kleinschmidt, Prinz Karl Konstantin von Hessen-Rothenburg, p. 32).
(1) Elle était née le 26 juin 1748 et épousa, en 1766, le duc de Bouillon (mort en 1802). On sait qu'elle eut pour amant le prince Emmanuel de Salm-Salm, qui était fou d'elle, et qui vécut avec elle durant la Révolution en Suisse et en Allemagne. Elle s'était retirée chez son frère le landgrave de Hothenbourg, lorsqu'elle devint paralytique. Les médecins lui conseillèrent de se faire guérir à Paris ; mais elle était inscrite sur la liste des émigrés, et la police lui refusa un passeport. Sur les instances des envoyés de Hesse-Cassel, Steube et Kopp, et parce qu'elle était « princesse d'une maison alliée à la République », elle reçut un passeport et une permission renouvelable de séjourner six mois à Paris. Elle y mourut le 27 mai 1801. Cf. Archives des aff. étr. (A. E. Hesse), lettres de Steube, de Kopp, de Fouché, 21 août 1798, 15 août 1800, 6 mars 1801 ; Mëm. de la baronne d'Oberkirch, II, 57, et de Malouet, éd. de 1868, I, 201, II, 449-451 ; A. Morel-Fatio, Etudes sur l'Espagne, II, 267 et 287 ; Brette, Papiers du prince Emm. de Salm-Salm (Revue Hist., 1899).
de Rothenbourg et, comme son père, lieutenant-général au service d'Autriche ;
2° Christian, né en 1750, chanoine des cathédrales de Cologne et de Strasbourg, mort en 1802 ;
3° Charles-Constantin qui fait l'objet de ce livre ;
4° Ernest, né en 1758, chevalier de Malte, qui périt au Cajucase en 1784 dans la guerre contre les Turcs après avoir combattu « avec un courage de demi -dieu (1). »
Charles-Constantin naquit à Francfort-sur-le-Mein le 10 janvier 1752 (2).
Ses premières années sont peu connues, et Ton n'a sur lui de renseignements certains que lorsqu'il est admis au service de France. Il aurait pu, de même que son aîné Emmanuel, entrer dans l'armée impériale. Mais il pensait sans doute, comme nombre de gentilshommes étrangers, que la vie était plus agréable en France qu'en Autriche ; qu'on y faisait plus aisément fortune dans le militaire ; qu'un colonel qui servait le roi passait quatre mois à son régiment et le reste de l'année à Paris ; qu'il pouvait mener l'existence la plus heureuse du monde et, après s'être amusé, obtenir la main d'une très riche héritière (3). Le 28 avril 1765 il recevait une commission de capitainecommandant au régiment de cavalerie Royal-Allemand. Nul sujet du roi ne devait commander une compagnie en qualité de capitaine qu'après avoir accompli sa dix-huitième année et servi pendant deux ans comme officier subalterne. Or, Charles de Hesse n'avait pas servi et il n'était alors que dans sa quatorzième année. « C'est donc, disait le mi-
(1) Aféro., de la baronne d'Oberkirch, II, 262.
(2) Et non à Cassel, comme il l'a toujours dit. Cf. A. Kleinschmidt, p. 31 (dans le xxv e vol. année 1901, de la Zeitschrift des Vereins fur hessische Geschichte und Landeskunde).
(3) Valentin Esterhazy, Jaém., p. E. Daudet, 97.
nistre (te la guerre, par une faveur singulière que Sa Majesté s'est déterminée à s'écarter pour le prince Charles de Hesse-Rheinfels d'une règle générale, et Elle a été bien aise de profiter de la circonstance pour s'attacher un prince de ce nom. »
A l'âge de vingt ans, le 5 mai 1772, Charles de Hesse fut pourvu d'une compagnie qui prit le nom dé « compagnie du prince de Hesse ». Son régiment tenait alors garnison à Strasbourg. Il suivit les cours de l'Ecole d'artillerie, et il assurait plus tard qu'il gardait « quelques souvenirs des instructions qu'il avait reçues à cet établissement. »
Ses supérieurs lui donnaient d'ailleurs, non sans indulgence, les meilleures notes, et à la revue de 1775, le marquis de Vogué, inspecteur-général, jugeait qu'il avait beaucoup de bonne volonté, qu'il se formait de plus en plus. Ses parents ne cessaient pas de le pousser. Ea août 1775, son père, le landgrave Constantin, et sa sœur, la princesse de Bouillon, demandaient pour lui un régiment. Mais il ne vaquait ni régiment ni place de colonel, et le roi n'avait pas l'intention d'augmenter le nombre de ses régiments : le ministre promit simplement d' « avoir attention à profiter des circonstances qui le mettraient à portée de remplir les vues du landgrave de Hesse-Rheinfels et de la princesse de Bouillon. »
S'il attendit huit ans encore le commandement d'un régiment, il devint, le 18 avril 1776, lieutenant-colonel et le 7 mai suivant mestre de camp en second (1). Un an après, en 1777, à la revue de Maubeuge, le comte de Maillebois, inspecteur-général, reconnaissait que le prince Charles de Hesse était très appliqué, très exact, et qu'il commandait bien.
(1) Cf. à l'appendice, I, la lettre de la duchesse de Bouillon au ministre de la guerre.
8 CUARLES DE HESSE
Le 8 avril 1779, Charles de Hesse était promu mestre de camp commandant. Il n'avait, au-dessus de lui, que le prince de Nassau-Siegen, mestre de camp propriétaire du régiment, et ce régiment de Royal-Allemand était un des plus beaux régiments de cavalerie qui fussent en Europe. A la revue du mois de septembre 1780, à Pont-à-Mousson, le maréchal de camp marquis de Conflans déclare que Royal-Allemand est superbe en hommes, que ses recrues se composent en majeure partie de jeunes gens d'excellente espèce et de grande espérance, que les chevaux sont dans le meilleur état possible, qu'un très bon esprit paraît régner dans le corps : le régiment doit, « relativement à l'exécution des manœuvres, travailler sur plusieurs points encore », mais l'instruction de détail est louable à tous égards, et la discipline parfaite.
Royal-Allemand était un régiment de cavalerie proprement dite. Charles de Hesse le quitta pour les hussards. Le 26 février 1783, il était nommé mestre de camp commandant au régiment de hussards — plus tard le troisième, — dont le comte Valentin Esterhazy était mestre de camp propriétaire. Ce régiment stationnait à Rocroy et, comme on disait, en un mauvais pays, dans une vilaine petite ville qui passait, après Montmédy, pour une des garnisons les plus désagréables de l'Est, de même que Metz pour une des meilleures, sinon la meilleure (1). Le maréchal de camp Heymann, qui l'inspecta plusieurs années de suite, recommandait à Charles de Hesse, en 1785, d'exécuter avec rigueur l'ordre donné par Esterhazy sur la façon de se tenir à cheval, et il l'engageait à ne pas permettre aux hussards d'allonger outre mesure les étriers ou les rênes. Deux ans plus tard, en 1787, il l'invitait à mettre de l'uniformité dans le harnachement des chevaux et la
(1) Esterhazy, Mém., 174, 176, 177.
manière de paqueter, à réduire les dépenses connues sous le nom de faux frais. Mais il ajoutait que M. de Hesse servait « avec zèle » et il l'exhortait à « continuerl'instruction comme elle était établie. »
Sans être grand militaire, le prince n'était donc pas un de ces gentilshommes qu'il dépeint dans son Partisan et qui, pour diriger une très modeste manœuvre d'exercice, devaient la veille apprendre par cœur leur leçon de théorie ou bien, au moment même et sur le terrain, être soufflés par un officier ou par un maréchal des logis qui ne les lâchait pas d'une semelle (1).
La laveur royale ne l'abandonnait pas. 11 n'avait que 4.000 livres d'appointements. Lorsqu'il demanda le traitement de 12.000 livres alloué aux mestres de camp commandants des régiments d'infanterie étrangère, lorsqu'il allégua que la mort de son père et la modicité de son apanage l'obligeaient de recourir aux bontés du roi, sa requête fut accueillie (2).
11 avait sollicité le régiment de Savoie, le régiment de « son cousin Carignan », et il invoqua dans cette circonstance le crédit du comte Esterhazy qui le recommanda par deux fois à Marie-Antoinette. Mais le régiment n'était pas sur le pied allemand, et le maréchal de Ségur, ministre de la guerre, répondit à la reine que le prince de Hesse ne pouvait l'avoir ; ce fut le duc d'Angoulême qui l'obtint (3). Charles de Hesse se plaignit à Ségur, non sans exagération : « Jugez de mon désespoir ; me voilà remis à l'infini », et il suppliait le ministre de représenter au roi qu'il aurait désormais une malheureuse existence, qu'il méritait un dédommagement proportionnel à ses services.
(1) Le Partisan, p. 43.
(2) 24 juin 1780 (archives guerre ou A. G. dossier Hesse).
(3) Esterhazy, Mérn., p. XXXI (lettre de Marie-Antoinette, du 2 août 1785).
Ce dédommagement lui vint bientôt. Quand il fut nommé mestre de camp commandant d'Esterhazy hussards avec 6.000 livres d'appointements, le ministre proposa de lui accorder un traitement digne de sa naissance en ajoutant que les 12.000 livres qu'il avait antérieurement lui suffisaient à peine. Le 9 novembre 1785, Charles de Hesse recevait une pension de 12.000 livres sur le trésor royal, « Sa Majesté, lui écrivait le ministre, a bien voulu vous aider à vous soutenir à son service d'une manière convenable à votre naissance et vous donner une marque de sa bienveillance. »
Il fut promu maréchal de camp le 9 mars 1788 dans la grande fournée à laquelle appartenaient Guibert, Dumouriez, d'Harembure, Fumel, le prince Max de Deux-Ponts, le prince de Lambesc, d'Aboville, Martignac, d'Ecquevilly, Canclaux, le baron de Roll, Le Veneur, Kerenveyer, d'Ornac, Favart, d'Hangest, Kellermann. Il perdait les appointements de 6.000 livres qu'il touchait comme colonel du régiment d'Esterhazy, et trois dixièmes de la pension royale de 12.000 livres qui lui étaient désormais retenus. Mais par une ordonnance du 24 mai 1788, sa pension fut augmentée de 4.000 livres et on promit de lui donner aussi tôt que possible un gouvernement de son grade.
Hesse était, en 1789, dans sa trente-septième année. Sa personne avait, au premier abord, quelque chose d'imposant, mais, quand on y regardait de près, d'étrange et de presque barbare : une taille colossale — 1 mètre 89 — très mince, assez bien prise, exempte de grâce et de dignité ; le visage ovale et assez plein ; le teint pâle ; les cheveux et les sourcils d'un blond ardent ; le front élevé ; les yeux bleus, ternes toutefois et dépourvus de finesse ; les pommettes saillantes ; le nez petit, pincé du haut et gros du bas ; le menton long. Quand il parlait — et il parlait avec une
certaine facilité — il avait, à chaque fin de phrase et lorsqu'il reprenait haleine, un claquement de dents sonore, strident, semblable au bruit des castagnettes, et il usait, dit-on, de ce moyen pour donner à sa parole plus de force et d'autorité, prolongeant exprès ce sauvage grincement et raccompagnant de gestes saccadés et convulsifs qui, selon un contemporain, révélaient un état presque ininterrompu d'éréthisme musculaire (1).
11 était brusque, emporté, sujet à d'incroyables accès de colère. En 1789, il manda dans son logement un bijoutier. Cet homme alla de bonne heure chez le prince et fut introduit. Au même instant entrait le valet de chambre qui présentait à son maître un habit de velours garni de paillettes d'or. Charles de Hesse saute de son lit, empoigne l'habit, le jette au feu, le tourne et retourne avec des pincettes. « Gredin, dit-il au domestique, en lui lançant des regards furieux, tu sais bien que cet habit me déplaît; tu me l'apportes pour que je m'en dégoûte et que je t'en fasse cadeau. » — « Mais, Monsieur... » Le domestique n'acheva pas ; Hesse, en chemise et les pincettes à la main, fond sur lui, le poursuit à travers les corridors. Le bijoutier, épouvanté, se retira (2).
L'anecdote est peut-être fausse. Mais ce que Charles de Hesse avait de vif, d'impétueux et de violent, frappait les contemporains, et ces bouillonnements d'humeur expliquent en grande partie sa conduite.
Prompt, précipité, étourdi, ne prenant pas la peine de réfléchir, ne jugeant que d'après les apparences, criant aussitôt et sans preuve aucune à la trahison, outrant tout, poussant l'hyperbole jusqu'à l'excès, s'échauffant et s'exal-
(i) Nodier, Souvenirs, I, 342 ; cf., le signalement de Hesse pris à l'île de Ré.
(2) Anecdotes inédites de la fin du xvm e siècle, 1801, p. 24.
tant dans ses propos et ses actes, toujours surexcité, il semblait ne parler et n'agir que par transports.
Méchant d'ailleurs et vindicatif, abusant de son autorité, impitoyable sur les fautes les plus légères de ses subordonnés, faisant le mal avec délices, heureux de nuire à ceux qu'il n'aimait pas, sacrifiant la chose publique à ses ressentiments particuliers, inquiet, turbulent, brouillon, doué de malice plutôt que de bon sens et de ruse plutôt que de jugement, dénué de talents militaires, incapable de commander une division et môme une brigade, aussi poltron que fanfaron, et, pour tout dire, un peu braque dès sa jeunesse, et, parce qu'il ne sut se mesurer et se maîtriser, destiné à terminer sa vie par des excentricités et dans un complet dérangement d'esprit.
Enfin, il se croyait infaillible, et, à l'entendre, il avait la lumière infuse. A chaque instant, dans le cours de sa carrière révolutionnaire, il assure qu'il remplit son devoir, que sa conscience ne lui reproche rien, et jusqu'au dernier moment il se glorifie de déployer un caractère franc, ferme, invariable dans ses principes. C'était donc un orgueilleux, et bien qu'il ait servi la cause populaire, bien qu'il ait dit qu'il était peuple, il se targuait de sa naissance. Quoi qu'il fît, le prince perçait par quelque endroit dans le jacobin.
Comme la plupart de ses contemporains, il accueillit la Révolution avec enthousiasme, et l'on raconte qu'au mois de juin 1789, dans un salon où était l'abbé Raynal, devant La Marck, Caraman et autres personnes de distinction, il exprima sa foi dans le dogme nouveau. « Voilà, dit Raynal lorsque Hesse se fut retiré, voilà un homme, et non un prince (1) ;>.
(i) La Vedette ou journal du département du Doubs, n° 94 ; mais il semble que le journaliste tienne cette anecdote de Hesse, et elle mérite peu de créance.
Etait-il sincère ? S'enflammait-il vraiment pour une cause qui lui paraissait noble entre toutes ? Croyait-il à la grandeur des principes proclamés par l'Assemblée constituante? Non. Il eut très probablement des griefs contre la cour. Il oublia les bienfaits du roi, les grades, la pension ; il se plaignit de n'avoir pas un commandement ; il voulut venger de profondes blessures d'amour-propre. « Selon les courtisans de l'ancien régime, dit-il en 1792, je suis un prince allemand fort patient et fort stupide (1) ». Ce mot éclaire son état d'esprit. Il subit sans doute de hautaines politesses, de cruels dédains; il fut persiflé, tourné en ridicule ; des seigneurs français de bel air et de façons raffinées lui donnèrent à entendre qu'ils se jugeaient au-dessus de lui, qu'il était et restait allemand, gauche, lourd, rustaud. Que de gens ne se jettent dans un parti que pour satisfaire un ressentiment personnel !
Inclinait-il vers le parti orléaniste ? On sait seulement qu'il avait noué des relations d'amitié avec Biron et Laclos, qu'il était lié avec le duc d'Orléans, le futur Egalité, ainsi qu'avec le duc de Chartres, le futur Louis-Philippe. « Je suis, mandait-il à Biron après Jemappes, dans l'ivresse de la joie d'apprendre la conduite de notre enfant Egalité (2). »
Il fut d'abord modéré : il se souvenait qu'il était prince et, à la fin de février 1792, il remarquait superbement dans une lettre au ministre qu'il était « parent et allié du roi des Français » (3). On ne s'étonnera donc pas qu'il soit entré à la Société de 1789 qui prétendait former, non une secte ou un parti, mais « une compagnie d'amis des hommes » en publiant un journal qui contenait surtout des mémoires sur 1' « art social ». Mais bientôt les membres de ce club furent
(i) Hesse à Narbonne, 1 er mars 1792 (A. G.).
(2) Hesse à Biron, 14 novembre 1792 (A. G.).
(3) Hesse à Narbonne, 26 février 1792 (A. G.).
qualifiés d'intrigants, d'aristocrates, de monarchiens, et Charles de Hesse se fit inscrire au club des jacobins. « Si vous aimez la pureté des principes, écrivait Anacharsis Cloots au landgrave de Hesse -Cassel, vous irez aux Jacobins, et, si vous préférez des principes équivoques, vous irez à 89 ; mais la candeur et la franchise vous pousseront sans doute vers nos francs amis de la Constitution où votre cousin, le prince de Hesse, que nous appelons Monsieur liesse^ est assis entre son tailleur et son cordonnier (1) ».
Après l'affaire du champ de Mars et lorsqu'eut lieu la fameuse scission, lorsque tous les membres de l'Assemblée constituante, à l'exception de Robespierre, Pelion, Buzot, Grégoire et Prieur, quittèrent la Société des jacobins pour former un nouveau club, Hesse les suivit, et durant quelque temps, il appartint à ces Feuillants dont le nom fut promptement une injure, une injure que notre prince allemand devait jeter fréquemment à la face de ses adversaires. Le 17 juillet 1791 il signait l'adresse du club des Feuillants aux sociétés affiliées (2).
Il ne tarda pas à se repentir et il revint aux Jacobins. <c Nous devons, avait dit Dubois-Crancé, recevoir ceux des Feuillants qui sont purs ; ils sont notre bien ; nous devons les prendre partout où nous les trouvons ». Hesse fut de ces « Feuillants purs (3) ».
Feuillant pur ou jacobin, Hesse souhaitait d'être mis en activité. Peut-être connaissait-il cette note terrible de son dossier, une note datée de 1788 : ce prince montre très peu de ressources. 11 a rapporté depuis qu'il n'aurait pas eu de commandement sans l'Assemblée constituante, et que
(1) Anacharsis à Paris [6 octobre 1790], p. 4, ou lettre dcJ. D. Cloots à un prince d'Allemagne.
(2) Challamel, Les clubs contre-révolutionnaires, 407 ; Aulaud, Soc. des Jacobins, III, 468.
(3) Aulard, Jacobins, III, 136.
Louis XVI n'avait jamais voulu l'employer dans les armées comme maréchal de camp. Mais le H juin 1791, l'Assemblée décrétait que les officiers généraux signeraient une déclaration de fidélité à la nation, à la loi et au roi : ils jureraient de s'opposer de toutes leurs forces aux complots dirigés contre la Constitution ; ils consentiraient, s'ils violaient cet engagement, à être regardés comme infâmes.
Hesse envoya ce serment par écrit le 16 juin au ministre de la guerre. « Ce serment, disait-il, était depuis longtemps dans ma pensée et dans mon cœur », et il ajoutait qu'il désirait être employé : sept à huit de ses cadets lui avaient été préférés, et il ne pouvait croire que sa conduite et son opinion manifestée publiquement pussent être un motif d'exclusion.
Il fut au mois de juillet nommé commandant de Verdun. Sa réputation de patriotisme l'avait précédé dans cette ville, et les habitants l'accueillirent avec joie. Mais, au bout de plusieurs jours, il était envoyé à Nancy. « Nous l'avons vu avec le plus grand intérêt, écrivait-onde Verdun au Moniteur le 31 octobre, et il emporte les regrets des patriotes dont il s'était concilié l'estime par son activité à suivre les travaux des fortifications et par ses connaissances militaires (l). »)
C'est alors que commencent les exploits révolutionnaires de Hesse. Pour faire quelque chose d'extraordinaire, pour se signaler aux yeux des Jacobins dont il pressent la victoire, il dénonce ces aristocrates et ces feuillants avec lesquels il pactisait naguère, il dénonce ses camarades et compagnons d'armes.
Le premier qu'il dénonça, fut le colonel Malvoisin, qui commandait à Toul le 13 e régiment de dragons ou dragons de Monsieur.
Le 25 novembre, le Corps municipal de Toul acquérait la certitude que des jeunes gens de la ville, entre autres Marc,
(i) Moniteur, li novembre 1791.
16 CIURLES DE HESSE
fils d'un ci-devant chantre à la Collégiale, se préparaient à émigrer et que Marc faisait le métier d'embaucheur. Marc était coupable ; il avoua qu'il projetait de sortir du royaume et qu'il avait obtenu l'approbation d'un ancien garde du corps, Gauthier, et du colonel du 13 e dragons, Malvoisin. Interroges par la municipalité, Gauthier et Malvoisin répondirent qu'ils avaient conseillé à Marc, celui-là, de rester en France, celui-ci, de servir dans son régiment. Les charges contre Gauthier et Malvoisin étaient assurément insuffisantes. Pourtant, la municipalité touloise dénonça Marc, Gauthier et Malvoisin à l'Assemblée législative qui rendit, dans sa séance du 4 décembre, un décret d'accusation contre les trois personnages : Marc, Gauthier et Malvoisin, prévenus d'attentats à la sûreté de l'Etat et de complots en faveur des ennemis, seraient arrêtés et transférés dans la prison d'Orléans. Deux mois après, le 4 février 1792, l'Assemblée décidait de les traduire devant la Haute Cour nationale parce qu'ils avaient embauché des citoyens « pour les envoyer audelà du Rhin grossir l'armée des émigrés» et « loué les intentions de ceux qui se présentaient pour s'enrôler en les exhortant à rester dans le royaume et à seconder les entreprises des contre-révolutionnaires ». Gauthier s'était échappé ; Marc et Malvoisin furent appréhendés et écroués à Orléans. Hesse saisit l'occasion de faire valoir son civisme. A son tour, il accusa Malvoisin d'aristocratie. De môme que le député Delacroix dans la séance du 4 décembre 1791, il déclara qu'il inculpait le patriotisme non des soldats, mais des officiers, et il se glorifiait plus tard d'avoir dénoncé le malheureux colonel qui devait, comme on sait, périr à Versailles dans la journée du 9 septembre 1792 sous les coup des égorgeurs, avec Marc, avec le juge de paix Larivière, avec le duc de Brissac, avec les anciens ministres Delessart et d'Abancourt (1).
(I) Voir la note de l'appendice II.
Il ne se borna pas à dénoncer Malvoisin. Le 13 janvier 1792, il obtenait, sous prétexte de maladie, un congé jusqu'à nouvel ordre, et il venait à Paris. Là, il informa Coustard, qui présidait alors le Comité militaire de l'Assemblée législative, qu'il avait à lui communiquer des choses de la plus haute importance et qui intéressaient la sûreté de l'Etat. Le Comité militaire se réunit et Hesse lui dénonça Vietinghoff. Ce général, dissit le prince, avait entièrement dégarni les places de Toul et de Nancy qui manquaient de canons et d'approvisionnements. « Mais, lui répondit un des membres du Comité, Crublier d'Opterre, ne savez-vous pas que la loi veut que Toul et Nancy soient dégarnis ? Ne savez-vous pas qu'un décret de l'Assemblée nationale prescrit d'abandonner les places de troisième ligne, qu'on ne doit y faire aucun travail, aucun préparatif de guerre, à moins que des circonstances malheureuses ne se produisent?» L'objection était irréfutable. Hesse se tut. Lorsqu'il se fut ressaisi, il déclara qu'il considérait Vietinghoff comme un traître, que ce général avait semé la division parmi les troupes et entretenu des correspondances avec Coblenz, projeté de livrer des forteresses à l'ennemi. Le Comité pria Hesse d'écrire et designer sa dénonciation. Hesse répliqua qu'il reviendrait le lendemain, qu'il apporterait alors sa dénonciation et les pièces qui prouvaient la trahison de Vietinghoff. Il se garda de reparaître (1).
(I) Cf. dans le Logographe (compte-rendu de la séance du 2 avril 1792), le témoignage de Crublier d'Opterre. La loi du 40 juillet 1791 prescrit en effet que les places de guerre seront partagées en trois classes selon leur degré d'importance ; que les places de première classe seront exactement entretenues, renforcées et constamment pourvues de tous les moyens nécessaires à la défense ; que les places de deuxième classe seront entretenues « sans augmentation, si ce n'est pour l'achèvement des ouvrages commencés » ; que les places de troisième classe — dont Toul et Nancy — seront simplement conservées sans démolition et sans autre entretien que celui des bâtiments du service militaire.