CHAPITRE H
Hesse commandant de la 10 e division militaire (3 février 1793). — Entretien avec Narbonne. — Nîmes et Montpellier. — Hesse à Perpignan. — Attitude provocante envers les Espagnols. — Lettres à Lacy. — Notes de Hesse sur les officiers et les soldats. — Tableau de sa division — Réclamations. — Démêlés avec Bonnafous et surtout avec Vialis. — Une commission d'experts. — Son rapport. — Réfutation de ce rapport. — Hesse au Directoire du département (5 mars). — Certificats. — Lettres au président de l'Assemblée législative et à Narbonne. — Réponse de Narbonne. — Dénonciation de Dubois-Crancé. — Séances du 31 mars et du 2 avril. — Discours de Fauchet, de Narbonne, de Dumas, de Hébert, de Oublier d'Opterre. — Narbonne justifié. — L'incident Choisy. — Manifestation de Perpignan provoquée par Hesse. — D'Anselme. — Lettre du club de Perpignan. — Hesse proposé pour le commandement de Marseille ou de l'armée du Midi.
L'Assemblée législative avait, le 3 janvier 1792, à la suite des troubles de Perpignan, décrété d'accusation le lieutenant-général Chollet qui commandait la 10 e division militaire, et en attendant le successeur de Chollet, le Directoire du département des Pyrénées-Orientales avait requis le colonel Vialis, directeur des fortifications et gouverneur de Perpignan, de donner dans toute l'étendue de la région les ordres nécessaires. Mais Vialis et le Directoire priaient le ministre Narbonne d'envoyer le plus tôt possible un officier-général. Le 3 février, le maréchal de camp Charles de Hesse
était chargé de commander provisoirement la 10 e division, militaire.
Avant de se rendre à Perpignan, Hesse alla prendre congé de Narbonne. Le ministre se souvenait des dénonciations portées contre Malvoisin et Vietinghoff, et quoiqu'il fût naturellement courtois et bienveillant, il accueillit Hesse avec raideur. « Vous m'avez traité, lui écrivait Hesse quelques jours plus tard, d'une manière injuste et sévère, et vous êtes le premier, Monsieur, depuis que j'existe, qui avez pris avec moi une forme aussi peu faite pour vous que pour moi, car votre affabilité et ma conduite sans reproche devaient me mettre à l'abri d'un événement pareil. »
11 partit en assurant qu'il seconderait les intentions du ministre et suivrait ses instructions scrupuleusement et dans tous les points. Mais il jurait en lui-même qu'il témoignerait à Narbonne une reconnaissance « profonde et bien sentie ».
Fier de sa mission qu'il qualifiait de pénible, il s'intitulait dans sa correspondance « général en chef de la 10* division militaire » et il s'arrêta sur sa route en plusieurs endroits, à Nîmes, à Montpellier, pour « rendre compte de différents détails » au ministre. A Nîmes, le lieutenant-général Albignac lui parut un homme aimé, estimé de tout le monde et à qui ses confrères devraient ressembler ; le Département était bon; la municipalité, excellente; le peuple « plus sensible à la privation du clergé et de la défunte noblesse qu'à la suppression de la dîme et de la taille. » A Montpellier, M. d'Anselme offrait ce le meilleur exemple *.
Un des premiers soins de Hesse fut de flairer des conjurations. Tout le département des Pyrénées-Orientales croyait que la guerre éclaterait bientôt entre l'Espagne et la France. Le nouveau commandant découvrit que le projet des Espagnols était d' « attaquer par mer » et il
annonçait qu'il a était sur la trace du complot », qu'il « entrevoyait des relations avec la capitale », qu'il nommerait prochainement chaque chose par son nom. Il prit en face des Espagnols un ton provocant. Les émigrés fomentaient alors l'agitation sur. la frontière des Pyrénées. Ils maltraitaient ceux de leurs compatriotes qui passaient pour « démocrates » et qui venaient en Catalogne pour leurs affaires ; à leur instigation, des négociants de Perpignan avaient été chassés de la foire de Figuières. « Vous êtes instruits, marquait le procureur-général syndic aux députés des Pyrénées-Orientales, du bon accueil que reçoivent en Espagne nos émigrés et des mauvais traitements qu'on fait essuyer à tous les Français qu'on soupçonne patriotes (i). »
Sans songer qu'il mettait son gouvernement en fausse posture et qu'il empiétait sur les attributions du ministre des relations extérieures, Hesse se fît le porte-parole de la population roussillonnaise, et lorsqu'il sut qu'un Français, du nom de Mas, était depuis sept mois enfermé dans la prison de Figuières, il déclara qu'il fallait mettre un terme à cette « persécution atroce », que c'était pour lui un « impérieux devoir de réclamer ce détenu avec force et avec la dignité d'un général français ».
Il écrivit au comte de Lacy, capitaine-général de la Catalogne, qu'il avait dès son arrivée pris connaissance de tous les abus d'autorité et qu'il voyait avec étonnement que Jean-Baptiste Mas, citoyen de Saint-Estève, estimé dans son canton, fut emprisonné depuis sept mois à Figuières : « Ami de l'humanité et de la justice, ferme dans mes principes, je ne souffrirai pas qu'un citoyen français soit opprimé chez l'étranger ; je le réclame au nom de la nation
(1) Le Directoire des Pyrénées-Orientales et Vialis à Narbonne, 17 et 18 janvier 1792 ; Hesse à Narbonne, 20 et 26 février (A. G.) ; Vidal, La llévol. française dans les Pyrénées-Orientales, I, 260 el 263.
française dont j'ai juré de maintenir les droits en tout temps et en tout lieu. »
Quelques jours après il apprenait du procureur-général syndic qu'un autre Français, un jeune homme dé vingt ans, Hernandès, était depuis plusieurs mois dans les prisons de Figuières : un moine l'avait accosté et entretenu des événements de France ; Hernandès avait dit que le pape n'avait pas le droit d'excommunier les patriotes, et, sur la dénonciation du moine, il avait été arrêté.Le 3 mars, Hesse réclamait Hernandès au comte de Lacy : « Toujours par suite de mes principes de protéger l'innocent et de secourir le faible, je vous demande, au nom de la souveraine nation française, la délivrance du nommé Jacques Hernandès fils, natif de Perpignan, citoyen de Cerbère, aimé et estimé dans tout le département. »
Le jour même où Hesse envoyait cette seconde lettre, Lacy répondait à la première, non en français, mais en espagnol. 11 rendait compte à sa cour, disait-il, de la réclamation conçue par le prince de Hesse « en termes étranges et irréguliers » ; il remarquait que Jean-Baptiste Mas avait été arrêté pour propos séditieux et contraires au gouvernement espagnol, et il priait Son Excellence, puisqu'elle aimait l'humanité et la justice, de faire une enquête sur une récente violation du territoire de Sa Majesté Catholique : des soldats de la garnison de Bellegarde avaient enlevé deux hommes sur le sol d'Espagne et ces deux hommes, réclamés par deux fois dans les formes convenables, n'étaient pas encore relâchés.
Hesse fit l'enquête à laquelle l'Espagnol le conviait. Le Directoire du département lui assura que la garnison de Bellegarde avait arrêté deux particuliers prévenus du crime d'embauchage, que le juge de paix les avait interrogés, et qu'ils n'étaient en prison que depuis un mois (1).
(1) Hesse à Lacy, 24 février et 3 mars (Mon. du 14 mars) ; réponse de Lacy (A. G.).
Il n'avait pas manqué d'adresser au président de l'Assemblée législative une copie de ses deux lettres à Lacy ; il savait qu'elles seraient publiées dans les journaux et il pensait qu'elles lui feraient un renom de patriotisme. Mais en même temps il prenait, non sans tapage, des mesures de défense. Il passait des revues et, en bon jacobin, il flattait, caressait les soldats. a Je suis sûr d'eux, mandait-il à Paris, je leur ai parlé en père et en camarade, je vis avec eux toute la journée, je soigne leurs intérêts comme les miens. » En revanche, il maugréait contre les officiers et les punissait implacablement ; ils étaient, selon lui, gâtés et <c sans espoir de retour ». A peine arrivé à Perpignan, il les réunit et, brutalement, d'un ton âpre, méchant et qu'il croyait ferme, il leur dit : « Obéissance à la loi ou partez pour l'Espagne ! » Les notes qu'il donna sur les régiments furent rédigées dans le même esprit : les soldats des régiments de ligne, Médoc, Vermandois, Cambrésis — à l'exception de La Sarre — étaient fidèles et sûrs ; mais, sauf dans le régiment de Vermandois commandé par le patriote Servan, tous les officiers étaient mauvais, si mauvais, qu'autant valait les envoyer de l'autre côté des Pyrénées.
Tl traçait le tableau le plus noir de sa division, et il écrivait à Narbonne qu'il voyait, vérifiait des « choses monstrueuses », et qu'il serait obligé de lui faire des « demandes prodigieuses ». Non seulement il n'avait que deux compagnies d'artillerie ; non seulement il avait des invalides qu'on comptait pour quelque chose et qui n'étaient plus que des incurables ; non seulement les assignats de cent sols perdaient trente sols sur la place. Mais les huit bataillons de ligne dont il disposait, étaient très incomplets : onze compagnies, restées en arrière dans les départements, manquaient au régiment de La Sarre et au régiment de Vermandois, et La Sarre était en pleine insurrection. Onze bataillons de volontaires nationaux, promis par Narbonne,
un bataillon du Gard, trois bataillons de l'Ariège, sept bataillons de la Haute-Garonne, étaient réduits à zéro : il n'avait aucune nouvelle des trois bataillons de l'Ariège ; il savait que trois bataillons de la Haute-Garonne qui, selon Narbonne, devaient être formés, n'existaient même pas sur le papier, et, de l'aveu du ministre, quatre autres bataillons de ce département n'étaient pas encore en vie. Le seul bataillon national qu'il eût avec lui, était le bataillon du Gard, « son unique refuge ». Il avait écrit, ainsi que le Département de Perpignan, à Toulouse et à Foix, mais ne serait-ce pas une absurdité de « se reposer sur des ressources aussi spéculatives » ? Il réclamait donc de Narbonne des bataillons effectifs et non des bataillons fictifs. Il réclamait des farines, des biscuits, des légumes, du riz, des salaisons, de la viande, des médicaments et autres provisions de bouche. Il réclamait des fonds considérables tant pour les forteresses que pour des réparations urgentes et les fournitures de bois et de literie. Il réclamait vingt-quatre canons qu'on ferait venir aisément de Toulon, quatre mortiers avec des bombes à proportion et une troisième compagnie d'artillerie. c< Je crie, concluait-il, je crie misère et famine, l'ennemi est à notre porte, et nous sommes absolument dépourvus de tout ! »
11 ne se contenta pas de réclamer et de « crier ». Dès les premiers jours de son commandement, il marquait au ministre qu'il « s'occupait avec le génie et l'artillerie à faire toutes les dispositions et les changements nécessaires pour l'avantage général ». Or, il avait une aversion profonde pour les officiers des armes savantes, et il leur fit constamment la guerre, et une guerre odieuse, les picotant et les provoquant, les tourmentant, les vexant de toutes façons et à tout propos.
Vialis et Bonnafous commandaient à Perpignan, l'un, le
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génie, et l'autre, l'artillerie. Hesse affirma d'emblée que tous deux étaient insouciants et ignorants. A l'entendre, il n'avait jamais vu d'homme plus incapable que Bonnafous : ce Bonnafous n'avait pris et ne pouvait prendre aucune mesure de défense ; pas de sentinelle auprès des canons, pas de gargousses faites, pas d'affûts, pas un travailleur. Mais Hesse en voulait particulièrement à Vialis. Selon lui, Vialis, dépourvu de caractère et même de conduite, avait doublé, triplé les obligations du commandant en chef par « sa nullité totale et son indifférence pour le service ». 11 laissait les places du département dans le plus mauvais état et la citadelle de Perpignan, remparts, parapets, embrasures, dans le plus affreux délabrement ; il faisait travailler aux fortifications de la ville « très lentement et très ridiculement » ; il négligeait les côtés faibles et consacrait des sommes considérables à des endroits de peu d'importance.
Le général déclara donc à Narbonne qu'il ne pouvait ni ne voulait travailler avec Vialis et Bonnafous, que le ministre devait les envoyer dans l'intérieur et les remplacer par des officiers patriotes et intelligents, et il proposait deux maréchaux de camp de ses amis, La Houlière et d'Auvare : La Houlière était septuagénaire, mais son cœur, son esprit et la jambe qui lui restait faisaient croire qu'il n'avait que trente ans ; d'Auvare vivait dans la retraite à Entrevaux, mais il possédait un profond savoir. « Si vous êtes réellement patriote, écrivait Hesse à Narbonne, accordez-moi ces deux hommes, et la province est sauvée ! »
Il somma Vialis de l'accompagner devant le Directoire du département et l'interpella tout haut « avec l'énergie d'un supérieur qui connaît ses devoirs ». Vialis invoquait les instructions du ministre, assurait qu'il manquait d'ouvriers et que, s'il avait des fonds, il ne pouvait les donner que sur un ordre de Narbonne. Le général s'emporta. 11 déclara qu'il ferait ce que Vialis ne faisait pas, qu'il trouverait
des ouvriers puisque Perpignan renfermait plus de dix mille citoyens, qu'il réglerait en trois jours l'estimation des indemnités qui durait depuis un siècle, qu'il se souvenait encore des leçons reçues à l'Ecole d'artillerie de Strasbourg. Il prit des ouvriers dans les régiments de la garnison ; il parcourut les remparts ; il menait avec lui un maître maçon et un sergent d'artillerie. « Les officiers, disait-il, sont tous de mauvaise foi et j'ai pris le parti de m'en passer (1). y>
Pour faire pièce à Vialis, il s'avisa d'instituer une commission d'experts, entrepreneurs, architectes, maîtres-maçons,au nombre de huit. Le 2, le 3, le 4, leamars, ces huit civils, tout convaincus de leur importance et fiers de contrôler les opérations du génie militaire, visitèrent les ouvrages des fortifications,et voici ce qu'ils constatèrent. Il y avait trop de sable dans le mortier de la maçonnerie ; les pierres de taille placées à l'extrémité du profil des banquettes étaient mal posées et mal jointes ; les briques n'étaient pas trempées dans l'eau avant d'être employées et ne pouvaient faire corps avec le mortier; les vides qui se formaient entre les cailloux de la maçonnerie étaient comblés avec de la terre et non avec du mortier et de la brique ; quelques murs auraient dû être en talus et avoir plus d'épaisseur à leur base;
(i) Hesse à Narbonne, 26 février et 1 er mars (A. G.) Vialis, qui servait dans l'armée du génie depuis 1732, resta colonel directeur des fortifications de Perpignan et des places du département des Pyrénées-Orientales ; il était né à Toulon où vivait sa famille et un de ses frères siégeait dans le conseil municipal de cette ville, lorsqu'elle fut, en 1793, vendue aux Anglais ; aussi Fabre, alors représentant à l'armée des Pyrénées-Orientales, suspendit-il Vialis qui eut ordre de se retirer à Montpellier ; mais l'officier fut bientôt réintégré. Pour Bonnafous, — Jean-Claude Bonnafous de Caminel, né à Caminel, dans le Quercy, en 172i, colonel du génie depuis le 1 er avril 1791, après avoir fait dix campagnes, dont celles de Flandre et d'Allemagne, il fut, le 8 mars 1793, nommé maréchal de camp et retraité la même année, au 1 er juin.
d'autres n'avaient pas de fondements ; un autre était crevassé et il fallait le réparer promptement parce qu'il menaçait ruine ; contre l'usage et les règles, l'entrepreneur se servait non pas du sable de rivière, mais du sable tiré des mines de terre et trop gras ; les ouvriers, travaillant sans précaution, avaient mis trop de mortier dans le joint des briques et oublié de placer de cinq briques en cinq briques une brique de traverse.
Ce rapport semblait irréfutable. Le capitaine du génie Ribes le réfuta point par point. Il accusa les experts d'ignorance et de parti-pris. 11 rappela que les entrepreneurs de la fortification étaient autorisés à faire du mortier avec du sable passé au crible et qui, par suite, paraissait plus gras ; que les officiers du génie avaient prescrit, bien que la précaution ne soit essentielle qu'en été et que le travail eût lieu à la fin de novembre, de mouiller les briques. Ti montra que les pierres de taille étaient destinées à retenir par leur poids et leur coupe le couronnement du profil des banquettes et qu'on les avait conséquemment placées sur la maçonnerie commune ; que la construction des murs était plus ferme qu'on ne le croyait; que quelques-uns étaient établis sur des contrescarpes faites en placage et qui subsistaient depuis plusieurs siècles sans avoir jamais bougé ; que d'autres, comme ceux du chemin couvert, n'avaient pas besoin d'une fondation solide ; que le mur crevassé était un vieux mur inutile comme il y en avait tant dans la place et qu'on ne pouvait dépenser des sommes immenses « pour satisfaire l'œil des ignorants » ; que le sable de mine dont s'étaient servis les entrepreneurs avait été approuvé et reconnu de bonne qualité ; que les ouvriers avaient eu raison en certains cas de forcer le joint des briques ; que pour l'arrangement des briques il n'y a pas de règle fixe. Ribes ajoutait, non sans ironie, qu'au nombre des experts figurait un officier municipal, lequel était en même temps entrepreneur de la forti-
fication, et qui, par suite, avait toléré les abus dont il devait répondre (1).
Mais Hesse avait résolu de soulever un incident qui, sans doute, aurait un grand retentissement et déciderait la chute de Narbonne, de ce Narbonne dont il avait les reproches sur le cœur. Il se rendit, le 5 mars, au Directoire du département. Il narra les faits : il avait remarqué, non sans surprise, que les ouvrages les plus indispensables étaient presque entièrement négligés, et la plupart contre les règles de l'art ; il avait « fortement stimulé » Vialis ; mais Vialis avait objecté les ordres du ministre ; malgré son patriotisme à toute épreuve, malgré les troupes de ligne et les volontaires soldés et non soldés, malgré le zèle des citoyens, Hesse ne pouvait donc nullement compter sur la résistance de Perpignan en cas d'attaque. « Il y a certainement, disait-il, des traîtres dans notre ville et ils sont en correspondance avec les ennemis du dehors ; je me dois à moi-même de me mettre à l'abri de toute responsabilité, même morale, envers les citoyens ; je viens auprès des élus du peuple, en qui j'ai toute confiance, déclarer par un acte public et solennel que, depuis ce jour, attendu le refus du directeur du génie de coopérer avec zèle, activité et fraternité à la prospérité de la chose publique, je ne suis plus responsable d'aucun événement qui, en cas d'invasion des troupes étrangères, aurait sa cause dans le défaut des fortifications. » Le Directeur lui donna acte de sa déclaration.
Le surlendemain, Hesse demandait des certificats à la municipalité, au District, au Département. La municipalité attesta qu'il n'avait presque pas passé de jour sans visiter la fortification et les arsenaux ; le District, qu'il s'était conduit en honnête et loyal citoyen, qu'il avait mis dansl'exer-
(1) Cf. le rapport des experts (Torreille, Mas, Jouanne, Christan, Badie, Michel, Ablard et Bert), 5 mars et la réponse de Ribes (A. G.).
cice de ses fonctions tout le zèle possible, qu'il avait montré en chaque circonstance un civisme éclairé, et que, depuis qu'il avait paru, les travaux de la place étaient poussés avec beaucoup plus d'activité qu'auparavant ; le Département, qu'il n'avait cessé de manifester le plus pur patriotisme et un dévouement entier à la chose publique, qu'il avait constamment agi de concert avec les corps administratifs, et que, grâce à lui, Perpignan serait bientôt en un état respectable de défense (1).
Le 7 mars, le jour même où il recueillait ces certificats, Hesse écrivait au président de l'Assemblée législative. C'était un tour qu'il jouait àNarbonne, et il avait prévenu le ministre. Dès son arrivée, il le priait de donner des ordres aux bureaux pour « effectuer et accélérer les fournitures promises » ; sinon, ajoutait-il, il informerait l'Assemblée nationale qu'il ne pouvait répondre de la sûreté de Perpignan et des places frontières. Hesse exécutait sa menace. 11 demandait au président de la Législative, dans la position critique où il se trouvait, « toute la sollicitude de l'Assemblée » : l'insouciance ou plutôt l'incivisme de Vialis qui refusait de lui obéir, entravait, disait-il, ses bonnes intentions ; il avait visité les travaux des fortifications et constaté tant de lenteurs, tant de défectuosités qu'il avait fait au directeur du génie de vifs reproches, et Vialis lui « avait répondu clairement que cela ne le regardait pas ». De pareils procédés « si bizarres et si contraires au bien public », ainsi que le mauvais état des places du département obligeaient donc Hesse
(i) Mais Vialis s'était, lui aussi, présenté le 7 mars devant le Directoire du département, et le Directoire, se bornant, comme il dit, à entendre les deux parties sans aller plus loin, pria l'Assemblée nationale et le ministre de « faire prononcer sur les réclamations respectives de M. le prince de Hesse et de M. de Vialis, afin que les ouvrages de fortification et la sûreté publique qui en est une suite n'en souffrent pas ».
à solliciter son rappel, et il envoyait au président de l'Assemblée les pièces qui justifiaient sa conduite et qui prouvaient l'urgente nécessité de surveiller Vialis, le génie et même l'artillerie, car Perpignan était sans canons, sans affûts et sans munitions. « Que l'Assemblée, concluait Hesse, prenne des mesures promptes, sévères et efficaces ». Dans une lettre du même jour, il annonçait à Narbonne sa résolution. Un événement que toute la sagesse humaine ne pouvait prévoir, l'avait forcé d'écrire à l'Assemblée nationale et « pour remplir son devoir », il remettait au ministre la copie de sa lettre. Il se croyait un général provisoire et il était en réalité un général illusoire. Quoiqu'il ne pût et ne voulût pas travailler davantage avec Vialis et Bonnafous, il avait dû cependant « aller son train » : Bonnafous, converti, marchait mieux, marchait même très bien; mais Vialis, qui paraissait s'être « humanisé », était en pleine révolte. Hesse avait remarqué qu'il employait fort peu d'ouvriers, et, comme Vialis objectait le défaut de travailleurs, de maçons et de chaux, Hesse lui avait fait une réponse « courte et précise » ; il avait proposé à Vialis de lui fournir cinq cents travailleurs, soit soldats, soit citoyens ; il lui avait envoyé « une députation de vingt maçons» ; il lui avait offert de la chaux à discrétion. Puis, il avait ordonné à Vialis de mettre la ville et la citadelle en état de recevoir des canons et des mortiers : Vialis avait répliqué que le travail des fortifications le regardait exclusivement et qu'il ne rendrait compte à Hesse que sur un ordre formel du ministre. Dès lors, puisque tout manquait pour repousser l'ennemi, et puisque le directeur du génie refusait d'obéir au général qui commandait la division, à un général qui ne donnait des ordres « qu'en vertu de la loi et pour la prospérité de la nation française et du roi des Français », Hesse n'avait qu'à se mettre sous la sauvegarde de la loi et à l'abri de toute espèce de responsabilité. Il avait
obtenu des certificats du Département, du District, de la municipalité, et il demandait avec instance son rappel ; il demandait « avec la confiance d'un homme qui a rempli tous ses devoirs » le poste de Marseille, ou sinon, un congé de deux mois pour rétablir sa santé, car il était « malade au physique et au moral » et (( dans l'impossibilité de continuer son service en ce moment ». Rien de plus impertinent et de plus cavalier que le ton qu'il prenait avec Narbonne : « S'il vous répugne de me faire faire une seconde fois trois cents lieues avec le même despotisme que le 4 du mois dernier, — auquel ordre je me suis soumis avec respect et sans murmure — je vous demande de m'envoyer à Marseille, car je sais, à n'en pouvoir douter, que Du Muy me céderait son poste avec plaisir ; ma santé est fort dérangée, et j'ai toute confiance en un médecin de ma connaissance qui demeure dans cette ville ». Quelques jours plus tard, il écrivait qu'un congé de deux ou trois mois lui était absolument nécessaire, qu'il n'attendait que ce congé ou son rappel pour quitter Perpignan. 11 osait même dire à Narbonne qu'il comptait sur le poste de Marseille et qu'en ce cas, le congé serait inutile, qu'il irait sur le champ se guérir à Marseille : « J'ai servi ma patrie avec zèle et courage ; ainsi vous ne pouvez me refuser cette grâce, car elle devient justice ».
Narbonne n'était plus ministre lorsque Hesse demanda son rappel. Le chevalier de Grave l'avait remplacé le 10 mars et Grave, ami de Hesse, l'autorisa le 20 mars à quitter Perpignan : le prince avait la permission de venir à Paris pour rétablir sa santé.
Mais Narbonne eut le temps de répondre que Hesse devait se tenir à la lettre de ses instructions, voir tout par luimême, étudier tout avec les chefs de chaque service, consulter tout avec les corps administratifs, et, cela fait, présenter l'état exact et circonstancié des choses, exposer ce
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qui semblait suffisamment pourvu et « ce qui, dans une mesure raisonnable, pouvait avoir besoin d'une augmentation de moyens», bref, éclairer, aider le ministre et ne le dénoncer au pouvoir législatif que s'il était réellement coupable, s'il se refusait sans motifs valables à de justes représentations. Il avait consulté sur la situation de Perpignan le Comité des fortifications et le Comité déclarait que la construction de deux lunettes en avant des fronts de la citadelle, à l'endroit le plus faible, avait été ordonnée le 10 février, que les ouvrages coûteraient 70.000 livres et que 40.000 avaient été remises d'avance, que les ouvriers ne manquaient pas, mais que les assignats n'étaient pas reçus avec faveur dans ce pays voisin de l'Espagne, que M. de Hesse faisait appel à des citoyens et à des soldats qui sûrement pourraient remuer des terres, mais qu'il fallait aussi des gens de métier, tailleurs de pierres, charpentiers, maçons et autres, que Vialis était un homme actif et intelligent qui venait de prouver son coup d'oeil en démontrant dans un solide mémoire le danger de restaurer un chemin entrepris par le département des ponts-et-chaussées et destiné à faciliter l'accès de Montlouis (1).
La chute du ministre ne désarma pas Hesse. 11 dirigea contre Narbonne une seconde attaque. Cette fois, ce fut son aide-de-camp qui porta le coup. Cet aide-de-camp était le capitaine Dubois-Crancé, l'ancien Constituant, homme fougueux, violent, exalté, enclin comme Hesse aux extrêmes, expérimenté néanmoins et avisé, qui sut, tout en siégeant à la Convention, obtenir dès 1793 le grade de général de division et qui conçut, développa, exécuta des idées claires et nettes sur l'organisation de l'armée.
Le 31 mars, Grangeneuve lisait à l'Assemblée législative
(i) Hesse au président de l'Assemblée et à Narbonne, 7 mars ; cf. lettres du 1 er et du 10 mars ; Narbonne à Hesse, 4 mars ; note du bureau du génie, 7 mars (A. G.).
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une lettre de Dubois-Crancé $ur le dénument des moyens de défense dans les départements méridionaux et surtout dans celui des Pyrénées-Orientales : Perpignan à la merci d'une insulte et les officiers du génie refusant, au nom du ministre, d'obtempérer aux ordres du général, entamant des ouvrages nouveaux et négligeant de réparer les anciens ; Bellegarde imprenable, mais pourvu de canons sans affûts et sans boulets, commandé par un traître que flesse avait démasqué et qui venait de fuir en Espagne ; deux cents pièces dans les différents postes et cent artilleurs, au lieu de seize cents, pour les servir ; les troupes en nombre insuffisant ; les bataillons de volontaires licenciés faute de paiement ; le ministre n'envoyant au département de la Haute-Garonne que des fusils usés. « Je demande, concluait Dubois-Crancé, que ce ministre soit mis en état d'accusation pour avoir, jusqu'au 21 mars, laissé les départements méridionaux et la ville de Perpignan absolument sans défense. »
Cette déclaration était apostillée par les officiers municipaux de Perpignan, parle Directoire du département et par Hesse. Le général affirmait que Dubois-Crancé disait la vérité. Le Directoire attestait que Perpignan et les places des Pyrénées-Orientales étaient, malgré de fréquentes réclamations, dans le plus alarmant abandon. Les officiers municipaux assuraient qu'ils étaient témoins oculaires de tous les faits contenus dans la lettre.
L'Assemblée nationale décida que son Comité militaire et son Comité de surveillance lui feraient un rapport sur la dénonciation lancée par Dubois-Crancé contre Narbonne. Le 1 er avril, le Comité militaire et le Comité de surveillance nommaient chacun deux commissaires, l'un, Blanchard et Crublier d'Oplerre, l'autre, Fauchet et Le Cointre. Le 2 avril, Fauchet lisait à la Législative le rapport de la commission.
11 déclara que Narbonne n'avait rien négligé pour mettre les places des Pyrénées en bon état. Après avoir consulté des personnes qui connaissaient la région et des hommes experts dans la fortification, les deux Comités avaient la conviction que Perpignan était à l'abri d'un coup de main, que les Espagnols n'envahiraient pas le pays aussi facilement qu'on le disait, que Bellegarde protégeait Perpignan, et que, si le gouverneur de Bellegarde était traître, il n'avait pas été nommé par Narbonne. Le général Charles de Hesse n'approuvait pas les ouvrages commencés à Perpignan et déjà exécutés en partie ; mais le Comité des fortifications qui devait s'y entendre, les avait jugés nécessaires. Le directeur du génie Vialis, incriminé par Hesse, possédait la conQance et l'estime de son corps ainsi que des citoyens de Perpignan ; il avait agi, de même que tous les officiers de son arme, sur les ordres du ministre qui ne les donnait, conformément à la loi, que sur l'avis du Comité des fortifications. Qu'adviendrait-il si les travaux des places étaient à la merci du général qui commandait la division, comme semblait l'exiger M. de Hesse ? Chacun de ces généraux qui ne font que passer, a son système, et quelques-uns peuvent avoir des caprices ; ils remanieraient, ils culbuteraient, ils détruiraient les meilleurs ouvrages ; on ne cesserait de maçonner, de construire ; il n'y aurait ni ordre, ni plan ; ce serait « la confusion de Babel », et le ministre était sage de s'en rapporter à l'expérience et aux lumières des maîtres de l'art. Fauchet réfutait ensuite les autres points de la diatribe de Dubois-Crancé. Si les bataillons de gardes nationaux n'étaient pas encore organisés, il ne fallait pas rejeter la faute sur Narbonne qui n'avait pas ménagé les démarches auprès des corps administratifs et de la trésorerie. Il n'avait pas donné des fusils neufs à tous les bataillons ; mais pouvait-il dégarnir à la fois tous les magasins et n'avait-il pas raison de donner de mauvais fusils
aux volontaires qui, pour l'instant, se façonnaient aux manœuvres ? N'avait-il pas établi une manufacture d'armes à Moulins? N'avait-il pas, durant les trois mois de son ministère, fait tout ce qui dépendait de lui et plus fait en un si court intervalle que d'autres en une année ? L'Assemblée concluait Fauchet, décréterait qu'il n'y avait pas lieu à accusation contre Narbonne.
L'instant d'après, Narbonne paraissait à la barre pour se justiQer lui-même. Il concevait, dit-il, les inquiétudes de la municipalité de Perpignan et du Directoire du département. Mais il s'étonnait que le prince Charles de Hesse, qu'un officier général eût certiQé toutes les erreurs contenues dans la dénonciation de Dubois-Crancé. Il avait offert de prendre au compte du gouvernement 2.000 fusils achetés par le Département de la Haute-Garonne à condition qu'ils seraient éprouvés ; les fabricants avaient refusé l'épreuve ; ils avouaient donc qu'ils ne pouvaient répondre de la bonté des armes et de la vie des citoyens qui seraient assez imprudents pour s'en servir. Par suite, il n'avait envoyé que 531 fusils, mauvais sans doute, mais qui suffiraient aux volontaires jusqu'à l'ouverture de la campagne. Narbonne ajoutait qu'il avait fait son possible, qu'il avait passé des marchés, que les principales garnisons du royaume l'avaient félicité de son activité, qu'il avait porté son attention sur l'armée du Midi comme sur les autres armées, expédié des effets de campement, ordonné d'approvisionner les places, prescrit d'établir à Perpignan un hôpital militaire. M. de Hesse se plaignait de la répartition des troupes dans sa division ; les officiers généraux qui commandaient les divisions, décidaient de cette répartition, et M. de Hesse n'avait qu'à prendre sous sa responsabilité les mesures exigées par les circonstances. En terminant son discours, Narbonne mit l'Assemblée en garde contre les hommes méprisables qui se proclamaient patriotes pour exciter des
troubles et perdre « par d'injustes dénonciations ceux qui dans toutes les carrières méritaient un peu de confiance ».
Après que Narbonne se fut retiré, plusieurs députés, entre autres Mathieu Dumas, Hébert, Crublier d'Opterre, opinèrent en sa faveur. Dumas demanda l'impression du rapport de Fauchet et du discours de Narbonne pour « effrayer par une justice éclatante les dénonciateurs indiscrets ou coupables ». Hébert invita l'Assemblée à blâmer la conduite de Hesse qui se permettait une aussi légère dénonciation contre le ministre de la guerre : un pareil homme devait être employé, non sur la frontière, mais dans l'intérieur du royaume pour y apprendre son métier. Crublier d'Opterre rappela que Hesse s'était très étourdiment indigné que les villes de Nancy et de Toul fussent dépourvues d'artillerie et d'approvisionnements ; il rappela que le même Hesse avait promis au Comité militaire de prouver la trahison de Vietinghoff : c< Nous l'attendons encore, dit-il, et voilà des faits qui doivent nous montrer quels sont les talents et les desseins de M. de Hesse ».
L'Assemblée, séduite par le discours de Fauchet, décréta qu'il n'y avait pas lieu à accusation contre Narbonne. L'évêque du Calvados avait eu des mots heureux, comme ceux-ci, qu'il n'était pas jusqu'alors l'ami des ministres, mais que, s'il faut quelquefois être homme, il faut avant tout être juste ; que, si les généraux trahissaient, les soldats ne les suivraient pas ; que, sans le Comité des fortifications, les commandants bouleverseraient les places et que « les constructeurs ne sauraient à qui répondre ». D'ailleurs, Narbonne avait été renvoyé par la cour et les députés croyaient, en le déchargeant de toute accusation, se venger de la cour ; à peine introduit dans la salle des séances, l'exministre fut accueilli par des acclamations et des battements de mains comme s'il était, dit un journaliste, le sau-
veur de la patrie et venait recevoir des mains du président une couronne civique (1).
Hesse avait sur ces entrefaites profité d'un incident pour hâter son départ. Le 15 février, Narbonne décidait d'envoyer dans la 9 e division militaire un lieutenant-général, M. de Choisy. « La nouvelle, s'écria Hesse, est effrayante ! » Il déclara sur le champ qu'il ne servirait pas sous les ordres de Choisy et qu'il serait volontiers le subordonné de Rochambeau, de Luckner, de Latayette, dont il estimait profondément le caractère et le patriotisme, mais non de Choisy, dont il n'ignorait pas l'incivisme. 11 suspendit la répartition des troupes. Pourquoi prescrire des dispositions qui ne seraient certainement pas approuvées par un général qui n'avait pas les mêmes sentiments ? Il courut au Directoire du département, au Dipectoire du district, à la municipalité de Perpignan et, à son instigation, les corps administratifs écrivirent et à Choisy et à Narbonne. Ils marquaient à Choisy que l'inquiétude agitait les esprits, qu'on avait des doutes sur son attachement à la Constitution, qu'il serait impossible d'effacer ces mauvaises impressions, que s'il venait à Perpignan, sa présence troublerait la tranquillité publique qui ne pourrait être assurée que par la force. Ils disaient à Narbonne que Choisy avait évidemment des principes contraires à ceux de Hesse, que l'opinion se déchaînerait contre lui comme elle s'était déjà déchaînée dans plus d'un département, que sa nomination avait mis en fermentation un pays « qu'une suite de conjurations et de crimes tenait dans une défiance continuelle ».
Le prince jacobin avait su provoquer dans Perpignan une grande manifestation. Le 29 février, plus de 300 parti-
Ci) Voir à la date les journaux de l'époque, Mon., Patriote français, Révol. de Paris et surtout Je Logographe.
cuiiers, dont l'évèque, les vicaires de la cathédrale et le futur conventionnel Birotteau, adressaient une pétition au Département. Ils assuraient qu'ils voyaient avec douleur l'arrivée de Choisy dont ils connaissaient les desseins perfides et ils accusaient Narbonne de « découvrir tout son système » ; après leur avoir envoyé l'incivique régiment de La Sarre, le ministre leur enlevait Hesse qu'il semblait ne leur avoir montré que pour se jouer d'eux, Hesse, ce « patriote célèbre » qui s'était fait « le centre de la réunion de tous les bons citoyens », qui « leur tenait lieu de tout », qui leur « présentait la perspective d'un bonheur prochain », et les pétitionnaires priaient le Département de leur conserver Hesse : c'était leur unique ressource contre les ennemis de la patrie, c'était le seul moyen d'éloigner Choisy et de garantir la défense d'une frontière si précieuse abandonnée jusqu'alors à des traîtres (1).
Malgré ses emportements, Hesse fut donc regretté dans les Pyrénées-Orientales et à Perpignan. N'avait-il pas dit qu'il mettrait Perpignan sur un pied si respectable qu'Espagnols et émigrés périraient tous dans le chemin couvert? Il fut remplacé par d'Anselme. Mais, le 9 avril, les Jacobins de Perpignan écrivaient à Paris qu'ils avaient demandé le prince Charles de Hesse et qu'ils le demandaient encore ; qu'ils appréciaient son civisme, ses talents et son activité ; que la tranquillité et la sûreté du Midi dépendaient de cette nomination ; que tout autre choix leur paraîtrait suspect. « Nos vœux, disaient-ils, sont pour que M. de Hesse soit
(1) Pétition faite par divers particuliers du département et lettres des corps administratifs à Choisy et à Narbonne, 29 février (A. G.}. Choisy — c'est le Choisy de Cracovie — était destiné à commander l'armée qui devait protéger la frontière des Pyrénées, et, chose curieuse, pendant que Perpignan le repoussait, Avignon demandait à le conserver, louait avec effusion le « généreux », le « vertueux guerrier » ! Il demanda un congé pour rétablir sa santé et donna sa démission le 7 mai.
38 CHARLES DE HESSR
élevé au titre de lieutenant-général et qu'il commande en chef la 10 e division militaire, que M. d'Anselme commande aussi sous les ordres de M. de Hesse, que tous les officiers généraux qui nous seront envoyés, soient dignes de M. de Hesse et de M. d'Anselme. » Ils menaçaient la cour ; ils juraient qu'ils ne seraient pas les victimes de la « cabale infâme du Comité autrichien qui gouvernait tout » et que le mont Canigou s'affaisserait sur sa base avant que les citoyens de Perpignan reprissent le joug du despotisme (1) !
11 fallait décidément compter avec Hesse, et, durant quelques jours, le bruit se'répandit qu'il aurait le commandement de Marseille ou de l'armée du Midi. A la fin de mars, après avoir vu le ministre de Grave, Barbaroux marquait à ses commettants que liesse irait à Marseille et qu'il aurait pour aide-major général le « franc jacobin » Dubois- Crancé, et à la fin d'avril, Marat annonçait dans son journal que Grave voulait remplacer Wittgenstein à l'armée du Midi par le prince de Hesse, mais que « les chefs des contre -révolutionnaires » s'étaient opposés à cette nomination et que Montesquiou l'avait emporté (2) !
(1) Journal des Jacobins, corresp. n° 43, 21 avril.
(2) Barbaroux, Mém. p. Dauban, 427 ; Ami du peuple, n<> 636,. 21 avril.